«Genève, capitale de la paix confessionnelle». Ils (et elles) viendront de Pologne, d’Ukraine, d’Italie, du Portugal et même de Russie… La rencontre européenne de jeunes mise sur pied chaque année par la communauté de Taizé attend plusieurs dizaines de milliers de jeunes catholiques, protestants, anglicans et orthodoxes pour fêter chrétiennement le Nouvel An dans la Cité de Calvin. Interview de frère Emile, originaire de l’Ontario canadien.

Genève attend plus de 30’000 jeunes chrétiens, aussi bien catholiques que protestants, anglicans et orthodoxes, entre le 28 décembre et le 1er janvier, quelle est l’origine de cette rencontre assez exceptionnelle par son ampleur?
C’est la 30ème rencontre européenne que la communauté monastique de Taizé organise et cela se passera pour la première fois à Genève. Auparavant, nous nous sommes réunis à Paris, Londres, Milan, Lisbonne, Barcelone, etc. L’année passée, la rencontre s’est déroulée à Zagreb, en Croatie. C’est une invitation des Eglises catholique et protestante de Genève et du canton de Vaud…

…une démonstration vivante d’œcuménisme?
Oui vraiment, mais notre crainte était que Genève ne soit pas une assez grande ville pour accueillir plusieurs dizaines de milliers de jeunes gens à la fois. Que la Suisse était chère ou trop petite. Tout le monde nous a promis que nous allions trouver des solutions et qu’il était parfaitement possible de loger des jeunes à Lausanne et dans tout le canton de Vaud, voire en France voisine. Nous avons aussi reçu de la part des CFF une offre de réduction assez importante qui nous permet d’acheminer ces jeunes d’assez loin sans trop de frais. L’accueil de Palexpo a été aussi excellent. Finalement, toutes les conditions ont été réunies pour que cela se passe bien. Regrouper 30’000 personnes dans une église, c’était vraiment impossible. Un parc d’exposition peut aussi être chaleureux.

A votre tour, vous avez lancé une invitation aux jeunes chrétiens, de quelle tranche d’âge et de quelles origines?
Ils viendront de toute l’Europe, absolument sans exception, du Portugal jusqu’à la Russie. Ils ont entre 17 et 29 ans. Plus de mille inscrits viennent de l’Ukraine, 500 du Portugal, d’autres viendront de Roumanie et même de Russie. Il y aura aussi des orthodoxes et des jeunes qui sont en recherche et qui se posent la question: est-ce que la foi chrétienne a une valeur pour moi? Ils viennent tous dans un esprit d’ouverture.

Sont-ce les mêmes qui reviennent chaque année à ces rencontres de fin d’année?
Non, pas forcément. Un certain pourcentage revient certes. Ils deviennent même parfois organisateurs, mais la base se renouvelle. On a beaucoup profité de l’été à Taizé, où chaque semaine viennent entre 3’000 et 6’000 jeunes, pour battre le rappel. On les réunit toujours par pays, une fois par semaine et on leur parle des différentes façons de continuer la réflexion après Taizé, dans leur église locale. Car nous ne sommes pas un mouvement en tant que tel. Il n’y a pas de membres de Taizé en dehors des frères.

La Cité de Calvin attire forcément les jeunes chrétiens?
C’est la Suisse qui est attirante. Les jeunes sont heureux de découvrir d’autres pays et d’autres peuples. Ils ont de belles images en tête. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’autres motivations de foi et de recherche profondes.

Que va-t-il se passer concrètement durant ces quatre jours et demi?
Tout va se dérouler à Palexpo, à l’exception du 1er janvier. On y parlera toutes les langues. Tous les textes seront disponibles en 20 langues. Mais ce sera avant tout des chants composés spécialement pour l’occasion, des chants très courts que l’assemblée peut répéter, comme cela se passe à Taizé. On s’équipera aussi de petites radios qui ne coûtent qu’un euro et qui seront distribuées pour écouter les chants et les consignes sur une fréquence locale. D’autres traductions seront faites par haut-parleur. La journée commencera par une prière dans 180 paroisses vaudoises et genevoises. Ensuite, il y aura de petits groupes d’échange pour des réflexions spirituelles. En fin de matinée, ils vont quitter leurs paroisses pour rejoindre Palexpo avec les transports en commun. Là, ils recevront leur repas de midi, suivi d’une prière à 13 h 15, puis l’on proposera des ateliers de réflexion, baptisés Carrefour, avec parfois jusqu’à mille personnes. Les thèmes traités tourneront autour des questions de foi, de société, voire d’art et de musique. S’exprimeront notamment l’ancien président de la Croix-Rouge internationale, Cornelio Sommaruga, et le président de l’Alliance réformée mondiale.

Offrir le repas à plus de 30’000 personnes, ce n’est pas une sinécure…
Nous allons distribuer deux repas chauds par jour. Les jeunes participent aux frais avec des prix indexés suivant leur pays d’origine. Dans le passé, c’était par exemple 30 euros pour un jeune Polonais, 70 pour un jeune Français ou 10 euros à un Russe. On propose une fourchette de prix. Les jeunes peuvent choisir entre un minimum et un maximum. C’est ainsi qu’on organise une certaine solidarité entre les peuples européens. Pour les adultes accompagnants, on demande à peu près le double. En fin de journée, aura lieu la prière du soir avant le retour dans les familles d’accueil à 22 h.

Et le 31 décembre?
Une prière pour la paix sera organisée dans les 180 paroisses, de 23 heures jusqu’aux coups de minuit, suivie d’une petite fête que l’on appelle la Fête des nations. Le 1er janvier, le repas se prendra dans les familles, le seul que nous demandons aux familles d’accueil.

Entre les pays de provenance de tous ces jeunes, constate-t-on une grande différence de mentalité?
Oui, mais moins aujourd’hui qu’hier. Entre pays de l’Est et l’Occident, les différences se sont estompées avec le temps. Reste que chaque pays de l’Est est très différent. Après la chute du mur de Berlin, le nombre de jeunes venus à Taizé a presque triplé, notamment en provenance de Pologne.

Taizé est-il «la» solution à l’œcuménisme? Le pape Benoit XVI en est pourtant assez loin?
Taizé est une communauté œcuménique. Frère Roger, le fondateur décédé en 2005 et qui a créé la communauté à Taizé en Bourgogne en 1940, pensait que la crédibilité des chrétiens passerait par la réconciliation des chrétiens. Déjà enfant, il ne comprenait pas qu’ils soient divisés. Il voyait leur réunion comme un ferment de paix.

Est-ce que les Eglises vont vraiment dans ce sens-là aujourd’hui?
Il y a toujours eu des hauts et des bas. Frère Roger a beaucoup aimé le pape Jean XXIII. En même temps, il était préoccupé par un certain «piétinement œcuménique» qui allait décourager les plus convaincus et qu’il pourrait y avoir un retour identitaire. Une sorte d’hiver confessionnel en quelque sorte…

On est en hiver aujourd’hui?
Il y a toujours des signes d’espérance, des chemins ouverts…

Des trois religions chrétiennes, laquelle est la plus ouverte à Taizé?
Actuellement nous entretenons des relations de confiance avec toutes les grandes Eglises. A Palexpo, nous n’organisons pas une rencontre proprement dite des dignitaires d’Eglise, mais il y aura les évêques suisses, les responsables de l’Eglise protestante de Genève et sûrement des représentants orthodoxes. C’est une rencontre de jeunes, mais c’est quand même important pour ceux-ci de voir que leur église les soutient. Il y a toujours dans ces réunions annuelles un message du Patriarche de Moscou, du Pape, de l’Archevêque de Canterbury, du Consistoire de Genève.

Comment vous situez-vous par rapport aux évangélistes suisses?
Ils participeront aussi. Nous ne sommes pas en concurrence. Après la rencontre de fin d’année, il n’y a plus de liens avec Taizé. Nous disons toujours: retournez chez vous! A Genève, ce qui sera différent, c’est que les grandes églises seront plus présentes que l’année passée, à Zagreb. On est ici au carrefour des religions chrétiennes dans une ville très cosmopolite, très internationale. C’est le siège des grandes organisations mondiales et nous sommes heureux de le montrer aux jeunes. Par rapport à la communauté de Taizé, qui compte une centaine de frères de 25 pays et de cinq continents, c’est la Suisse qui entretient les amitiés les plus anciennes. Les frères ont vécu dans la vieille ville de Genève, de 1942 à 1944. Frère Roger, le fondateur parti ensuite en Bourgogne, est un Vaudois de Provence. A Genève, j’espère qu’un message d’espérance pourra s’exprimer. Ce sera l’occasion de découvrir cette jeunesse pleine d’espérances.
Propos recueillis par Olivier Grivat

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Frère Emile, originaire de l’Ontario