Après une dizaine d’années sur le site SGL Carbon de Passy où il a occupé différentes fonctions, Pierre Praicheux en a pris la direction depuis quelques mois. Il compte sur la diversification du portefeuille d’activités pour constituer un relai de croissance dans une conjoncture tendue. Voici son interview.
Quel est votre parcours ?
J’ai 44 ans et suis de formation ingénieur des Arts et Métiers. J’ai commencé ma carrière en Meurthe-et-Moselle au sein de la division “Canalisations” du groupe Saint-Gobain, où je travaillais en production. J’ai ensuite intégré une cristallerie d’art en Moselle, puis rejoint, en 2011, le groupe SGL Carbon et le site de Chedde, à Passy.
Pourquoi êtes-vous venu en Haute-Savoie
Au-delà du critère géographique (je suis un amoureux des montagnes), je recherchais un poste en production ou amélioration continue. J’aime bien les industries lourdes à taille humaine, où il reste beaucoup à faire. C’est le cas du graphite, que l’on retrouve dans énormément de secteurs et pour lequel la latitude de progrès est grande.

Comment êtes-vous devenu directeur ?
Durant les trois premières années, j’ai été responsable de l’amélioration continue pour les process industriels, la logistique, la qualité… En 2014, je suis revenu à mes premières amours, la production, en prenant la responsabilité des ateliers de graphitation. J’ai succédé, en septembre 2020, à Serge Paget – qui faisait valoir ses droits à la retraite – à la direction du site de production.
Quels sont les préalables pour diriger un site comme celui de Passy ?
Mon parcours me permet d’avoir une vue d’ensemble de la chaîne. Notre process industriel est très particulier : il n’existe pratiquement pas dans la littérature et n’est enseigné dans aucune école. Mais sur le fond, il s’agit toujours de faire tourner des machines et des hommes. Même si chaque poste a ses propres besoins, les thématiques qui se posent dans un atelier de production tournent toujours autour de la sécurité, de la qualité, du service, du coût de revient…
Quelle est l’origine du site de Chedde à Passy ?
La première usine s’est installée ici en 1896, en raison de l’énergie abondante fournie par la force motrice de la rivière Arve. Cette électricité produite localement a permis de développer des fabrications de magnésium et d’alliages divers et variés, et notamment de la cheddite, un explosif qui entrait dans la composition des grenades pendant la Première Guerre mondiale. Pour la petite histoire, ces grenades étaient issues de la fonderie de Foug, en Meurthe-et-Moselle, où j’ai travaillé. L’usine de Chedde a développé beaucoup de productions chimiques à base d’aluminium jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle. Le graphite est arrivé ensuite et a notamment servi pour la fabrication de la première pile atomique française, en 1948.
Dans quel contexte l’usine a-t-elle intégré SGL Carbon ?
Elle a été cédée à SGL Carbon en 1993, par son propriétaire, la Société des électrodes et réfractaires de Savoie (Sers), filiale de Pechiney. À l’époque, elle produisait beaucoup d’électrodes pour la fusion de l’acier, et déjà des graphites de spécialité pour des applications à plus forte valeur ajoutée. Le site de production de Passy appartient à la division “Graphite de spécialité” du groupe, qui dispose de trois autres divisions.
Quelles sont ses caractéristiques ?
L’usine emploie 170 salariés et a réalisé un chiffre d’affaires 2020 de 50 millions d’euros. Chaque année, elle fabrique environ 9 000 tonnes de graphite de synthèse de haute qualité et de produits à base de carbone destinées à 85 % à l’international. Nous disposons d’un petit laboratoire qui nous permet de faire des essais et contrôles qualité. Certifiés ISO 9001, nous avons décroché, depuis 2015, l’ISO 50001 qui atteste de notre politique d’amélioration de nos performances énergétiques. Notre consommation d’électricité et de gaz est similaire à celle d’une petite ville.
Comment se déroule le cycle de production ?
Nous transformons des molécules de carbone naturel amorphe en graphite synthétique de très haute qualité, doté de propriétés uniques : forte conductivité électrique et thermique, point de fusion très élevé, grande résistance aux chocs thermiques, neutralité chimique. La fabrication passe par quatre grandes phases en commençant par la réalisation du produit cru, c’est-à-dire le mélange des matières premières pour fabriquer une pâte compactée dans des moules. Suit une cuisson à haute température pour figer la structure des produits. Les pièces sont ensuite imprégnées à chaud, sous vide, avec du brai liquide, afin de combler leur porosité. Enfin, elles sont placées dans des fours électriques et portées à très haute température de manière à recristalliser le carbone amorphe et à lui donner des propriétés optimales.
Quelles sont les spécificités de l’unité haut-savoyarde au sein du groupe ?
Nos installations sont relativement petites à l’échelle du graphite, mais nous avons un grand éventail de machines, avec plusieurs technologies de fours nous permettant de répondre à différentes demandes. Nous sommes un peu le “couteau suisse” de SGL Carbon et sommes capables d’aider tous les autres sites de production en cas de débordement. Cette capacité à travailler tous les produits tout en ayant nos propres spécialités constitue notre force. Elle exige une forte capacité de réactivité et d’agilité. Cela induit aussi beaucoup d’échanges avec les autres unités.
Quels sont les secteurs qui font appel à vous ?
Notre site s’inscrit dans une filière de production de graphite de spécialité servant à la fabrication de produits destinés à énormément de secteurs de haute technologie : nucléaire, panneaux solaires, LED, puces électroniques, etc. Depuis cette année, nous fabriquons des tubes pour des échangeurs de chaleur et des fibres de carbone tressées utilisées pour des freins à disque à haute performance pour l’automobile. Nos clients sont majoritairement des usineurs ou des usines de revêtements, dans ou hors du groupe.
Quel bilan faites-vous de 2020 ?
Nous avons traversé la crise sanitaire sans arrêt de production car nos process sont continus, et ce grâce à une organisation très stricte mise en place pour combattre l’épidémie de Covid-19. Outre les protocoles sanitaires drastiques afin de limiter les contacts, nous avons dû ajuster nos activités à la baisse des commandes. Cette période compliquée a été mise à profit pour diversifier notre portefeuille d’activités avec de nouvelles productions qui peuvent prendre de l’ampleur.
Et 2021 ?
La période reste difficile. Nous n’avons pas retrouvé nos niveaux d’activité des années passées. Nous espérons qu’il s’agit d’une transition avant de retrouver de la croissance. L’Europe a conscience de l’importance stratégique du graphite pour sa souveraineté dans le domaine de la production de batteries. Notre groupe participe à l’IPCEI (projet important d’intérêt européen commun) portant sur le développement d’anodes en graphite destinées à des batteries ion-lithium. Ce sont des marchés d’avenir pour lesquels le groupe travaille et que nous comptons développer.
Sur le plan environnemental, quelles sont les conclusions du programme de surveillance que vous déployez ?
Les premiers résultats montrent que nous respectons l’ensemble des valeurs limites fixées par la réglementation et que nous ne générons pas de risque sanitaire pour les populations environnantes. Ce programme engagé en 2020 pour trois ans démontre que notre empreinte environnementale est faible. Il faut savoir que notre activité est réglementée par un arrêté préfectoral au titre des installations classées pour l’environnement (ICPE). Nous sommes extrêmement contrôlés, environ une cinquantaine de fois par an de manière régulière et/ou inopinée. Depuis 2005, nous avons investi 15,2 millions d’euros dans la réduction de nos émissions polluantes, avec la mise en place d’installations de pointe afin de traiter nos émissions (fumées, poussières, etc.) et des résultats remarquables en termes de réduction. Aujourd’hui, les chiffres montrent que SGL Carbon est un très faible contributeur à la pollution en vallée de l’Arve : entre 0,6 % et 1,7 %, selon les polluants considérés.
Comment expliquez-vous la persistance des tensions dans la vallée de l’Arve ?
Nous participons à des commissions locales d’information et de suivi (Clis) annuelles où sont présents les services de l’État, la Dreal, Atmo, les associations environnementales… Avec les associations, les relations se sont largement améliorées mais elles restent un peu compliquées avec certains collectifs qui refusent toujours de voir que l’écrasante majorité de la pollution dans la vallée provient du chauffage au bois et des transports routiers. Cela dit, la transparence à laquelle nous sommes attachés permet de factualiser et de dédiaboliser notre impact sur la qualité de l’air et sur l’environnement. Globalement, les études diverses que nous conduisons confirment mois après mois les données environnementales et permettent d’avancer.
Quels sont vos projets ?
Retrouver un rythme de production plus correct et intégrer l’ensemble de la ligne de production des tubes pour échangeurs. À l’horizon 2022-2023, nous aimerions investir dans une presse. Après quelques mois difficiles, nous avons potentiellement de belles perspectives.
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Repères
SGL Carbon
Siège mondial : Wiesbaden (Allemagne)
Chiffre d’affaires 2020 : 920 M€
Effectifs : 4 800 personnes
Implantations : 31 sites dans le monde dont 2 en France [Saint-Martin-d’Hères (38) et Passy (74)]












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