Une monnaie locale complémentaire répondant au nom de BR’Ain va être mise en circulation dans l’agglomération burgienne à l’automne prochain. Elle s’annonce en parfaite harmonie avec le retour aux valeurs de proximité.
« Il faut juste une équipe de quelques illuminés comme nous pour s’atteler à la tâche ! » répond Charles Vieudrin, un des membres actifs du projet de monnaie locale aindinoise, quand on lui demande ce qu’il faut avant toute chose pour rendre loisible pareille initiative. Blague à part, c’est avec méthode et réflexion, que son association, Monnaie locale complémentaire Bresse-Revermont, est en train de peaufiner le lancement en octobre prochain d’une monnaie locale. Il y a le lien dans la Loire, l’élef en Savoie, la gonette à Lyon, le Cairn à Grenoble… Et bientôt, aux côtés des 82 autres en France (5 000 dans le monde), le BR’Ain, sur le territoire de la Communauté d’agglomération du Bassin de Bourg-en-Bresse.
« Un encouragement à l’économie locale »
L’idée n’est pas de concurrencer l’euro dans les habitudes d’achats – comment le pourrait-il, d’ailleurs ? – mais plutôt de redonner ses lettres de noblesse à l’argent sonnant et trébuchant, pour qu’il reste dans l’économie locale, au lieu de le voir retourner à la case départ. « Quand on dépense un euro, il repart aussitôt dans les banques et les circuits financiers habituels, alors que la monnaie locale, elle, reste ; c’est sa raison d’être, martèle Charles Vieudrin. C’est un outil qui contribue à développer l’économie locale et qui peut s’identifier au territoire dans lequel il œuvre. C’est une plus-value, une image de marque… mais qui restera toutefois une opération hautement symbolique par rapport à une économie globale. Alors, voyons plutôt cela comme un encouragement à l’économie locale. »
En convertissant le consommateur au BR’Ain, ses instigateurs veulent faire coup double. Non seulement l’argent servira à nourrir l’économie de proximité, mais la valeur des euros échangés sera multipliée par deux. Car à chaque BR’Ain mis en circulation correspondra un euro déposé sur un compte livret à la NEF, une coopérative de finances solidaires dont le siège social est à Vaulx-en-Velin, qui s’engage à utiliser ce fonds de réserve pour financer, sous forme de prêts à taux 0 %, des projets de l’économie solidaire en le multipliant par deux ou plus. « Nous voulons imprimer 150 000 euros en billets, ce qui fait que la NEF en accordera 300 000 pour des projets », calcule Charles Vieudrin. Notons, pour les plus frileux, que ce partenariat avec la NEF garantit un remboursement des euros en cas d’insuccès.
100 commerçants et 500 consommateurs pour démarrer
Côté prestataires, les commerçants, artisans, services, etc., qui accepteront d’être payés en BR’Ain, seront assurés en retour d’être en bonne place dans un annuaire et une carte interactive, mais une fois seulement après avoir signé la charte des valeurs qui apportera aux utilisateurs de BR’Ain une garantie de qualité des produits et services et, pourquoi pas, une clientèle nouvelle aux prestataires, s’ils deviennent comptoir de change. « Cette charte éthique ne garantira pas 100 % des produits locaux, mais elle est faite pour inciter à ce qu’il y en ait de plus en plus », poursuit Charles Vieudrin.
Reste que l’opération, teintée d’un BR’Ain d’utopie, nécessitera de l’engouement pour réussir. L’association burgienne mise pour cela sur le concours d’une centaine de commerçants et de cinq cents consommateurs au minimum pour se lancer, tout en espérant le soutien inconditionnel des collectivités locales, en premier chef, la CA3B. L’autre difficulté sera de faire vivre la nouvelle monnaie, à coups de moyens financiers et humains. Comme pour les unions commerçantes, le recrutement d’un animateur de réseau, apte à visiter les commerçants, trouver des adhésions, effectuer des travaux de comptabilité ou administratifs, semble incontournable. « Nous avons échangé avec une monnaie locale qui a engagé deux personnes à temps plein pour la faire vivre », évoque, admiratif, Charles Vieudrin. Mais il est dit que rien n’enfreindrait son optimiste : « Avec la crise sanitaire qui pousse les gens à reconsommer local et à la démondialisation, on est dans l’air du temps ! ».
Économie circulaire
BR’Ain, comme un brin de ci, de ça… ou encore, The Brain, la chanson du film “Le Cerveau”, avec Bourvil et Belmondo dans les rôles principaux, que tout le monde a vu au moins une fois dans sa vie. À la fin, lorsque la trappe de la Statue de la liberté suspendue à une grue au-dessus du paquebot France s’ouvre, une myriade de liasses de billets dérobés aux fonds secrets de l’Otan s’en échappe, avant que la foule sur le quai les ramasse joyeusement. L’argent de la haute finance était revenu dans les mains du peuple. Une économie circulaire que ne renierait pas Charles Vieudrin.
5 500 €
Le projet de monnaie locale a été rendu possible grâce à des subventions du fonds de développement de la vie associative (3 000 €) et du soutien financier de l’agglomération depuis 2019, à hauteur de 2 500 €.
À chacun sa devise
Tous les billets émis par les monnaies locales portent une ou plusieurs devises. La gonette de Lyon, par exemple, a inscrit sur son billet de 20, « Quand tout un chacun fait ce qu’il peut, personne ne se crève », emprunté à un dialogue de Guignol. Sur son billet de 10, on peut lire aussi : « Après avoir tissé la soie, tissons les liens de la solidarité » (Jacques, gérant d’une épicerie sociale et solidaire). Même l’Abbé Pierre signe d’une phrase le verso du billet de 2 : « On ne peut pas, sous prétexte qu’il est impossible de tout faire en un jour, ne rien faire du tout ».
Quant au BR’Ain, ses créateurs verraient bien apposée sur ses devises cette citation d’Idriss Aberkane, l’auteur du livre “Libérez votre cerveau ! ” : « Toute idée nouvelle passe toujours par trois étapes. D’abord, elle est considérée comme ridicule, ensuite, elle est considérée comme dangereuse et enfin, elle est considérée comme évidente. »
Par Eliséo Mucciante












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