La forte demande qui a suivi la crise sanitaire se heurte à une reprise partielle de la production. Elle se traduit par une envolée des prix et des problèmes d’approvisionnement. Tous les secteurs industriels sont touchés par l’un ou l’autre – voire l’un et l’autre – des phénomènes.
Après une année 2021 plutôt favorable, Philippe Palefroy, le directeur général d’Hestika France (28 salariés à Cluses – 74) s’attend à un exercice 2022 tout aussi compliqué que 2020. « Notre marché de la machine-outil connaît de plus en plus de problèmes d’approvisionnement. Certaines machines ne peuvent être expédiées car il manque quelques pièces à l’assemblage. Et une fois qu’elles sont prêtes à expédier, nous subissons la hausse des prix de containers et des délais d’acheminement plus longs », précise-t-il.
Pour les modèles les plus recherchés, la filiale française du japonais Citizen livre désormais avec un délai d’environ cinq mois, contre un à deux habituellement. Du jamais vu. « Nous ne sommes actuellement pas en mesure de garantir avec précision nos délais de livraison. Dans ce contexte, notre groupe n’a pas augmenté le prix de ses machines et absorbe la hausse des coûts », poursuit Philippe Palefroy.
Des effets en cascade
Le fabricant d’outils coupants, Horn France (48 salariés en France, dont 11 à Scionzier – 74) subit, lui, la baisse d’activité de ses clients. « La crise des semi-conducteurs met le secteur automobile à plat. Nous ne sommes bien sûr pas épargnés par la chute brutale d’activité, intervenue depuis mi-septembre mais nous avons la chance d’être positionnés sur des marchés très diversifiés », précise Emmanuel Collomb, son responsable commercial.
À Gilly-sur-Isère (73), Sacmi (groupe Poma, 150 salariés) a enregistré d’importantes hausses de tarifs sur le métal et l’acier, avec une moyenne de +25 % au printemps 2021, lors de la reprise des chantiers. « Les tarifs de nos fournisseurs français et italiens étaient difficiles à négocier et les augmentations ne pouvaient être répercutées auprès de nos clients. Cette situation nous a amenés à accroître nos volumes d’achats auprès des fournisseurs locaux », observe Alexandre Thiefaine, le directeur général de la société, spécialisée dans la construction de remontées mécaniques et transports par câble.
L’automobile en première ligne
Mithieux Metal Protect (7,3 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2020 avec 75 salariés) accuse une baisse d’activité liée à celle des équipementiers, eux-mêmes touchés par le repli des constructeurs. « Les matières premières que nous utilisons ne connaissent globalement pas de problématiques de ruptures, mais les délais de livraison s’allongent, ce qui implique d’anticiper plus. Nous avons néanmoins dû procéder à quelques ajustements, afin de substituer des formulations manquantes par d’autres, nos fournisseurs ayant, dans certains cas, invoqué des cas de force majeure », indique Jonathan Fhima, le directeur général.

Expert dans le traitement de surface, en grande et moyenne séries, l’industriel chambérien supporte par ailleurs une hausse de sa police d’assurance et, plus encore, une envolée du prix de l’énergie. « Notre précédent contrat de fourniture est arrivé à échéance, en octobre 2021. Malgré le recours à un courtier et à un nouveau fournisseur, nous atteignons les 100 euros du MWh, alors que nos tarifs étaient en moyenne à un peu moins de 50 euros du MWh, ce qui a de très lourdes conséquences pour nous car c’est notre deuxième poste d’achat, après les produits chimiques », poursuit Jonathan Fhima.
La PME devra forcément répercuter dans ses prix ces hausses sur lesquelles elle n’a pas de prise, mais elle maintient le cap fixé. Lauréate du plan France Relance, elle a entrepris d’augmenter ses capacités de production et sa réactivité pour renforcer sa présence sur le marché de l’automobile. « Nous avons enclenché un plan d’investissement de 1 million d’euros et mis en place des équipes de week-end. Même si la charge baisse, nous préserverons cette organisation pour être prêts au moment du redémarrage. En attendant, nous faisons le dos rond et envisageons de remettre en place de l’activité partielle si nécessaire », poursuit le directeur général.
Un contexte préoccupant
Ce contexte général découle de la crise sanitaire et du très fort ralentissement de l’économie mondiale au premier semestre 2020. La reprise est insuffisante pour couvrir une demande importante, ce qui génère des tensions sur les stocks – voire des pénuries pour les composants électroniques – ainsi que des hausses massives de prix. « La Tesla a été la voiture la plus vendue en Europe en septembre 2021 car la marque n’a pas subi de rupture de stock. Ce classement est totalement contre-intuitif », remarque le Haut-Savoyard, Jean-Luc Raunicher, président du Medef Auvergne-Rhône-Alpes.
La métallurgie dans le dur
Un sondage réalisé début novembre par l’Union des industries et des métiers de la métallurgie (UIMM) Savoie confirme l’ampleur des difficultés d’approvisionnement. Sont concernés 80 % de ses adhérents et quasiment tous les types d’achat (composants, outillages, consommables). L’augmentation moyenne des délais d’approvisionnement oscille entre deux et trois semaines pour 31 % des dirigeants, de trois à cinq semaines pour 28 %, un à trois mois pour 21 %, 18 % plus de trois mois.
Avec quels types de conséquences ? « Beaucoup de retard clients, des difficultés voire des arrêts de production, des baisses de commandes suite aux difficultés de clients », répond Jean-Patrick Bailhache, le secrétaire général de l’UIMM. « Certains industriels se sont vus appliquer ou menacer de pénalités clients. D’autres ont procédé à des surstocks au détriment de leur trésorerie. Tout cela entraîne des baisses de chiffre d’affaires et une dégradation de la rentabilité. » Concernant les prix, 98 % des industriels savoyards constatent des augmentations sur quasiment tous leurs postes de dépenses.
Pas de visibilité
Ces tensions vont-elles perdurer dans le temps ? Les industriels manquent de visibilité et peinent à programmer un retour à la normale. « Le seul paramètre rassurant, c’est qu’il y a une certaine équité dans la difficulté : ces hausses de prix et ces problèmes d’approvisionnement concernent l’ensemble des pays et tous les secteurs », note Jean-Patrick Bailhache. La conjoncture est aussi l’occasion, pour les industriels, de renégocier leurs prix auprès de leurs clients. Le maintien des projets d’investissements et d’embauches est, par ailleurs, le signe d’un certain optimisme. Même si les intentions annoncées au troisième trimestre sont en recul par rapport à celle du deuxième trimestre. En revanche, les mesures qui avaient été envisagées par certains, pendant la crise sanitaire, pour moins dépendre des fournisseurs asiatiques, nécessitent des fonds que le contexte ne permet pas.
“Biberonnés” par les aides de l’État, les achats de machines risquent bien de chuter lorsque les subventions disparaîtront ou que les entreprises devront rembourser les prêts garantis par l’État. Les industriels ne cachent pas non plus leurs doutes face à une stratégie politique visant à orienter rapidement l’automobile vers des motorisations alternatives au thermique.
Sophie Boutrelle
Belledonne : « Des relations pérennes avec les fournisseurs »
Les difficultés d’approvisionnement rencontrées par Belledonne portent sur les produits manufacturés, l’outil informatique, l’appareil de production, et non sur les matières premières agricoles transformées. « Commander une machine aujourd’hui demande beaucoup de délais car les approvisionnements de bois, de fer sont compliqués. Avec nos fournisseurs de farines, fruits secs, cacao, nous travaillons dans une dynamique partenariale long terme reposant sur un engagement de volume et une prise en compte de la réalité des coûts de production. Nous sortons, de ce fait, des fluctuations de marché, pour établir des relations pérennes, dans l’économie réelle », explique Bruno Anquetil, son fondateur et président.

Basé à La Croix-de-la-Rochette (73), le fabricant de pains, biscuits, chocolats et confiseries bio a réalisé, en 2020, un chiffre d’affaires de 21 millions d’euros (M€) avec 220 salariés. En progression continue (il vise, pour 2021, un chiffre d’affaires de 23 M€), il subit des hausses de coûts liées notamment à l’envolée des prix (entre 30 et 50 %) de la matière brute entrant dans la fabrication des emballages en papier et carton. Les prix des containers pour le transport ont été multipliés, en moyenne, par 10, tandis qu’ils ont bondi de 70 % pour la matière brute de plastique.
Pour Bruno Anquetil, cette crise est plutôt une opportunité pour s’engager durablement dans des solutions recyclées, recyclables, comme la consigne. « Mais il est compliqué de répercuter les hausses de matières sur les prix de vente car nos marchés sont devenus très concurrentiels. Face à une grande distribution généraliste qui tire les prix du bio vers le bas, les spécialistes du bio sont tentés de suivre. Il faut sortir de cette économie de dupe : ne pas payer correctement un produit conduit à revoir à la baisse les cahiers de charges, à ne pas investir dans des innovations touchant, par exemple, au traitement de l’eau ou aux emballages vertueux, à ne pas rémunérer comme il le faut les fournisseurs et les salariés, etc. Changer de modèle exige des moyens », continue Bruno Anquetil.
La société savoyarde a ouvert quatre fournils sur le territoire national afin de rattacher le consommateur à son terroir et à l’économie locale. « Nous achetons nos noisettes en Italie et non en Turquie car les niveaux de vie et d’économie italiens sont plus proches du standard français. Ce sont des choix d’entreprise qui sont importants pour nous et que nous essayons d’expliquer à nos clients. Acheter est un acte politique, citoyen, face aux enjeux de santé, de climat, de biodiversité. »
S.B.
Savelec : « Des stocks à zéro »
« Dans notre secteur, la totalité des composants proviennent d’usines implantées en Asie qui ne sont plus en mesure de nous fournir », soupire Dominique Tireau, le directeur de Savelec. Fondée en 1982, cette entreprise experte de l’électronique et informatique industrielle emploie 8 salariés à La Tour-en-Maurienne (73). Son chiffre d’affaires, qui s’est établi, en 2020, à 2,4 millions d’euros (M€) devrait diminuer en 2021 pour se situer autour des 2 M€. Cette situation s’explique par une reprise partielle de la production (la crise sanitaire perdure et la sécheresse vient pénaliser une activité très consommatrice d’eau) et une explosion de la demande mondiale.
Dans ce contexte, les industriels ont dû puiser dans leurs stocks et fouiller leurs fonds de tiroirs. « Nous n’avons aucune visibilité. Pour certains composants, on ne nous annonce pas de disponibilité avant 2027. Avant, les fournisseurs chez qui nous étions en compte nous demandaient de payer les commandes trente jours après réception. Actuellement, avec les brokers[ndlr : des courtiers] qui vont traquer les fins de stocks dans les unités de production, nous devons payer à la commande, sans être sûrs de recevoir ce qui a été commandé et avec des prix qui peuvent augmenter avant réception », raconte Dominique Tireau.
Sur certaines références, impossible de trouver la moindre pièce. Et les prix des derniers composants disponibles flambent avec des tarifs qui peuvent être multipliés par 20. L’impact est énorme au regard des centaines de millions de pièces consommées chaque année. Chez Savelec, une carte électronique produite à 2 000 exemplaires compte entre 350 et 400 composants. « On ne met pas des composants pour se faire plaisir. Chacun d’eux est indispensable. S’il manque, on ne peut tout simplement pas sortir le produit », précise le dirigeant. La TPE mauriennaise, qui répercute à l’identique les hausses de prix sur ses tarifs, affiche déjà des augmentations de 20 % et s’attend à de nouvelles surenchères. Pour l’heure, ses équipes travaillent à temps plein, mais elle a fait une demande d’activité partielle pour fin 2021.
S.B.
Sise : « 2022 sera clairement une année charnière »
Pour l’entreprise Sise (Société industrielle de services électriques), l’année 2021 s’est bien passée. « On a limité la casse, au prix de beaucoup d’efforts et d’énergie de toutes parts, notamment au niveau du service achats. Nous n’avons pas eu d’arrêt de production bien que l’année n’ait pas été simple. On a même enregistré une progression du chiffre d’affaires puisque nous sommes revenus au niveau de 2019. Par contre, nous affichons une certaine préoccupation pour 2022 qui sera, clairement, une année charnière », indique Pierrick Girod, responsable des achats.
Implantée à Oyonnax, au cœur de la Plastics Vallée, l’entreprise, qui s’est dirigée vers l’industrie 4.0, a dû faire face à des difficultés d’approvisionnement. Spécialisée dans la fabrication d’instruments scientifiques et techniques, elle conçoit, produit et distribue une gamme complète destinée aux secteurs de la plasturgie et des composites. « Nos clients injectent et transforment la matière plastique pour l’automobile, le médical, l’alimentaire, la cosmétique, les produits de luxe, etc. Bien que le secteur de l’automobile soit important, notre activité est variée. Pour l’ensemble des composants actifs ou passifs (microcontrôleurs, résistances, caisses de condensateurs), l’approvisionnement est très compliqué depuis 2020 et cela s’est intensifié en 2021. Si l’on constate de la spéculation, avec des hausses de prix à deux chiffres, les délais sont abominablement longs : de trente à cinquante semaines sur certains produits. Cela nous oblige à anticiper des commandes, à trouver des plans B et on y passe une énergie phénoménale. Ça, c’était en 2021. Aujourd’hui, il n’y a plus de composants disponibles, pratiquement partout. Nous sommes obligés d’attendre les délais de livraison des fabricants qui sont, malheureusement, beaucoup en Asie. Et quand ils auront livré la Chine et les États‑Unis, nous passerons après », déplore Pierrick Girod. Et d’ajouter : « Cette crise sanitaire a permis une prise de conscience dans le fait que nous sommes allés trop loin dans la désindustrialisation de notre pays. La situation ne peut pas durer. Et l’on ne peut pas attendre qu’en Europe, on refabrique des microcontrôleurs en 2031, comme l’annonce le gouvernement. On ne va pas construire une usine de semi-conducteurs en un an. Allons-nous seulement tenir jusque-là ? »
Carole Muet
Didier Bouvet, directeur général de Bucci Industries France «Le seul critère qui vaille est celui du coût complet »
Bucci Industries France (70 salariés sur son siège de Cluses, pour un chiffre d’affaires 2020 de 20 millions d’euros) commence à voir ses délais d’approvisionnement s’allonger et ses coûts augmenter. « Nous avons eu une frayeur pour un composant qui n’était pas disponible avant un an. Il faut être agile et trouver des solutions alternatives, ce qui n’est pas toujours possible », indique Didier Bouvet, son directeur général.
Pour 2021, la société experte dans l’automatisation et la robotique industrielles prévoit un quasi-doublement de son activité santé dont le chiffre d’affaires devrait passer de 5 à 9 millions d’euros. « Pendant la crise Covid, nous avons rapatrié à Cluses la fabrication d’armoires sécurisées, initiées au sein d’une société belge que nous avons rachetée il y a trois ans. Travailler en circuit court nous donne une meilleure maîtrise de l’ensemble de la chaîne », poursuit Didier Bouvet.
Des tensions de moins en moins gérables
Bucci Industries espère bien gagner des parts de marché, en France, sur le segment de ces armoires vendues en Belgique. Sur la partie industrie (porte‑outils pour de grandes marques de machines-outils et produits propres), le contexte est plus compliqué : « Même si nous intervenons sur des marchés très diversifiés, les tensions qui pèsent sur les délais d’approvisionnement et les coûts sont de moins en moins gérables. Nous dépendons aussi fortement de la situation de nos clients et du marché de la machine-outil », observe le dirigeant. Et il plaide pour une prise en compte du coût complet : « Il y a vingt‑cinq ans, de brillants économistes nous expliquaient que la France se dirigeait vers une économie de services et que la production n’avait pas d’avenir dans ce pays. Se focaliser sur le moins cher nous a conduits à laisser partir des pans entiers de l’industrie. Le seul critère valable est celui du coût complet, qui inclut aussi l’impact carbone et pas uniquement le coût d’achat. »












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