Inflation, QE, monnaie électronique, espèces, paiement sans contact : à la foi$ plu$ €t moin$ de monnai€

par | 14 juin 2021

Depuis la crise de 2008 et plus encore depuis la Covid, la “planche à billets” tourne à plein régime, de sorte que rarement dans l’histoire, sinon jamais, la masse monétaire n’a été aussi importante. Pourtant, les bonnes vieilles transactions physiques s’inscrivent de longue date à la baisse.

« Le niveau d’utilisation des distributeurs automatiques de billets (DAB) a baissé d’au moins 20 % avec la pandémie, alors qu’il s’inscrivait déjà dans une tendance baissière depuis plusieurs années, entre généralisation des cartes bancaires, accélération des paiements sans contact et e-commerce », constate Bruno Duchesne, ancien directeur général de la Banque Populaire Bourgogne Franche-Comté et professeur associé de la BSB (Burgundy School of Business), l’école supérieure de commerce de Dijon, qui possède une antenne à Lyon.

« Le paiement moyen en France tourne autour de 50 euros. Aussi, avec le relèvement du plafond du paiement sans contact, vous pouvez régler la plupart de vos achats par ce moyen, sans aucun problème. Cette décision prise pour favoriser la consommation pendant la crise sanitaire a réduit l’utilisation des billets. De plus, un certain nombre de gens thésaurisent les espèces. Ce phénomène assez important s’explique assez mal. Il a toujours existé, sous l’effet de l’économie occulte d’abord, par précaution ensuite. Mais, il tend à s’accélérer, du fait d’une épargne peu rémunératrice et des craintes nées de la pandémie. »

Habitudes nouvelles

Christian Jacques Berret, directeur régional de la Banque de France à Lyon, confirme la baisse des transactions papier. Mais pour lui, « les Français n’ont de toute façon jamais été de grands consommateurs d’espèces. Si, en 2019, 59 % des transactions en volume se faisaient encore en pièces et billets, ces derniers ne représentaient que 25 % des transactions en valeur ». Cela nous place au troisième rang des moindres utilisateurs, derrière le Luxembourg (24 %) et les Pays-Bas (21 %).

En moyenne, nos portefeuilles et porte-monnaie ne contiennent que 45 euros. C’est le plus faible montant de la zone euro où la moyenne s’établit à 76 euros. L’explosion du nombre de paiements sans contact se ressent surtout sur le total des paiements électroniques, dans lequel ils ont occupé une part plus importante. Et ce sont des habitudes qui vont s’ancrer. La part des opérations digitales et dématérialisées est passée de 50 % en année de référence à plus de 65 % pendant le confinement d’avril 2020, avant de revenir à 60 % lors du déconfinement, en juin.

Détail amusant, si les Français ne sont pas de gros consommateurs de cash, la France affiche, en la matière, l’une des réglementations les plus restrictives d’Europe, avec un plafonnement à 1 000 euros des paiements en espèces, voire 300 euros au guichet du Trésor public. « Nos concitoyens ont toujours été assez modernes sur les moyens de paiement dématérialisés », poursuit Christian Jacques Berret.

« Nous sommes le pays inventeur de la carte à puce. » Ce caractère pionnier fait du réseau de distributeurs automatiques de billets français l’un des plus dense d’Europe avec 50 000 DAB, auxquels s’ajoutent quelque 20 000 points d’accès privatifs chez les commerçants, soit plus de 70 000 solutions de retrait d’espèces, sans compter le cashback, limité à 60 euros, toujours chez les commerçants.

« Des études ont estimé que les Français avaient tous, en moyenne, un distributeur à moins de 15 km de chez eux », relève le directeur régional de la Banque de France. « Et si l’on observe une baisse du nombre de DAB, aujourd’hui, elle relève davantage d’une diminution de la surdensité des distributeurs en zone urbaine que d’une désertion des espaces ruraux. »

Argent dormant

En tout cas, si l’on utilise moins de pièces et billets en France, ce n’est pas à cause d’un resserrement monétaire. Au contraire, il n’y a pour ainsi dire, jamais eu autant d’argent disponible. La masse monétaire M1 (qui correspond aux pièces et billets et à l’ensemble des sommes disponibles sur les comptes courants) avoisine, selon Bruno Duchesne, les 1 700 milliards d’euros en France.

Il détaille : « Si l’on compare avec notre PIB, qui s’élève à 2 200 milliards, cela signifie que nous avons en disponible, quasiment une année de richesse. La masse monétaire – au sens large – augmente parce que la Banque centrale européenne (BCE) souscrit massivement les emprunts d’États, raison pour laquelle les taux restent aussi bas (autour de 0 % à dix ans pour la dette française). La France emprunte 200 milliards par an, souscrits presque intégralement auprès de la BCE, au cours des deux dernières années, pour faire face à la pandémie. Beaucoup d’argent est ainsi injecté dans l’économie, avant de revenir, sous une forme ou sous une autre, dans la masse monétaire. Il se murmure ainsi qu’aujourd’hui, 40 % des prêts garantis par l’État (PGE) dormiraient sur les comptes bancaires des entreprises. Du côté des particuliers, le chômage partiel a permis de maintenir les salaires pendant les confinements, mais comme les gens ne pouvaient pas consommer, ils ont épargné davantage, à hauteur de 200 milliards. Et comme les taux sont bas, cet argent n’est pas placé. Il reste sur les comptes courants. »

Crédit et épargne

Pour le professeur de la BSB, à travers les taux bas voire une rémunération négative, la BCE vise non seulement à ce que la dette d’État ne coûte rien, mais aussi à forcer les banques à prêter. « C’est d’ailleurs ce qui se passe ! Mais, on a un effet un peu contre-intuitif : les particuliers empruntent, pour investir dans l’immobilier notamment, les entreprises également, pour acquérir ou renouveler des équipements, mais tout en conservant leur épargne ou leur trésorerie. Du coup, on a une envolée à la fois des crédits et des dépôts. Ce n’est pas forcément ce qui avait été prévu. On s’attendait plutôt à ce que les injections dopent la consommation. »

Christian Jacques Berret explique le phénomène ainsi, pour les entreprises : « Au début de la crise, la grande crainte était de voir son activité interdite sans contrepartie. Il a d’ailleurs fallu prendre des mesures pour contrer le risque d’un arrêt des paiements interentreprises qui aurait complètement paralysé l’économie. Face à cette crainte, dès que des financements de trésorerie ont été disponibles, les acteurs économiques se sont précipités, soit pour faire face à des difficultés, soit pour anticiper la reprise. Finalement, les entreprises sont comme les particuliers : dès qu’elles craignent des moments difficiles, elles ont tendance à thésauriser. On aimerait pourtant que les uns et les autres investissent davantage dans des activités productives ! »

Illustration de ce phénomène de thésaurisation : la Banque de France a émis, en 2020, 6,5 milliards d’euros de billets ; il en est revenu à ses guichets 3,5 milliards. Bien sûr, toutes les émissions ne nous sont pas destinées, environ 34 % sont utilisées hors zone euro, mais tout de même !

De l’importance d’avoir des moyens de paiement variés

Non seulement l’invention de la carte à puce est française, mais le pays a été pilote sur la gestion des grosses transactions entre banques et en avance sur l’interconnexion des DAB, d’un établissement bancaire à l’autre. « Nous sommes à l’initiative du lancement, en 2016, du Network for greening the financial system, le réseau pour le verdissement de la finance. Nous avons démarré à huit membres, nous sommes 90 aujourd’hui », ajoute Christian Jacques Berret, directeur régional de la Banque de France.

« Et si nous sommes contre les cryptoactifs, qui ne sont pas des monnaies, qui portent un risque de fraude et de blanchiment, et qui ne permettent pas de conduire une politique monétaire, nous n’avons rien, en revanche, contre la blockchain. La Banque de France a été l’une des premières à l’utiliser. Et aujourd’hui, nous expérimentons les monnaies numériques de banque centrale. Il n’est pas incompatible d’avoir plusieurs types de monnaies, même s’il faut être prudent vis-à-vis des formes nouvelles. La monnaie, c’est la stabilité, la confiance, le soutien de l’économie. Elle est associée à un inconscient très fort. L’émission monétaire est souvent l’acte fondateur d’un État. Mais, la diversité des moyens de paiement est importante également. La monnaie papier est garante de la protection de la vie privée. Et certains y sont très attachés. C’est également une question d’inclusion sociale. Beaucoup de bénéficiaires des minima sociaux les touchent en liquide. C’est d’ailleurs un phénomène qu’il a fallu gérer et organiser pendant le confinement, maintenir l’accès aux guichets, en sécurité. L’argent des pauvres, ce sont les espèces. Mais, la monnaie physique et sa thésaurisation concernent toutes les couches de la population. Et cela devrait durer encore longtemps. N’oublions pas que la monnaie métal a été inventée en Grèce, au VIIe siècle avant notre ère. »

« Moins d’argent dans le tiroir-caisse, c’est plus de sécurité »

En Savoie Mont-Blanc comme ailleurs, « les clients ont de moins en moins d’argent liquide sur eux et privilégient de plus en plus les paiements dématérialisés. Avec la Covid, la dimension sanitaire et le relèvement du plafond du sans contact à 50 euros ont fortement amplifié le phénomène », explique Jean-Paul Mengeon, président de la Confédération des buralistes de Savoie et vice-président national.

Les tabacs-presse sont parmi les commerces les plus utilisateurs de monnaie et d’argent “physique”, même si « pour les cigarettes, quasiment plus personne ne paie en liquide aujourd’hui », poursuit le buraliste. Presse, bonbons et petits articles, eux, restent couramment réglés en monnaie sonnante et trébuchante. « Moins d’argent dans le tiroir-caisse, c’est plus de sécurité en théorie, même si nous n’avons pas encore d’indicateurs chiffrés fiables à ce niveau-là », se réjouit le représentant d’une profession souvent victime de vols avec agressions. Mais, effet négatif cette fois, les paiements dématérialisés sont soumis à commission bancaire, « ce qui réduit encore nos marges déjà maigres… »

Bruno Duchesne, ancien DG de Banque Populaire Bourgogne Franche-Comté, ne serait pas contre un peu d’inflation, mais concède que c’est un jeu dangereux.

« L’impact [ndlr : gestion des commissions] de la hausse des paiements dématérialisés sera sans doute davantage perceptible en 2021 qu’en 2020, où le nombre de transactions avait diminué », complète Stefan Christoloveanu, directeur du développement de Provencia. Le groupe de super et hypermarchés franchisés Carrefour est rompu depuis longtemps aux paiements par carte bancaire et se prépare maintenant aux paiements par téléphone, sans toutefois imaginer un avenir sans argent liquide. « Une certaine partie de la clientèle y reste attachée, notamment les personnes âgées ou la clientèle suisse en zone frontalière », souligne le directeur.

« L’utilisation du chèque diminue fortement. Celle de l’argent liquide aussi, mais moins. Alors que certains pays, en Europe du nord notamment, sont bien plus avancés, en France, nous sommes encore loin d’une société sans monnaie fiduciaire », confirme Vincent Thébault, président de Banque Laydernier. Banque et commerçants s’adaptent donc sans vraie difficulté à cette évolution du mix monnaie/paiement électronique. Tout en assurant unanimement que pièces et billets ont encore un avenir. « Et pour cause, conclut malicieusement l’un de nos interlocuteurs sur ce dossier : sans liquide… fini le “black” ! »

Émissions monétaires = inflation ?

Dans les théories économiques classiques, il est communément admis que MV = PT, où M est la masse monétaire, V la vitesse de circulation de la monnaie, P les prix et T le nombre de transactions. Le lien a été établi pour la première fois au XVIe siècle par Martin d’Azpilcueta, entre l’inflation et l’arrivée massive, en Europe, de métaux précieux en provenance des Amériques. Aussi, nombre d’observateurs économiques s’inquiètent que les injections monétaires des banques centrales, partout dans le monde, finissent par provoquer une flambée des prix.

Christian Jacques Berret, directeur de la Banque de France Aura, estime que la monnaie physique existera encore longtemps.

« Ce n’est pas ce que l’on observe, parce qu’il y a beaucoup de rétention d’argent, de thésaurisation », analyse l’ancien directeur général de la Banque Populaire Bourgogne Franche- Comté, Bruno Duchesne. Si inflation il y a, aujourd’hui, le phénomène serait davantage lié aux tensions sur les matières premières, purement conjoncturelles et temporaires. « C’est toujours le même processus à chaque crise économique. Au moment de la reprise, on observe ce type de tensions », tranche le directeur régional de la Banque de France, Christian Jacques Berret.

« Dans un sens, c’est une bonne nouvelle. Cela signifie que nous avons une reprise et un phénomène de rattrapage. Après, pénuries et inflations peuvent dégénérer en une situation dangereuse que nous surveillons comme le lait sur le feu. » Plus optimiste, Bruno Duchesne, lui, juge qu’un peu d’inflation ne ferait pas de mal. « Elle permettrait de dégonfler les dettes. Le problème, c’est d’arriver à la maîtriser. Car le phénomène a tendance à s’entretenir de lui-même. Et comme les États sont très endettés, il sera difficile de lutter contre par une augmentation des taux d’intérêt. »

Pascal Cotton (Cera) : « En 2020, un paiement sur deux en magasin physique a été réalisé sans contact. »

« Les billets représentent encore 50 % des transactions »

Pascal Cotton, directeur du réseau Savoie Mont-Blanc à la Caisse d’Épargne Rhône- Alpes (Cera), observe le phénomène de dématérialisation des transactions commerciales mais constate encore « un attachement aux espèces ». Interview.

Moins de monnaie sonnante et trébuchante en circulation, mais plus de monnaie tout court dans le circuit, grâce aux nouvelles technologies. Drôle de paradoxe !

C’est exact ! Le paiement sans contact est plébiscité par le consommateur. En 2019, un tiers des paiements par carte en magasin physique était réalisé avec le sans-contact. En 2020, c’est près d’un paiement sur deux. Ce qui représente tout de même 4 milliards de paiements sur la France. C’est en partie dû d’abord à la hausse du paiement sans contact à 50 euros qui a eu lieu en mai 2020. Ensuite, depuis 2018, tous nos commerçants se sont équipés en terminaux de paiement acceptant le sans-contact. Enfin, n’oublions pas 2020 et ses gestes barrières, le fait de ne plus vouloir toucher de pièces, de billets, de ne pas se rendre au distributeur.

Peut-on imaginer un jour une économie sans pièces ni billets ?

En tout cas, ce n’est pas pour tout de suite ! Les billets représentent encore 50 % des transactions. Et puis, du côté des Français, il y a une demande forte de pouvoir accéder aux distributeurs. À la Cera, on a 500 distributeurs sur les cinq départements (Ain, Isère, Rhône, Savoie et Haute-Savoie). Encore que, en 2019, on relevait 1,2 million de transactions et autour d’un million en 2020. On note en même temps une demande de distributeurs et une baisse de leur utilisation. En 2020, il y a eu une accélération de la digitalisation de l’ensemble du commerce, pas forcément des gros commerces. Les transactions dans l’e-commerce ont augmenté de 8,5 % sur un an. L’e-commerce représente 13,4 % des transactions.

C’est aussi moins de faux billets, moins de vols d’argent, plus de paiements sécurisés, etc., c’est peut-être aussi cela qui fait le succès du sans-contact !

Certes, il y a un attachement aux espèces, mais le paiement avec la carte bancaire, c’est la sécurité pour tous ! Il y a des assurances, on peut payer sans contact, en plusieurs fois, ça transite de compte à compte, même à l’étranger… C’est donc plus qu’une carte de paiement. Quant aux fraudes, les plus régulières concernent les chèques et pas les cartes bancaires.


Dossier réalisé par Sébastien Jacquart, avec Éliséo Mucciante et Éric Renevier.

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