Marc Dupont : « Ce sentiment que l’aide à domicile n’est pas un vrai métier ! »

par | 15 juin 2022 à 8H00

Le président de l’Adapa, vice-président de l’Union nationale de l’aide, des soins et des services aux domiciles, comprend le mouvement de grève des aides à domicile mais regrette l’abandon de la loi autonomie qui concernait le secteur.

Cette visite à Péronnas de Marie-Reine Tillon, présidente de l’Union nationale de l’aide, des soins et des services aux domiciles (UNA), une semaine seulement après le mouvement de grève du personnel, était-elle prévue ?

Oui ! Nous avions programmé la visite de nos homologues de Côtes-d’Armor dont faisait partie Marie-Reine Tillon. Elle a été la présidente de la structure dix ans avant d’intégrer le conseil d’administration et le bureau exécutif de l’UNA en 2017. Nous avons voulu en profiter pour donner un peu de lustre à cet événement en réunissant tous les responsables de secteur. Certes, il y a une actualité propre à l’Adapa, mais ce n’est pas ce qui a été au coeur de la réunion.

À la suite de leur grève, les aides à domicile de l’Adapa ont obtenu 10 centimes de plus sur leurs frais kilométriques pour les mois d’été. Qu’est-ce que cela représente pour l’association, économiquement ?

Pour être tout à fait exact, la décision d’augmenter avait été prise avant le mouvement de grève. On avait étudié cette décision en bureau, une semaine avant. Les remboursements passent de 35 à 45 centimes. Ensuite, on verra ce que décidera, notamment, le Conseil départemental, en termes d’aides.

Vous avez été surpris par ce mouvement, alors que vous aviez lancé avec la ERE (Équipes à responsabilités élargies) une réflexion axée sur la question du travail des intervenants à domicile et leurs difficultés ?

Oui et non ! La ERE est plutôt un travail de fond sur l’organisation du travail. Les préoccupations depuis ont évolué. Quand on a lancé cette initiative, il y a dix-huit mois, personne ne pouvait savoir que le prix du carburant allait presque doubler. Je veux dire aussi que si l’indemnité kilométrique n’a pas augmenté depuis presque 10 ans, ce n’est pas parce que les employeurs ont refusé, mais parce que les gouvernements successifs n’ont pas agréé les avenants signés avec les syndicats. C’est cela qui a grippé le système. C’est regrettable de voir qu’il y a un blocage catégorique des pouvoirs publics.

Cette augmentation de frais kilométriques, c’est un effort que fait l’association sur ses propres deniers ?

Oui, et c’est pour cela que ce n’est pas indéfini. On n’a pas entièrement quantifié son coût, mais sur les trois mois, cela représentera quelques dizaines de milliers d’euros. Nous avons pris cette décision car il y avait vraiment urgence, compte tenu de l’augmentation du prix de l’essence, en espérant que ce coût va revenir à la baisse le plus tôt possible.

Il faut savoir que nous travaillons avec le Département sur la création d’une flotte de véhicules d’entreprise qui permettrait de résoudre une bonne partie du problème. Mais, encore une fois, entre le moment où nous avons étudié cette possibilité et aujourd’hui, le prix de location de véhicules a quasiment doublé.

À cause du manque de salariés, en êtes-vous au point de refuser de nouvelles demandes de prise en charge ?

Oui, et ce n’est pas nouveau ! Nous refusons entre 10 et 15 % de demandes de prise en charge. On a mis sur pied un système d’observation qui va pouvoir le quantifier dans les semaines à venir. On s’occupe environ de 6 000 personnes à l’année. 10 à 15 %, voyez ce que cela représente !

Et puis, il y a aussi le développement du gré à gré, où un particulier peut recruter directement un intervenant pour un service d’aide à domicile. De la concurrence pour vous !

Oui, d’ailleurs, cela peut parfois répondre à un besoin, mais on observe des salariés qui se font un portefeuille clients en venant travailler chez nous et qui se lancent ensuite en indépendants. Au début, tout va bien pour eux car ils bénéficient de la formation délivrée chez nous, mais ensuite, c’est plus difficile. Et ils ne peuvent plus bénéficier de notre back-office.

Parmi toutes les difficultés inhérentes à l’aide à domicile, on note la domesticité qu’imposent parfois les bénéficiaires !

Oui, même si on s’attache à poser des limites, en ne faisant pas, par exemple, le ménage dans les pièces qui ne sont pas des “pièces à vivre”. Le plus difficile, c’est ce sentiment, ancré dans l’esprit commun, que l’on n’a pas affaire à un vrai métier mais simplement à des savoir-faire issus de la pratique familiale. Nous avons monté des opérations de type “vis ma vie” où l’on a demandé aux députés Xavier Breton et Olga Givernet de venir passer une demi-journée comme aide à domicile. Ils ont pu voir combien l’image qu’ils avaient du métier était différente de la réalité. Cette image, c’est l’idée que quelqu’un qui sait faire fonctionner son foyer doit pouvoir être un bon aide à domicile. La réalité est beaucoup plus compliquée que ça.

Bien que promise par Emmanuel Macron, la loi autonomie qui touchait de près l’aide à domicile ne s’est pas faite. Vous avez des regrets ?

Oui, car c’était l’occasion de poser des questions sur le financement du secteur, sa structuration et sa gouvernance. On voit bien qu’entre l’Agence régionale de santé, la Sécurité sociale et le Département, cela reste encore flou. C’est cette occasion manquée qu’on regrette, sans qu’on puisse préjuger du terrain d’atterrissage de la loi elle-même. Mais, comme toujours, si l’on ne parle pas du problème, comment trouver les bonnes solutions ?

Selon l’observation que vous en faites, l’Ain est-il un département où l’autonomie va croissant ?

C’est un département relativement jeune. Le taux de vieillissement, si l’on compare le nombre des 20 ans et celui des plus de 60, est l’un des plus faibles de la région. En revanche, ce qui est vrai pour Bourg et la Côtière ne l’est pas autant pour le plateau d’Hauteville. Suivant les tendances géographiques et sociales, on doit traiter le problème de manière différenciée.

Vous savez, on entend souvent parler du vieillissement et de ses conséquences, mais il faut savoir que le premier rapport dit « Laroque » date de 1960. « Ça va nous péter au nez », disait-il, si l’on veut résumer ses soixante pages. On ne s’en rendait pas encore compte, mais le problème que l’on aurait à régler en matière de politiques publiques allait être celui de la dépendance. Bien sûr, des actions ont été entreprises, mais la leçon de ce rapport n’a pas été tirée tout de suite.


1 200

C’est le nombre de contrats, toutes durées confondues, à l’Adapa, parmi lesquels 650 CDI.


Bio express

  • 15 juin 1952 : Naissance à Boissy-Saint-Léger (94)
  • 1998-2014 : Inspecteur général des affaires sociales
  • 2000-2001 : Chargé de mission auprès du secrétaire d’État à l’Action Sociale
  • 2001-2002 : Conseiller technique auprès du secrétaire d’État aux Personnes Âgées.
  • 2006-2011 : Directeur général adjoint des services et responsable des RH à la Ville de Lyon
  • 2014 : Président de l’Adapa
  • 2020 : Président de l’UNA Aura et vice-président de l’UNA France

Eliséo Mucciante

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