Les sites de légendes alpins : entre mystère, folklore et tradition

par | 22 Juil 2024

Les pays de Savoie et l’Ain regorgent de sites de légendes. Certains sont plus connus que d’autres. Ils font souvent l’objet d’un traitement touristique à part entière, brodé de créatures surnaturelles, de magie et de sortilèges…

Les légendes sont des récits traditionnels qui associent des faits historiques et culturels à des éléments de mythologie ou de magie pour en tirer des histoires qui stimulent l’imaginaire.

Pour réussir une légende, il faut réunir des ingrédients incontournables : des héros et héroïnes courageux ou dotés de capacités extraordinaires, souvent des rois, reines, chevaliers ou guerriers mais aussi des figures saintes.

Leur condition humaine se heurte souvent à une créature mythologique ou surnaturelle tels les démons, les dragons, les sorcières, les géants ou les fantômes… Parfois, des “êtres de lumière”, comme les fées, leur viennent en aide pour accomplir leur quête.

Les personnalités historiques bien réelles sont, elles aussi, entourées de récits extraordinaires qui en font des légendes dont les aventures ont été embellies par des éléments fictifs en traversant les époques : par exemple la traversée des Alpes par le stratège militaire Hannibal Barca ou le passage de Charlemagne en Savoie.

Pour qu’une légende s’imprime localement, il faut des quêtes, des miracles ou des désastres qui marquent les esprits et convoquent l’imaginaire collectif.

Oralité et transmission

En Savoie Mont-Blanc comme dans l’Ain, la géographie et l’histoire nourrissent profondément la culture de l’étrange et du merveilleux. D’abord orale, la transmission est devenue écrite : de récents ouvrages perpétuent encore la part mystérieuse des Alpes(1).

Le secteur touristique renforce, lui aussi, les récits folkloriques, inspirés par des copeaux de vie locale enjolivés, amplifiés et exagérés avec le temps.

Aussi, les territoires alpins ne sont-ils pas avares de châteaux hantés, lacs enchantés, montagnes imprenables et forêts abritant de sombres dangers. Ces paysages et sites emblématiques offrent à la postérité des récits hors du commun et hors du temps, souvent adossés à un passé fantasmé et transmis jadis de bouche à oreille, lors des « veillées au coin du feu », selon Marc Robert, alias Zian des Alpes, intarissable conteur savoyard.

Pour lui, « il faut bien différencier un conte d’une légende » : « Un conte est un récit inventé de toutes pièces, qui prend les formes du réel. Une légende, en revanche, naît d’un fait authentique qui a été enluminé, arrangé, parfois même déplacé ailleurs. Les légendes transmettent des valeurs tandis que, dans un conte, c’est la morale qui prime ».

Miroir de la culture alpine

Conte ou légende, ces histoires sont le reflet de la culture locale ; en l’occurrence, celle « des montagnards depuis des millénaires », explique encore Zian des Alpes. L’étrange et le merveilleux s’expriment partout dans les Savoie : à travers un nom de village ou de rue évocateur, au détour d’une montagne, d’un lac et d’une forêt.

Les châteaux sont souvent hantés, notamment à Miolans (73), Angon (74) ou Allymes (01). Ces lieux prêtent leur décor à des histoires de revenants et de trésors cachés que le monde moderne semble rechigner à reléguer aux oubliettes.

Les lacs du Bourget, d’Annecy et de Nantua, mais aussi les rivières et les étendues d’eau recèlent leur lot de légendes : l’écho de ces récits perturberait la quiétude des riverains et quelques présences occultes entraîneraient les baigneurs dans les profondeurs sombres et glacées de ces flots alpins.

Selon la légende, une ville engloutie se trouverait au fond du lac du Bourget. Les soirs de tempête, certains affirment entendre les cloches de l’église de la ville submergée.

Le Roc de Chère, surplombant le lac d’Annecy est entouré de mythes, notamment celui des fées qui protégeraient le lieu.

Quant au lac de Nantua, il serait né des pleurs d’une jeune femme inconsolable après la mort de son amant, emporté sur le champ de guerre.

La plupart des sites de légende sont non seulement des lieux historiques mais ils sont devenus les témoins inusables des récits qui enluminent la culture alpine. Pour combien de temps encore ?

Les thèmes universels explorés de mille et une façons dans les légendes, comme l’amour et la trahison, le combat du bien contre le mal, ou encore la quête de justice, la magie et la sorcellerie, les dragons et autres « vouivres », continueront-ils de susciter la fascination des générations futures ?

Sacrifices sacrilèges ?

Les enseignements dispensés de manière allégorique par les récits légendaires : le courage, la loyauté, l’honneur et le sens du sacrifice font-ils encore recette ?

Côté sacrifices, la légende voudrait que certains monuments alpins appelés pierres à cupules soient des tables sacrificielles où se pratiquaient des rites païens.

« Albiez-Montrond recèle une pierre à cupules qui date de 6 000 ans : c’est une table à sacrifice taillée à l’âge de bronze. L’église est d’ailleurs construite à quelques dizaines de mètres de cette pierre païenne et orientée dans la même direction, et non vers l’est comme la plupart des églises catholiques », narre Zian des Alpes.

Cette histoire se heurte toutefois à une antithèse, celle du clergé. Comme l’explique Ivan Caporizzo, archiviste au sein du diocèse de Maurienne : « Dans la vie, il faut distinguer l’histoire, la vraie… et les légendes. Les églises d’Albiez-Montrond et Albiez-le-Vieux sont parfaitement orientées plein Est, toutes les deux. Au mieux, cette légende est une fantaisie. Au pire, c’est une erreur. La pierre à cupules se trouve effectivement à 600 mètres au-dessus de l’église, mais l’expression “pierre de sacrifice païen” vient d’un ouvrage des années 1920 écrit par un certain abbé Martin, ancien curé d’Albiez, qui évoque ce terme comme une hypothèse. Celle-ci est devenue, pour certains, une vérité. En réalité, aujourd’hui, aucun archéologue sérieux ne sait dire quelle était la fonction de ces pierres à cupules. »

Un rôle éducatif, identitaire et culturel

Voilà de quel bois sont faites les légendes : d’un tissage imaginaire brodé autour d’un personnage, un monument, un micro- ou un macroévénement, voire un non-événement, une simple rumeur.

Malgré cela, elles sont des enseignements, comme autant de mises en garde contre la vanité, la cupidité, l’arrogance… Elles ont longtemps joué un rôle éducatif, identitaire et culturel.
La fontaine dont découle ce folklore semble à peine se tarir avec les siècles.

Et dans l’antichambre de l’imaginaire collectif, de nouvelles légendes sont à naître, alimentées par des événements marquants ou des hommes et des femmes inspirants.

Ainsi, la pandémie de covid mais aussi, les inventeurs et entrepreneurs alpins à succès signent, à leur façon, des légendes modernes, sans fées ni diablotins…

(1) Pour aller plus loin :
« Contes et légendes de nos vallées savoyardes », par Jean-François Deffayet – éd. Les Passionnés de ­bouquins (2021)
« Haute-Savoie secrète, 100 sites à découvrir », par Muguette Berment – éd. La Fontaine de Siloé (2024)
Terresjeuxlegendes.wordpress.com

Montmayeur et les tours perdues

Les tours de Montmayeur, à Villard-Sallet (73), renferment un riche patrimoine immatériel. Certes, il faut faire preuve d’une imagination débordante pour s’en rendre compte… Mais la seigneurie des Montmayeur mérite de sortir des limbes de l’oubli.

« Dans les années 1990, de premières fouilles ont été menées pour sauver la tour. C’est ce qui a permis de trouver d’autres éléments intéressants, notamment les murs du village fortifié, les restes d’une église, d’un four à pain et même un cimetière où reposent une douzaine de squelettes. Personne ne peut dire aujourd’hui pourquoi ce fief a disparu », relate Stéphane Verdet, guide du patrimoine de Savoie Mont-Blanc, spécialiste des tours de Montmayeur.

Une des tours Montmayeur à Villard-Sallet, témoin toujours debout d’un passé glorieux.

« D’autant qu’au XIIe siècle, il y avait un pont, l’un des rares à traverser l’Isère. Une route partait du pont de la Gâche pour desservir Chambéry, et une autre conduisait vers les hautes vallées. Une telle voie commerçante, c’est un péage avec une rente garantie pour les Montmayeur. On s’interroge vraiment sur ce qui a pu se passer », poursuit le guide.

Jacques Montmayeur, le dernier de la lignée, fait figure de légende locale, notamment pour sa fidélité indéfectible aux ducs et comtes de Savoie.

« Il n’a pas eu d’enfant légitime mais ses bâtards ont été enterrés à Saint-Pierre-d’Albigny ; le blason des Montmayeur, à l’effigie d’un aigle, leur offre une reconnaissance posthume », note Stéphane Verdet, qui s’engage cette année à faire connaître davantage la vie de ce château jadis influent. « Des recherches archéologiques sont toujours en cours, c’est très intéressant. Des panneaux pédagogiques permettent une visite autonome. »

Mais le passionné souhaite en faire davantage pour ressusciter la mémoire des Montmayeur : « Cet été, je lance une nouvelle balade scénarisée en partenariat avec une éleveuse d’ânes bâtés. Nous proposons des costumes aux visiteurs et nous nous grimons en marchands médiévaux pour visiter le site. Dans les sacoches des ânes : des produits du terroir pour approvisionner le château… » En réalité, les visiteurs feront bombance sur place avec ces victuailles…

Visite des tours de Montmayeur en costumes d’époque : samedi 27 et lundi  29 juillet ; lundi 12 et vendredi 16 août. 25 € par personne. Réservation : Stéphane Verdet au 06 07 72 52 59.

Le souffle de la magie à Pérouges

Peut-être plus qu’ailleurs dans le département de l’Ain, la magie garde ses habitudes dans la ville médiévale de Pérouges. Selon une légende moderne, une institution locale aurait accueilli des apprentis sorciers désireux de maîtriser l’art de la magie.

Probablement née suite au succès planétaire de l’école Poudlard et d’un certain Harry Potter, cette légende pérougienne fait son chemin en associant pleinement l’œuvre de l’autrice britannique J. K. Rowling dans ses multiples scénarios.

L’association Terres et jeux de légendes joue allègrement de ce mystère en proposant un jeu de piste dans les rues médiévales de Pérouges, via une application mobile à télécharger sur son smartphone. Les participants doivent retrouver les murs qui abritaient cette école de magie en surmontant toutes sortes d’obstacles et de pièges.

Silence, on tourne ! L’Hostellerie du Vieux Pérouges prête son cadre à un biopic sur Henri IV pour France 2.

Certains hébergements touristiques se prêtent au jeu en entretenant cette légende en devenir. C’est le cas de la Chambre des secrets pérougiens, qui vante ainsi : « Dès l’entrée, le voyage au pays des sorciers commence ! »

Et si la vraie magie de Pérouges résidait dans son authenticité médiévale ? Car l’histoire, la grande, est passée par là sans jamais démériter. Partout présent, dans l’architecture, le quotidien des Pérougiens et les arguments commerciaux, le Moyen-Âge se respire à tous les coins de rue et jusqu’aux pavés qui résonnent encore des bruits de calèches et des foulées équestres.

Début juillet 2024, Tomer Sisley déambulait à Pérouges pour les besoin d’une série télé Notre Histoire de France.

Au milieu de cette réalité tenace, un établissement fait à lui seul, la synthèse d’un passé légendaire : l’Hostellerie du vieux Pérouges est entretenue depuis 1912 par une seule et même lignée. D’abord Marie-Louise Thibaut et son époux, aïeux de la famille, ont acquis et restauré l’hôtellerie. Marie-Louise inventera même une douceur devenue une véritable légende pâtissière locale : la galette pérougienne, sorte de brioche au sucre parfumée au citron.

« Je représente la quatrième génération et, maintenant, la cinquième génération est avec nous », explique la descendante, Laurence Thibaut, qui accueille ses visiteurs « dans un souci d’authenticité et de tradition », sans céder au chant des sorcières. « C’est surtout l’histoire pure que nous entretenons », précise encore la propriétaire de cette institution aindinoise qui sert régulièrement de décor au 7e art. Tomer Sisley arpente actuellement les lieux pour les besoins de la série de docufiction, Notre Histoire de France. « Nous sommes en plein tournage de l’épisode sur la vie d’Henri IV ! », s’amuse Laurence Thibaut.

Le dragon de la grotte de Seythenex

La légende de la grotte de Seythenex et de son dragon est enracinée dans les traditions locales. Toutefois, elle ne participe plus à l’attrait mystérieux et touristique des lieux qui n’y fait nulle référence.

Pourtant, il se racontait jadis, dans les chaumières, qu’un terrible dragon avait élu domicile dans la grotte de Seythenex, terrorisant les habitants de la région. La bête descendait régulièrement dans la vallée pour dévorer le bétail et semer la terreur parmi les villageois. Un jour, un courageux chevalier – présenté comme un saint ou un noble – décide de mettre fin à ce calvaire.

Réveillez le dragon de la grotte de Seythenex (74).

Armé de son épée et de son bouclier, il s’aventure dans la grotte pour affronter le dragon.
Le combat fut épique mais le chevalier sortit vainqueur, libérant les Alpes de l’emprise maléfique du monstre.

Une autre version, moins glorieuse, raconte que les habitants auraient offert un sacrifice humain pour apaiser la créature.

La grotte de Seythenex a désormais exorcisé ce narratif légendaire. Cette attraction culturelle a choisi de faire la part belle à l’archéologie et à la géologie, ou comment vulgariser les phénomènes naturels de formation d’une grotte. Le site, exploité par Christophe Mabboux, est la seule galerie souterraine ouverte au public en Haute-Savoie.

La visite dure environ trente minutes. Le circuit comprend une promenade autour de la cascade et un petit surplomb à parcourir en tyrolienne au-dessus de la chute d’eau. De quoi se sentir pousser des ailes… de dragon.

Opinel entre dans la légende

De nouvelles légendes, il s’en crée à toutes les époques. Encore faut-il qu’elles passent l’épreuve du temps pour s’inscrire durablement dans l’histoire. Le monde économique n’est pas en reste.

Opinel : sur la route d’une nouvelle légende urbaine en Maurienne.

En Pays de Savoie, nombre d’enseignes semblent répondre aux différents critères qui font d’un nom, un récit dont se nourrissent des générations entières.

Pour entrer dans la légende, une entreprise se hisse au rang de symbole culturel et laisse une trace durable en léguant un héritage à la postérité, selon les critères établis.

En Haute-Savoie, Salomon, Tefal, mais aussi Évian avec son eau « d’origine miraculeuse découverte à la fin du XVIIIe siècle », tous trois mondialement connus, cochent toutes les cases pour devenir des légendes modernes. En Savoie, il faut citer Routin, Perrier, Alpina ou encore le beaufort.

Ce fromage serait né d’une « recette de tomme Délicieux fournie par une fée au col de la Croix de Fer », d’après Zian des Alpes, conteur savoyard et animateur de conférences et de séminaires auprès des entreprises autour des enseignements tirés des légendes.

En Maurienne, une enseigne a déjà obtenu son passeport officiel vers une destination mythique : Opinel. Comme l’explique Zian des Alpes : « Des histoires se répandent sur la première fabrique d’Opinel, née au petit hameau de Gevoudaz [prononcer Jevoude, NDLR], entre Saint-Jean-de-Maurienne et Albiez-Montrond. C’est ici qu’en 1890, Joseph Opinel a inventé ses petits couteaux pliables. »

La légende Opinel débute au moment où le « petit taillandier » quitte son atelier confidentiel pour s’installer dans la vallée.

« Il a fallu déplacer la forge, parce que l’eau du torrent venait à manquer parfois, et la main-d’œuvre aussi… C’est ainsi qu’une véritable industrie a prospéré dans la vallée », relate Zian des Alpes.

Les couteaux de poche pliants les plus vendus dans le monde et l’emblème de l’“empire” Opinel, la main couronnée, ont valu à ce patronyme, outre un musée entièrement dédié et une place Opinel sur la commune d’Albiez-Montrond, un itinéraire pédestre d’1,5 km à Gevoudaz, où se lit et se vit la légende Opinel à travers des panneaux, des évocations, des sculptures géantes et des étapes inspirantes comme l’usine du Pont ou la demeure du fondateur. La légende Opinel est en bonne voie.

L’usine Opinel de Chambéry emploie 180 personnes sur 6000 m2 de bâtiments industriels. CA 2022 : 34,5 M€ ; 6,5 millions d’articles vendus dans plus de 70 pays.

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