Le sénateur (Union du centre) de Haute-Savoie et ancien maire de Marnaz prône, depuis une quinzaine de jours, une convergence des mesures de confinement prises de part et d’autre de la frontière. Il nous explique les raisons de son coup de gueule à l’encontre des autorités suisses.
Eco Savoie Mont-Blanc : Vous avez poussé un coup de gueule à l’encontre des autorités suisses – d’abord le 18 mars, puis la semaine dernière dans une interview au Temps –, leur reprochant de ne pas prendre des mesures de confinement assez strictes. Pourquoi ?
Loïc Hervé : C’est l’expression de « politique spectacle » employée par le conseiller fédéral helvète en charge de la santé, Alain Berset, pour qualifier le confinement strict, notamment observé en France, qui m’a fait réagir. Je n’ai jamais eu l’intention de faire de l’ingérence dans la politique d’un pays étranger et de lui expliquer comment il doit faire face à cette crise sanitaire, mais les Suisses n’ont pas vraiment joué le jeu. Pendant que les Français sont confinés chez eux, les Suisses peuvent continuer à se promener au bord du Léman. Cela n’a pas de sens.
Vous appelez toujours à une mise en cohérence des politiques sanitaires des deux côtés de la frontière ?
Genève, c’est une enclave suisse en territoire français, avec 103 kilomètres de frontière commune. Il est déraisonnable d’avoir deux politiques différentes de part et d’autre de cette frontière. Cela expose nos travailleurs frontaliers et cela met en danger les efforts faits côté français. On ne peut pas appliquer un confinement strict en France et laisser les Suisses venir faire leurs courses dans nos supermarchés. C’est une question de cohérence.
« Pendant que les Français sont confinés chez eux, les Suisses peuvent continuer à se promener au bord du Léman. Cela n’a pas de sens. »
Vous avez interpellé les autorités…
J’ai pu avoir des discussions à haut niveau, notamment avec Amélie de Montchalin, la secrétaire d’État chargée des Affaires européennes, avec l’ambassadeur de France à Berne ou encore, hier, avec Mauro Poggia, le conseiller d’État genevois en charge de la santé.
Depuis quelques jours, la situation a évolué, notamment à Genève qui observe un quasi confinement à la française, mais sans le dire et avec une approche moins coercitive. Je note également avec plaisir qu’il y a un début de convergence de nos politiques publiques, par exemple pour la mise en place du chômage partiel ou pour encourager davantage le télétravail.
Quelle a été la teneur de votre échange avec Mauro Poggia ?
Cela s’est très bien passé, on a parlé un peu de tout. Nous avons abordé les questions les plus sensibles : ma prise de position, l’ouverture de lits pour les Français… Mauro Poggia voulait des mesures de confinement plus strictes, mais le Conseil fédéral n’a pas retenu cette option. Pourtant, plus le confinement est coercitif, moins il sera long. Ils ont encore du mal à l’entendre, mais on va y arriver.
À l’occasion de cette crise, je m’aperçois que nous avons encore relativement peu de contacts avec nos homologues directs. En Suisse, la gestion de cette crise n’est pas une compétence du canton, mais de la confédération. En France, c’est également l’État – et à un très haut niveau – qui est en première ligne. Il a fallu passer par Paris pour parler aux Suisses… Ce mode de fonctionnement n’est pas à la hauteur des enjeux d’un territoire transfrontalier comme le nôtre. Nous avons des progrès à faire.
Pour l’instant, la situation sanitaire semble relativement sous contrôle des deux côtés de la frontière. Hier soir, le médecin cantonal évoquait même un possible « tassement ». Cela ne valide-t-il pas le semi-confinement à la mode suisse ?
Très honnêtement, je leur souhaite. Mais nous n’avons pas assez de recul pour tirer ce type de conclusions. Il y a tellement de phénomènes encore inexpliqués : Pourquoi l’impact de cette pandémie est-il si différent en Espagne et au Portugal ? Pourquoi l’Allemagne enregistre-t-elle cinq fois moins de morts que la France rapportés à la population globale ? Seuls les scientifiques et les statisticiens pourront nous dire a posteriori ce qui a fonctionné ou pas. En attendant, la prudence doit prévaloir.
Quel regard portez-vous sur les mesures de restriction des libertés publiques prises dans le cadre de la lutte contre la pandémie de Covid-19 ? Certains parlent de lois liberticides, voire de lois « scélérates » ?
En tant que membre de la commission des lois du Sénat et membre de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil), je suis évidemment très vigilant à la protection des libertés. Nous sommes confrontés à une crise sans précédent dans l’histoire de notre pays. Jamais la République n’avait eu besoin de demander aux Français de rester confiner chez eux aussi longtemps, et d’en venir à adopter des lois limitant nos libertés : la liberté d’aller et venir, la liberté d’entreprendre… demain peut-être la liberté de communiquer.
La loi d’urgence a été votée à la quasi-unanimité par les deux chambres du Parlement, car la priorité est de combattre l’épidémie et de limiter la contagion, mais la commission des lois continue à siéger et à exercer sa mission essentielle de contrôle parlementaire. À titre personnel, je serai particulièrement vigilant à la question du déconfinement, et notamment à la tentation du recours à des moyens de tracking numérique qui seraient attentatoires aux libertés individuelles.
Votre sentiment sur les conséquences de cette crise sanitaire sur l’activité économique de la Haute-Savoie ? Et plus particulièrement sur la vallée de l’Arve ?
Le tourisme est évidemment le secteur le plus touché, avec la saison hivernale écourtée, mais aussi et surtout avec des centaines d’hôtels et de restaurants à l’arrêt. Dans la vallée de l’Arve, le décolletage enregistre globalement une baisse d’activité de l’ordre de 60 %, et ceux qui continuaient commencent à être confrontés à des problématiques d’approvisionnement ou de carnet de commandes. Plus globalement, l’objectif c’est de sauver l’économie française par tous les moyens, ce qui justifie l’arsenal de mesures exceptionnelles prises en urgence. Il est vital d’aider un maximum d’entreprises – et notamment les plus fragiles : TPE, PME, indépendants… – à garder la tête hors de l’eau pendant cette période critique afin qu’elles soient prêtes à redémarrer le moment venu. La Haute-Savoie est un département très dynamique et très fort sur le plan économique. Comme le reste du monde, elle est très touchée par cette crise, mais elle aura les armes pour redémarrer le moment venu et contribuer à la reprise de la France.
Propos recueillis par Matthieu Challier











0 commentaires