Sonia Pontet : « De plus en plus, nous transformons les déchets en matières premières »

par | 23 mai 2023

Spécialisée dans la déconstruction, la collecte et la valorisation des déchets du bâtiment, Nantet Locabennes multiplie les filières transformant les rebuts en nouveaux produits. Entretien avec sa directrice générale, Sonia Pontet. Interview.

Qu’est-ce qui vous a conduit à faire des études d’ingénieur ?

J’avais des résultats scolaires plutôt corrects, mais je n’étais pas attirée par une classe préparatoire. Quand on m’a parlé de l’Insa, j’ai décidé d’aller voir, et j’ai été acceptée. La première année a été difficile. Puis j’ai compris qu’il fallait comprendre plutôt qu’apprendre par cœur, et tout s’est bien passé. Je me suis orientée vers le génie énergétique et l’environnement car je ne voulais pas un métier hypertechnique.

Comment a démarré votre carrière ?

Au cours de ma scolarité, j’ai effectué un stage de six mois chez Serpol, une filiale de Serfim intervenant dans le secteur des déchets dangereux. Une fois diplômée, je les ai rappelés car le domaine d’activité et l’entreprise m’intéressaient. J’ai eu la chance d’occuper des postes très différents mais il est assez rare, désormais, de rester vingt‑quatre ans dans le même groupe.

Vous êtes une femme évoluant dans un milieu très masculin. Comment le vivez-vous ?

Durant mes études, nous n’étions pas très nombreuses, même si j’étais dans la filière comptant le plus de femmes. Lors des premières journées “cadres” que j’ai vécues chez Serfim, nous étions six filles. Aujourd’hui, sur les 450 cadres, nous sommes environ 30 % de femmes. Les choses ont donc bien changé… Même s’il y a encore du chemin à faire. Personnellement, je n’ai jamais souffert de la moindre remarque.

Dans quel contexte avez-vous rejoint Nantet ?

Mon mari est un Savoyard pur souche. Pendant longtemps, nous habitions à La Motte-Servolex : lui travaillait à Annemasse, moi à Lyon. Mais avoir un poste à 200 km l’un de l’autre est devenu compliqué avec la construction d’une vie familiale. Nous nous sommes alors rapprochés tous deux en Savoie, jusqu’à travailler à 200 mètres l’un de l’autre, à une époque !

Quel est le métier de l’entreprise ?

Nous avons une activité historique de décons­truction, qui consiste à déposer sélectivement et trier des matériaux (cloisons, moquettes, sanitaires, faux plafonds…) qui sont collectés, en pied de chantiers, dans nos bennes. Elle génère environ 10 % de notre chiffre d’affaires. Notre métier principal est la collecte et la valorisation-transformation des déchets, avec une grosse évolution de nos pratiques. De plus en plus, aujourd’hui, nous transformons les déchets et préparons des matières premières pour les industriels. Alors qu’auparavant, nous prenions des déchets et en retirions ce qui était “facilement” valorisable.

Comment cette mutation a-t-elle été possible ?

Nantet, qui n’a ni incinérateur ni centre d’enfouissement, a toujours privilégié la recherche de ses propres filières de valorisation. Par exemple, depuis 2011, nous avons, à Porte-de-Savoie, une unité de recyclage des déchets de plâtre dont l’ouverture a constitué une première française. Nous disposons aussi d’une chaîne automatisée qui permet le tri des déchets de chantier en mélange. Sachant que plus le tri est fait à la source, meilleure est la valorisation. La première chaîne date de 2007 et a été refaite en 2019. Nos plateformes sont équipées d’autres outils, comme des broyeurs transformant les déchets de bois en matière première.

Pour quels marchés ?

Les déchets de bois proviennent principalement des collectivités (les déchetteries), des chantiers et des industriels. À réception, nous effectuons un tri en trois catégories : A, bois non traité, qui est broyé et valorisé énergétiquement dans des chaufferies ; B, bois verni, peint, collé, qui est issu des meubles et repart, après broyage, chez des fabricants de panneaux de particules pour confectionner de nouveaux meubles ; et C, bois traité à cœur – comme les traverses de chemin de fer, les poteaux de téléphone… –, qui est destiné à l’incinération dans des installations spécifiques. Le bois est trié et préparé à façon sur nos plateformes en fonction de l’exutoire final. Nous avons aussi d’autres processus consistant à séparer les fractions de produits afin d’aboutir à un monomatériau.

Dans quels domaines ?

Depuis deux ans, nous travaillons les briques platières c’est-à-dire recouvertes d’une couche d’enduit. Historiquement, elles étaient traitées avec les gravats, alors qu’elles ne constituent pas un déchet inerte et sont susceptibles, en cas de pluie, de générer des dégagements de soufre. Notre procédé, qui a nécessité cinq à six années de développement, consiste à séparer la fraction de brique de l’enduit gypsé. La brique peut ainsi être considérée comme un déchet réellement inerte, tandis que l’enduit gypsé est réutilisé par un cimentier. Nous avons aussi mis au point une technique pour séparer les différents constituants des membranes d’étanchéité (un mélange de bitume et d’autres matières) et permettre ensuite de les valoriser énergétiquement. Notre métier consiste à récolter la matière initiale, élaborer le procédé permettant d’aboutir à un monoproduit et, enfin, trouver l’industriel qui utilisera de manière pérenne la matière première. La réglementation et la hausse des coûts d’enfouissement nous aident beaucoup. Quand les prix d’enfouissement étaient bas – pendant très longtemps, la taxe générale sur les activités polluantes (TGAP) était de 20 € par tonne – les filières de recyclage n’étaient pas forcément compétitives. Elles le sont beaucoup plus depuis que la TGAP est passée à 52 €, et le seront encore plus, en 2025, quand elle atteindra les 65 €.

Comme se déroule le déploiement de la responsabilité élargie des producteurs (Rep) déchets du bâtiment effective depuis le 1er mai 2023 ?

Les grandes lignes commencent à se dessiner. Les écoorganismes dotent les distributeurs de matériaux de bennes dans lesquelles les artisans peuvent déposer gratuitement leurs déchets. En parallèle, les professionnels paient l’écocontribution finançant la collecte et la valorisation des matériaux du BTP. Ils pourront aussi déposer gratuitement leurs déchets dans les déchetteries privées comme les nôtres, avec lesquelles les écoorganismes sont en train de contractualiser et qui les rémunéreront. Ce système vient se substituer à la facturation à la tonne (les prix varient selon les types de déchets). Nous avons par ailleurs été retenus par Valobat pour le traitement et la valorisation des déchets de bois et de plâtre.

Quels sont les projets de l’entreprise ?

Nous espérons refaire, en 2023 ou 2024, notre unité de traitement des plaques de plâtre, afin de répondre à la demande de Placoplatre qui veut doubler les quantités de gypse recyclé utilisées dans son usine de Chambéry. L’unité, qui nécessitera un investissement de l’ordre de 3 M€, est déjà conçue. Nous réfléchissons à son positionnement. Il y a deux ans, nous nous sommes associés à Bennes Services, une entreprise familiale fonctionnant sur le modèle de Nantet-Serfim, pour créer un atelier dans la région parisienne, avec des technologies plus modernes que celles mise en œuvre sur notre site de Porte-de-Savoie. Notre objectif est de dupliquer ce type d’unité sur le territoire national. Par ailleurs, Alexandra Mathiolon, présidente directrice générale du groupe Serfim, a signé la Convention des entreprises pour le climat et souhaite que le groupe s’engage dans la décarbonation de ses activités et la régénération du vivant.

Quels sont les enjeux pour Nantet ?

Nous devons réfléchir à une flotte plus verte et des solutions de transport innovantes – comme la mobilité hydrogène –, à l’électrification de nos processus, ou encore favoriser la production ou la consommation responsables, etc. D’ici 2031, nous devrons réduire de 25 % nos émissions de carbone.


Nantet Locabennes

Création : 1990 [rejoint, en 1996, le groupe Serfim (Vénissieux – 69 ; CA 2022 : 500 M€ ; 2 600 salariés)]
Président : Raphaël Gas, également président de Serfim Recyclage
Siège social : Petit-Cœur (La Léchère)
Autres sites : Porte-de-Savoie et Aix-les-Bains
Effectifs : 108
CA 2022 : 29 M€

CV express

1994 : Intègre l’Insa Lyon
1999 : Responsable “études et qualité” chez Serned (Lyon ; groupe Serfim)
2000 : Responsable “qualité et projets” chez Serpol
2006 : Rejoint le groupe Nantet pour s’occuper de la “qualité, sécurité, environnement”, des études et projets
2014 : Responsable du secteur “collectivités, écoorganismes”
2016 : Directrice de l’entreprise
2017 : Directrice générale


Propos recueillis par Sophie Boutrelle
Crédit photo : Nantet Locabennes

1 Commentaire

  1. Nantet Gilles

    Super article , complet et explicite
    Vous avez juste oublié de par du créateur de l’entreprise et l’inventeur de processus de recyclage du plâtre !!….qui est retraité à ce jour
    Gilles NANTET

    Réponse

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