La Haute-Savoie a gagné 100 000 habitants en dix ans. Les impacts de cette pression démographique sur le territoire sont évidents.

696 255 habitants en 2006. 791 094 à fin 2015. Pour les responsables de l’Observatoire départemental de la Haute-Savoie Philippe Athané, Marc Tutino, Vincent Cézard et Vincent Mailland-Rosset, qui présentaient récemment l’édition 2016 de leurs travaux, c’est sûr, «nous avons franchi aujourd’hui le cap des 800 000 habitants».

Depuis dix ans, le département accueille quelque 11 000 habitants supplémentaires chaque année. La Haute-Savoie doit donc gérer la plus forte dynamique démographique de France : + 13,6 % entre 2006 et 2015. Celle-ci s’est encore accélérée : le taux d’évolution annuel moyen est passé de 1,3 de 1996 à 2005 à 1,4 de 2006 à 2015. Sur les mêmes périodes, le taux de Rhône-Alpes a également pris 0,1 point, mais à un niveau plus bas (de 0,7 à 0,8). En revanche, la France connaît l’évolution inverse (de 0,6 à 0,5).

Cela dit, cette croissance démographique n’est pas uniformément répartie. Elle se concentre essentiellement à l’ouest d’une diagonale Thonon-les- Bains / Alby-sur-Chéran (Chablais, Genevois, bassin annécien). Avec des communes littéralement en explosion sur la décade (+ 77 % à Vers, + 62 % à Viry, + 52 % à Chens-sur-Léman…). Les seuls territoires à perdre de la population sont ceux de montagne (- 16,6 % à Megève).

Des chiffres vertigineux, qui cachent en fait des mouvements encore plus nombreux. «11 000 nouveaux habitants chaque année, c’est en fait le résultat de 16 000 arrivées, de 8 000 départs… et du solde naturel de la population», assure Marc Tutino. Petit à petit, cette croissance démographique change le paysage sociologique du département.

Un ménage sur trois est par exemple constitué d’une seule personne aujourd’hui. La catégorie qui progresse la moins vite est celle des couples avec enfants. Mais surtout, la population vieillit : on comptait 128 488 sexagénaires en 2006. Ils étaient 160 527 en 2013. C’est une progression deux fois et demie plus rapide que celle de la population générale !

L’emploi stagne

Mais au fait, que viennent chercher les nouveaux habitants ? Du travail, bien sûr. Sauf que le département n’en crée pas vraiment de nouveaux. Il y avait 186 733 emplois marchands fin 2005 et 183 963 début 2016. Ce qui, à l’échelle du pays, n’est pas si mal : non seulement la Haute-Savoie a retrouvé son niveau d’avant crise, mais elle recommence à créer des postes depuis 2011 (+ 3 %). Pas dans l’industrie, où le nombre est passé de 57 803 postes à 45 990. Presque pas dans le BTP (de 17 093 à 17 864). Essentiellement dans les services marchands, où le nombre d’emplois passe de 66 232 à 73 727 ; et dans le commerce, de 37 074 à 39 563.

Mais bien sûr, ce tableau de l’emploi ne serait pas complet sans parler des frontaliers, dont le nombre ne cesse d’augmenter. Il a été multiplié par deux et demi en quinze ans. Ils étaient 81 456 début 2016. De plus en plus de nouveaux venus, mais pas beaucoup plus d’emplois : la conséquence logique est une hausse du chômage. Il a presque doublé en quinze ans : 32 248 demandeurs d’emploi en 2000, 60 964 fin 2015. Sur la période, le taux de chômage est passé de 5,1 à 7,4 %.

Un territoire sous tension

Cet afflux de population n’est pas sans poser des problèmes en matière d’aménagement du territoire. Car les nouveaux habitants viennent chercher un emploi, mais également un cadre de vie. À la campagne de préférence. 48,2 % des Haut-Savoyards vivaient dans un pôle urbain majeur en 1995. Ils n’étaient plus de 43,7 % en 2015. Les communes résidentielles et rurales concentrent l’essentiel de la démographie. Tout cela est évidemment bon pour le BTP. Et la réduction de la taille des ménages gonfle encore le phénomène : entre 2010 et 2014, la population a augmenté de 5,7 %, les constructions de nouveaux logements de 7,7 %. Et pourtant, l’effort de construction reste insuffisant : bon an mal an, on construit 6 000 logements dans le département alors qu’il en faudrait 6 900.

Mais dispose-t-on vraiment de l’espace nécessaire pour cela ? Corollaire de cette pression démographique hors norme, le foncier devient rare. Certes, la prise de conscience est réelle (la hausse des prix la facilite…), le rythme ralentit (475 ha consommés chaque année entre 1991 et 1997, 332 ces six dernières années), et l’on construit deux fois plus de logements sur une même surface aujourd’hui qu’il y a dix ans. Mais reste que l’espace urbanisé a progressé de 42 % depuis 1991. Au détriment des surfaces agricoles, qui reculent. Tout cela dans un département où, du fait des contraintes naturelles, les terrains constructibles sont plus rares qu’ailleurs.

Si la population augmente, l’emploi salarié marchand est, quant à lui, stable. En ajoutant les 81 456 titulaires de permis frontaliers, on arrive à un taux de croissance relativement comparable à celui de la population. En effet, l’emploi salarié marchand et frontalier a progressé de 22 % en 14 ans, au même rythme que la population (+ 20 % entre n 2001 et n 2014).

DENSITÉ DOUBLÉE EN 10 ANS. On comptait 11 logements par nouvel hectare urbanisé entre Villes 1998 et 2004 contre 22 entre 2008 et 2012. La période récente marque une étendue, un Lacs étalement sur les communes voisines, alors que 2004 re était un phénomène d’agglomération.

Corollaire de ce corollaire : 78 % des Haut-Savoyards travaillent en 2012 sur une autre commune que leur domicile (cinq ans avant, c’était 69 %). Chaque année, le parc automobile de la Haute-Savoie s’accroît de 9 500 nouvelles voitures. Le trafic explose. Et la qualité de l’air se dégrade. À Passy, elle est jugée médiocre, mauvaise ou très mauvaise plus de 100 jours par an depuis 2012. En résumé, un territoire dynamique mais sous tension.

Mais qui se soigne, relève l’observatoire : la production de déchets augmente beaucoup moins vite que celle de la population et le taux de tri/recyclage augmente. 73 % des points de captage d’eau potable sont protégés. L’énergie consommée à l’aide de produits pétroliers a reculé de 34 % dans le secteur résidentiel entre 1990 et 2012 (mais la part de l’électricité a augmenté). De 2000 à 2012 le secteur industriel a diminué sa consommation énergétique de 14,2 %. La fréquentation des transports en commun a augmenté de 35 % entre 2005 et 2011 dans l’agglomération annécienne. Le parc de logements sociaux augmente deux fois et demie plus vite que la population (mais il nereprésente toujours que 9,2 % de l’ensemble des logements… à ce rythme-là, il faudrait 90 ans pour atteindre le seuil réglementaire des 20 % !)

Et pourtant, que la montagne est belle… La Haute-Savoie conserve son image de département où il fait bon vivre. 55 % des résidences secondaires appartenant à des étrangers en Rhône-Alpes sont en Haute-Savoie ! On y fait du sport, plus qu’ailleurs : 298 licences sportives pour 1 000 habitants. On y fait du ski, bien sûr. Quand il y a de la neige… car le réchauffement climatique est déjà à l’œuvre. La neige est présente quarante jours de moins que dans les années 60, et elle a perdu vingt bons centimètres d’épaisseur. Une chose est sûre : cette pression démographique est en train de changer la Haute-Savoie.


Par Philippe Claret avec Audrey Lebedeff