Les 20 et 27 juin prochains, les électeurs se rendent aux urnes pour renouveler les Conseils Départementaux et le Conseil Régional. Au moment où la campagne commence, coup de projecteur sur les enjeux de ces élections dans des territoires, départementaux et régionaux, qui ont profondément changé depuis 2015.
En France, il y a 15 % de candidats en moins pour ces élections départementales que pour les précédentes, en 2015. Les électeurs de vingt cantons français ne trouveront qu’un seul bulletin de vote (mais avec deux noms puisque, depuis 2014, les nouveaux cantons sont représentés par des binômes homme-femme). Il n’y avait que trois cantons dans ce cas en 2015. En Pays de Savoie, les électeurs n’auront le choix qu’entre deux listes sur les cantons de La Motte- Servolex et du Mont-Blanc.

Faut-il voir dans cette crise des vocations le signe d’un désintérêt pour une collectivité qui dispose de moins en moins de compétences ? Ou un renoncement devant des dossiers trop lourds à porter ? Il y a sans doute un peu des deux, tant les conseillers départementaux semblent avoir de moins en moins de leviers d’action pour infléchir une réalité de plus en plus complexe et en mutation profonde.
Trop d’habitants en Pays de Savoie ?
En 2016, au début du mandat, on comptait 807 165 habitants en Haute-Savoie et 431 755 en Savoie. C’était 831 699 au 1er janvier 2021 en Haute- Savoie et 437 711 en Savoie. Soit 24 534 habitants en plus d’un côté, 5 956 de l’autre : à l’échelle des deux départements, l’équivalent d’une ville comme Aix-les-Bains en plus. Certes, cette croissance démographique a eu tendance à se ralentir ces dernières années, mais pas sûr que la pandémie ne la relance pas, avec le mouvement d’exode vers les cadres de vie agréables qu’elle semble induire, généralisation du télétravail aidant…
Bien des départements aimeraient bien sûr bénéficier d’un tel dynamisme. Il ne va pourtant pas sans poser des problèmes aux collectivités locales. C’est qu’il faut accueillir ces quelque 30 000 nouveaux habitants arrivés durant le mandat : construire des logements mais aussi des routes, des collèges, des lycées, des services de santé, des commerces… et, dans le même temps, ménager le territoire, ses terres agricoles, ses milieux naturels. Le dernier mandat aura été marqué par des tensions de plus en plus régulières autour des projets routiers, par exemple.

Le projet de désenclavement du Chablais semble sur les rails, mais celui de tunnel sous le Semnoz est repoussé aux calendes grecques, tandis que le changement de municipalité a relancé à Chambéry le débat autour des nouveaux parkings, et qu’une route forestière déchaîne les passions au pays du Mont-Blanc.
La pression est également immobilière. « Les prix de vente continuent d’augmenter car nous n’avons plus d’offre », explique Corinne Desmoulin, vice-présidente de la Fnaim en charge du bassin annécien (à lire sous la plume de Françoise Sigot dans notre dernier guide Savoie Mont Blanc en chiffres, que nous avons abondamment feuilleté pour ce dossier).
En dix ans, les prix ont grimpé de 45 % dans le Genevois français, de 33 % sur le Grand Annecy, de 24 % sur Grand Lac, de 18 % sur Grand Chambéry. Cette pression sur le milieu devient palpable. L’eau semblait une ressource inépuisable, tout le monde prend conscience que ce n’est pas le cas. Le niveau exceptionnellement – et, semble-t-il, accidentellement – bas du lac d’Annecy en 2018 a été un électrochoc.
Le mandat aura aussi été marqué par la négociation du second plan de protection de l’atmosphère de la vallée de l’Arve, dont plus personne ne conteste la nécessité. Quant au foncier, les agriculteurs sortent les griffes dès qu’une terre cultivable est menacée d’être transformée en zone industrielle ou en logements…
Économie : la fin de l’âge d’or ?
L’économie ne fait plus partie des compétences des Départements. Elle a été transférée à la Région. Mais les deux collectivités sont forcément concernées par la bonne santé des territoires dont ils s’occupent. Cette fois encore, les Pays de Savoie ont des problèmes de riches, avec un dynamisme habilement réparti entre industrie (bien plus présente qu’ailleurs), agriculture et tourisme. Lorsqu’est survenue la crise de la Covid, celle de 2008 était digérée pour les entreprises de production, au point de voir revenir les tensions sur le marché de l’emploi, sur fond de concurrence avec les voisins suisses.

Mais les nouveaux enjeux mondiaux commençaient aussi à impacter le tissu local. La filière automobile entamait une délicate cure pour se désintoxiquer du pétrole. La crise actuelle donne un coup de frein au secteur aéronautique. Ce sont autant de mauvaises nouvelles pour le décolletage haut-savoyard et pour bon nombre d’industriels de nos départements.
Pourtant, ces choix énergétiques peuvent également être une source d’opportunités pour des territoires bien équipés en production d’énergies renouvelables (avec notamment le premier parc hydroélectrique de France) et en structures de recherche-développement sur le secteur, avec l’Institut national de l’énergie solaire et un projet Zero Emission Valley – porté par la Région – qui structure une filière hydrogène encore balbutiante en 2015.
Une autre caractéristique du mandat qui s’achève est l’émergence d’une forme d’économie “douce” : circulaire, locale, bio… Les initiatives de relocalisation d’activité, de recyclages divers fleurissent, encouragés bien sûr par une demande sociétale qui explose… Reste à voir comment le phénomène s’inscrira dans le temps.
Le mandat du basculement
Plus qu’une rupture, la crise de la Covid joue plutôt le rôle d’accélérateur de tendances déjà présentes dans la société. La montée en puissance des préoccupations environnementales, les évolutions dans l’industrie, les tensions sur les territoires étaient à l’oeuvre avant. Reste que l’arrêt brutal de l’économie au printemps 2020 – puis, dans une moindre mesure, à partir de l’automne – va laisser des traces durables, que les nouveaux élus auront à gérer.

Le nombre des emplois salariés privés a baissé de 6,4 % en 2020 en Haute-Savoie et 12,1 % en Savoie. Celui des demandeurs d’emploi a progressé de 10,8 % en Savoie au premier trimestre 2021, de 4,5 % en Haute-Savoie. Le nombre d’allocataires du RSA a progressé de 18,6 % en Pays de Savoie entre janvier et novembre 2020. La reprise s’engage donc dans une économie tout de même fragilisée. Comment vont s’engager les remboursements du PGE ? D’autres mutations sont à l’oeuvre. Le télétravail semble bel et bien s’installer durablement dans le paysage.
Il devient difficile d’exiger une présence physique pour une réunion lointaine. Dans le même temps, les demandes se font de plus en plus pressantes pour les mobilités douces… Décidément, le mandat qui s’ouvre devrait être placé sous le signe de l’environnement.
Auvergne-Rhône-Alpes : une élection très politique
Pour les élections régionales, les électeurs auront à choisir entre neuf listes, emmenées respectivement par Bruno Bonnell (La République en marche), Cécile Cukierman (Parti communiste et La France Insoumise), Shella Gill (Union essentielle), Chantal Gomez (Lutte ouvrière), Fabienne Grebert (Europe Écologie Les Verts), Andréa Kotarac (Rassemblement national), Farid Omeir (Union des démocrates musulmans français), Najat Vallaud- Belkacem (Parti socialiste) et Laurent Wauquiez (Les Républicains).

Ces élections régionales sont éminemment politiques. Elles devraient également confronter les visions que chacun porte sur un territoire neuf (Rhône-Alpes et Auvergne n’ont fusionné qu’il y a six ans) et aux enjeux multiples. En février, l’Insee a publié l’analyse qui a présidé à l’élaboration des nouveaux contrats de plan État-Région. Un territoire aussi vaste que l’Irlande, la population de la Suisse, le PIB du Danemark : Auvergne-Rhône-Alpes est une région puissante. Elle hérite de ses choix passés (15 % des emplois dans l’industrie ; une offre touristique variée ; une agriculture vivante) un fort dynamisme.
L’Insee calcule qu’en 2050 la population régionale devrait atteindre 9,5 millions de personnes, soit l’équivalent d’une ville comme Clermont-Ferrand ajoutée tous les trois ans. Cet accroissement s’accompagnerait d’un vieillissement : la population des 65 ans et plus augmenterait de 50 % d’ici 2050, celle des plus de 75 ans doublerait. Il y aurait également plus de personnes dépendantes.
L’enjeu démographique n’est donc pas mince. Pour le résoudre, les collectivités peuvent s’appuyer sur un tissu économique dynamique, relativement diversifié et globalement bien équipé : la région est en train de rattraper son retard en matière d’accès au numérique (53 % des locaux éligibles au très haut débit en juin 2017, soit le quatrième score national). Mais ce dynamisme crée des tensions. 12,7 % de la population vivent sous le seuil de pauvreté (mais c’est plus de 14 % en France). 1 600 hectares ont été artificialisés chaque année entre 2000 et 2012.
La déconnexion est toujours plus grande entre le domicile et l’emploi : 2,2 millions d’Auralpins ne travaillent pas là où ils habitent. Mais la principale difficulté de la collectivité régionale semble être de développer équitablement les différents territoires, entre villes et campagne (on “dépend” de Lyon, Grenoble, Clermont- Ferrand…) mais surtout entre ouest et est, entre une Auvergne peu peuplée et des départements alpins denses.
Haute-Savoie : qui pour succéder à Christian Monteil ?

En Savoie, Hervé Gaymard est majoritaire avec 16 cantons sur 19. C’est énorme, et peu par rapport à la situation haut-savoyarde, où aucun élu de gauche ne siège. Christian Monteil tient les 17 cantons. Ou plutôt tenait, puisqu’à 74 ans, le Périgourdin prend sa retraite. Qui pour lui succéder ? Lors de la dernière séance, la députée du Genevois Virginie Duby-Muller, élue départementale sur le canton de Saint- Julien-en-Genevois, en binôme avec… Christian Monteil, lui a tressé une couronne de lauriers.
Une manière de s’inscrire dans la continuité ? Mais on a beaucoup parlé également du député Martial Saddier, candidat (pour la première fois !) sur Bonneville. Et l’ex-député Lionel Tardy ne se présente certainement pas sur le quatrième canton d’Annecy pour faire de la figuration… Qui l’emportera ? Un candidat de droite bien sûr, mais lequel ? Ou plutôt, de quelle droite ? Celle des encartés Républicains ou celle des “sans étiquette”, au pouvoir depuis des décennies ? Pour le savoir, il faudra suivre certains cantons. Lionel Tardy se présente face à Vincent Pacoret, Nathalie Naudin face à François Daviet, François-Éric Carbonnel face à Dominique Puthod, Astrid Baud-Roche face à Patricia Mahut…
Mais, en réduisant les combats à des duels, nous faussons la réalité puisque nous oublions la moitié des binômes (qu’ils et elles veuillent bien nous le pardonner !). C’est bien un duo qui sera élu, issu des territoires et représentant ses différentes populations. Depuis cinquante ans, les élus départementaux s’illustrent par la volonté de ne pas – ou peu – céder aux joutes politiciennes. Mais la croissance démographique fait changer le corps électoral. Pour qui vont voter les nouveaux venus ? Et surtout, le prochain conseil départemental sera-t-il aussi monochrome que le précédent ?

Savoie : Hervé Gaymard solide
À 61 ans, Hervé Gaymard remet son fauteuil en jeu à la présidence du conseil départemental de la Savoie. Avec 16 cantons sur 19, sa majorité est plus que confortable, d’autant plus après la démission de son principal opposant, Thierry Repentin, pour cause de cumul des mandats (il est maire de Chambéry depuis juin dernier). Mais ce désormais vieux routier de la politique sait qu’une élection n’est jamais gagnée d’avance.
D’une part, il faut tenir compte des bons scores des socialistes et des écologistes aux dernières élections. Sur l’agglomération chambérienne, coeur du département, la droite républicaine n’est majoritaire que de peu. Reste à savoir si ses forces sauront se rassembler pour former un front uni.
D’autre part, quelques figures politiques majeures du département ne se représentent pas. Michel Bouvard et Lionel Mithieux à Chambéry, Claude Giroud à Albens, Gaston Arthaud-Berthet dans le Bugey savoyard, Rozenn Hars à Modane, Pierre-Marie Charvoz à Saint- Jean-de-Maurienne ne seront pas de la fête. Ils sont remplacés par une jeune garde souvent déjà élue municipale et intercommunale.

Entre région et intercommunalités, les départements en balance
Les grands vainqueurs de la dernière grande loi institutionnelle de 2015 sont les régions et les intercommunalités. La loi portant sur la nouvelle organisation territoriale de la République (NOTRe) ôtait aux départements la compétence de l’économie, pourtant centrale pour orienter le développement des territoires et les transports. Dans le même temps, ce dernier mandat aura vu l’extinction du dernier levier fiscal disponible avec la perte de la taxe d’habitation.
Il ne reste pas rien aux départements : action sanitaire et sociale, gestion des collèges, voirie, culture, sécurité incendie, protection de l’environnement… mais il s’agit pour l’essentiel de tâches de gestion. Les fonctions d’aménagement de l’espace, de programmation stratégique, mais aussi de l’économie, sont dorénavant partagées entre les régions – où les élus passent beaucoup de temps à construire des plans pluriannuels – et les intercommunalités.
Quelle place et quel avenir pour les départements dans ce contexte ? Les dernières élections municipales ont confirmé que la lutte pour les présidences d’intercommunalités était désormais bien identifiée comme un enjeu majeur et, en off, certains vieux élus départementaux conviennent qu’ils se sentaient bien plus utiles avant…
Philippe Claret












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