Hervé Gaymard : « L’agriculture doit rester un fondamental de la politique européenne »

par | 26 novembre 2021

L’ancien ministre de l’agriculture Hervé Gaymard vient de coordonner un état des lieux de l’agriculture pour le compte de l’institut Montaigne. Il revient sur ce travail et quelques dossiers savoyards. Interview.

Hervé Gaymard, vous publiez « En campagne pour l’agriculture de demain – Propositions pour une souveraineté alimentaire durable » pour l’Institut Montaigne. Quelle est la genèse de ce projet ?

Cela faisait quelques années que l’Institut Montaigne n’avait pas travaillé sur l’agriculture, et il souhaitait que le sujet fasse partie des débats des prochaines élections, présidentielle puis législatives. L’institut m’a demandé de coordonner le groupe qui a travaillé pendant toute l’année 2021. Nous avons procédé à quelque 150 auditions.

Vous avez été ministre de l’Agriculture de 2002 à 2004. Comment avez-vous vu évoluer le secteur depuis lors ?

Les thèmes de l’agriculture et de l’alimentation sont devenus des sujets très grand public, dont on parle en famille par exemple. Les notions d’équilibre et de souveraineté alimentaires étaient moins prégnantes alors. Il faut également noter que nous avons moins de contraintes liées aux négociations de l’Organisation mondiale du commerce. Nous étions, à l’époque, engagés dans le cycle de Doha de négociations multilatérales. Il n’y a plus, aujourd’hui, de perspective d’un accord mondial. C’est un énorme changement. Enfin – j’en fais le constat dans le rapport –, depuis quinze ans, notre agriculture a reculé sur la scène mondiale mais aussi européenne, ce qui est plus inquiétant.

Comment inverser la tendance ?

L’agriculture doit rester un fondamental de la politique européenne. La politique agricole commune a tendance à se dissoudre dans les budgets alors que l’agriculture et l’alimentation doivent rester une priorité. À l’horizon 2050, il faudra nourrir 9,7 milliards de femmes et d’hommes sur terre. Voilà pourquoi il n’est pas possible de réduire les productions ! La France doit recouvrer sa souveraineté alimentaire dans tous les domaines. Je plaide notamment pour l’adoption d’un plan pour développer les protéines végétales, pour les hommes et les animaux. L’Europe a renoncé à sa souveraineté protéinique dès le début des années 60. Comme ministre, j’avais commencé à prendre des mesures en la matière. Il faut maintenant aller plus loin. L’enjeu est important. Il faut également un plan massif pour les fruits et légumes. Nous sommes par trop déficitaires sur ces productions. Il en va de même pour la viande, d’ailleurs : nous exportons des broutards et réimportons de la viande à consommer. Il faut réagir !

Comment ?

Il faut rendre les métiers agricoles plus attractifs, c’est une urgence démographique : un agriculteur sur deux partira à la retraite dans les dix ans qui viennent. Il faut également améliorer les revenus agricoles, avec de meilleurs équilibres des prix entre agriculteurs, transformateurs et distributeurs. La transformation agroécologique change la donne. Grâce à la recherche, il est possible de développer une agriculture de précision, qui consomme moins d’intrants et moins d’eau. Je préconise enfin de transformer les agriculteurs en énergiculteurs. Méthanisation, énergie solaire doivent constituer des compléments de revenus, pour le bénéfice de tous.

Tous les agriculteurs ne sont pas d’accord pour devenir producteurs d’énergie, à la tête d’équipements de plus en plus techniques…

N’allons pas vers de très grosses unités et jouons la transparence. Les digestats doivent être analysés pour s’assurer de leur non-toxicité. Et il faut réduire les délais administratifs, qui sont quatre fois plus longs en France qu’en Allemagne !

Vous plaidez pour le développement du bio ?

Bien sûr ! J’ai toujours été un ardent défenseur de l’agriculture biologique. Lorsque j’étais ministre, j’avais d’ailleurs missionné un jeune parlementaire sur le sujet… Il s’appelait Martial Saddier. Il faut trouver le moyen d’adapter la production à la demande et au pouvoir d’achat de chacun. Ces dernières décennies, la somme consacrée dans chaque foyer à l’alimentation n’a cessé de baisser. Disposer de produits de qualité a un coût ; il faudra ouvrir ce débat…

Le Département de la Savoie organise, le 26, une après-midi d’échanges et de partage d’expériences autour de l’alimentation et des circuits courts. Quel en est le propos ?

Nous avons déjà de bons chiffres en Savoie sur l’approvisionnement en local des cantines scolaires, mais nous pensons qu’il est possible d’aller plus loin. Nous voulons créer des synergies entre tous les plans alimentaires territoriaux pour aller vers un plan global, et ainsi développer une filière locale et de qualité. Nous allons débattre d’accessibilité au foncier, des meilleures manières de répondre aux exigences de la restauration collective, et des impacts sociaux de ces circuits courts.

Dans un tout autre registre, le président de la région, Laurent Wauquiez, appelle de ses voeux un nouveau projet olympique à l’échelle des Alpes. Vous le soutenez ?

Une telle idée revient régulièrement… J’y suis favorable s’il y a un consensus sur l’organisation et que l’on utilise les équipements existants. Un tel projet ne pourrait pas être une débauche de dépenses. Cela dit, nous n’en sommes qu’au début du projet, et la prochaine “fenêtre de tir” pour une candidature des Alpes n’est pas pour tout de suite…

Vous avez lancé l’idée de la constitution d’un centre hospitalier universitaire en Savoie Mont-Blanc. Ce projet-là non plus n’est pas pour tout de suite ?

Il ne peut de toute façon pas être un projet du Conseil Savoie Mont-Blanc, nous n’en avons pas la compétence. Il serait nécessairement hospitalo-universitaire. Mais il a du sens : les centres de Chambéry et d’Annecy sont d’ores et déjà des pôles d’excellence et la communauté médicale a besoin de pôles de formation pour ses professionnels. J’ajoute que, par rapport à bien d’autres centres hospitaliers universitaires de France, nous disposons de la bonne taille critique. Mais c’est exact, ce projet ne peut s’inscrire que dans le temps long.

Comment se présente la saison d’hiver 2021-2022 ?

Jusqu’à présent, bien. Le niveau des réservations est identique à celui de l’automne 2019, avant la pandémie. Les professionnels sont prêts à recevoir les touristes…

Vous avez porté un premier budget citoyen pour le Département de la Savoie. Comment s’est déroulée cette expérience ?

Elle est un succès. Nous avions affecté un million d’euros, nous avons dû aller au-delà pour accompagner des projets de grande qualité, notamment en matière de développement durable. Les porteurs de projet entrent maintenant dans la phase de mise en oeuvre, que nous suivrons avec attention. Et nous préparons, bien sûr, la deuxième édition de ce budget citoyen.


Propos recueillis par Philippe Claret

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