Entre reprise partielle et fragilités persistantes, les industriels haut-savoyards alertent sur la pression internationale, la fiscalité et la perte progressive de compétitivité.
« Tout devient compliqué au moment où il faudrait aller plus vite. Les industriels n’attendent pas des promesses, mais de la cohérence dans les discours et de la stabilité », résume Gilles Mollard, président de l’UIMM 74, qui pointe 2026 comme une année déterminante. « En 2025, la métallurgie est en croissance de 2 % après -2 % en 2024, ce qui nous ramène globalement au niveau de 2023, précise-t-il. Les principaux moteurs sont l’aéronautique et le spatial. »
Si l’aéronautique demeure dynamique, il s’agit d’un marché très normé : « Impossible de se projeter du jour au lendemain sur l’aéronautique ou l’armement », rappelle Philippe Carrier, président de la CCI 74. Les biens d’équipement restent en retrait, tout comme l’automobile. L’année 2025 se clôt ainsi sur un contraste, selon les marchés et les entreprises.
« Même dans la filière automobile, certaines se portent bien quand d’autres souffrent fortement du différentiel de compétitivité », observe Alain Appertet, président du SNDec. « La production progresse de 4 % en 2025, mais reste à -17 % par rapport à l’avant-pandémie. Les équipementiers connaissent une troisième année consécutive de baisse d’activité », ajoute Gilles Mollard.
« Nous avons sans doute touché le point bas. Il y a encore des pièces à produire et l’activité se maintient à l’échelle internationale sur le marché thermique », nuance Philippe Carrier, évoquant de possibles opportunités liées au Mercosur vers certains pays émergents. L’automobile représente désormais 45 % de l’activité du décolletage, dont le chiffre d’affaires au niveau national atteint 2,3 milliards d’euros, un niveau presque stable depuis 2017 grâce à la diversification, notamment vers l’aéronautique. Mais ces relais ne pourront compenser à eux seuls les volumes historiquement générés par ce secteur.
En 2025, le chiffre d’affaires de la filière décolletage affiche une légère hausse de 0,5 % (2,3 milliards d’euros). En recul sur les trois premiers trimestres, la hausse de l’activité en fin d’année a permis de terminer sur une note positive, malgré des inquiétudes sur l’approvisionnement notamment.
Sources : CCI 74, SNDec, UIMM 74, Banque de France


Mutations structurelles
L’arrivée de Donald Trump et le relèvement des droits de douane ont accentué la pression sur les constructeurs européens soucieux de préserver leurs marges aux États- Unis. Les donneurs d’ordre ont intensifié leur recherche de très bas coûts en Asie du Sud-Est. « Ils ont ouvert la consultation très low cost en Asie du Sud-Est, ce qui nous fait beaucoup de mal », déplore Alain Appertet, également dirigeant de Sunap à Ayze.
Certains marchés ont été redirigés vers l’Inde, notamment sur la filière thermique, afin de protéger les marges sur le marché américain. « Ces sourcings ultra low cost ne sont pas à la hauteur en matière de qualité, poursuit-il. On observe le retour, en urgence, de productions chez des fournisseurs européens, alors que certains clients réintègrent des partenaires locaux qu’ils avaient quittés. C’est très récent. Mais il ne faut pas s’endormir : ils vont rattraper leur retard qualité. »
Dans ce contexte de pression internationale accrue, les industriels pointent aussi des fragilités structurelles. « Le PIB industriel s’érode d’année en année. Nous sommes passés sous les 10 % au niveau national (environ 20 % en Haute-Savoie). Nous sommes l’un des pays d’Europe où le poids de l’industrie est le plus faible », insiste Gilles Mollard. « Le soutien doit être concret, lisible et efficace. »
Malgré les incertitudes, les investissements demeurent relativement stables, notamment portés par les logiciels, la communication et les systèmes d’information. « Ce ne sont pas des investissements machines, mais ils soutiennent la dynamique globale », précise le président de l’UIMM 74.
39 % des TPE-PME tous secteurs confondus ont investi en 2025. Elles étaient 43 % en 2024 et 55 % en moyenne depuis 2001. Pour 2026, la part de TPE-PME industrielles prévoyant d’investir se maintient à 58 %, un niveau proche de sa moyenne historique contrairement aux autres secteurs.
Source Bpifrance (Baromètre semestriel Lelab)

La norme tue la compétitivité
Les entreprises réclament davantage de marges de manoeuvre. « La simplification administrative et réglementaire n’est pas une lubie », estime Gilles Mollard, qui y voit une condition indispensable pour renforcer la flexibilité et favoriser l’investissement. Le poids des charges qui pèsent sur les entreprises et sur le travail « n’est pas un débat idéologique. C’est un sujet pragmatique : la compétitivité reste le premier levier de la réindustrialisation ».
« À chaque loi de simplification correspond une complexification supplémentaire », juge Philippe Carrier. Il reconnaît toutefois que les normes européennes peuvent aussi jouer un rôle de régulation du marché intérieur : « La distorsion de concurrence est en partie atténuée par les normes. »
« Les entreprises françaises subissent toujours une fiscalité très défavorable, analyse Alain Appertet. C’est contradictoire avec les ambitions affichées de réindustrialisation. »
« Le coût horaire en France est supérieur à celui de l’Allemagne », confirme Philippe Carrier, rappelant que la conjoncture en berne en Allemagne, partenaire commercial majeur et important donneur d’ordre, pèse sur les sous-traitants de la vallée de l’Arve.
Le président de la CCI 74 observe enfin un mouvement croissant de concentration qui transforme le tissu industriel local : « Un nombre important de petites entreprises sont depuis quelques mois en train d’être rachetées par des structures plus importantes et voisines ».
Une évolution qui pourrait affaiblir l’agilité historique de la vallée de l’Arve. Au-delà de la production, la question de l’ingénierie inquiète. « Délocaliser la production, c’est une chose. Délocaliser les bureaux d’études serait une perte majeure de savoir-faire », prévient Alain Appertet.
Moins d’un quart (23%) des TPE-PME ont investi pour la transition environnementale en 2025. Une proportion en baisse de 11 points sur un an qui s’expique par le manque de visibilité et des trésoreries fragiles.
Source Bpifrance (Baromètre semestriel Lelab)

Jules Guedon
Cet article est issu de notre hors-série « Panorama économique de l’industrie 2026 », disponible au format liseuse en ligne ou au format papier.










0 commentaires