Patrick Rérat : « La cohabitation des mobilités n’est pas assez organisée »

par | 20 août 2025

Patrick Rérat est Professeur de géographie des mobilités à l’Université de Lausanne (UNIL). Dans un espace public toujours plus sollicité, la cohabitation entre voitures, deux-roues, cyclistes, trottinettistes et piétons devient un enjeu majeur. Pour Patrick Rérat, chaque usager doit apprendre à se mettre à la place de l’autre. Interview.

Comment expliquer les tensions actuelles entre les mobilités ?

« A Paris, jusque dans les années 1920 aussi, il était interdit de stationner un véhicule sur l’espace public. Et puis, on a adapté la ville à la voiture. La rue qui était l’endroit de rencontres, d’activités ou de jeux pour les enfants, a disparu pour devenir une route, un simple axe de circulation. »

Il y a trois aspects. Le premier est la présence de véhicules ou d’usagers qui n’ont pas la même taille, pas le même poids, pas la même vitesse. L’énergie cinétique fait qu’il n’est pas possible de simplement faire cohabiter ces différents modes entre eux. Et puis, il y a des modes qui ont une carapace, les automobilistes, et d’autres qui sont vulnérables, comme les piétons et les cyclistes. Le deuxième aspect est l’organisation de la cohabitation par des règles et des infrastructures qui ne correspondent plus aux enjeux actuels. Enfin, le troisième aspect est la légitimité de chacun des modes de transport. Ils ne sont pas tous sur le même pied d’égalité. Certains sont perçus comme plus légitimes que d’autres, typiquement la voiture.

« Il y a des modes (de mobilité) qui ont une carapace, les automobilistes, et d’autres qui sont vulnérables, comme les piétons et les cyclistes. »

La cohabitation est-elle une problématique récente ?

Pas vraiment. En fait, le problème se pose à chaque arrivée d’un nouveau mode de transport ou, comme c’est le cas avec le vélo, quand un mode reprend de l’importance. L’exemple de la voiture est intéressant. Elle était peu présente jusqu’aux années 1920- 1930 qui marquent un tournant dans son évolution. Mais auparavant sa diffusion n’était pas facile. Dans le canton des Grisons, par exemple, il y a eu plusieurs votations pour lever l’interdiction de la voiture et le Conseil d’Etat vaudois avait, pendant quelques dimanches, interdit la circulation automobile, car jugée trop dangereuse. Les voitures de l’époque, même si elles n’allaient pas très vite, arrivaient dans des villages avec une seule rue où il y avait des marchés, des animaux, des enfants… A Paris, jusque dans les années 1920 aussi, il était interdit de stationner un véhicule sur l’espace public. Et puis, on a adapté la ville à la voiture. La rue qui était l’endroit de rencontres, d’activités ou de jeux pour les enfants, a disparu pour devenir une route, un simple axe de circulation. On a discipliné les piétons avec les trottoirs et les passages piétons dont l’objectif premier était de les empêcher d’interrompre le flux automobile. La cohabitation a toujours été organisée. Ce qui donne aujourd’hui l’impression d’être quelque chose de nouveau s’explique par deux choses. Premièrement, on est tellement habitué à la place de la voiture qu’on ne remarque plus que chaque tronçon de route, chaque carrefour a été aménagé et réglementé pour aider les automobilistes et limiter la cohabitation avec les piétons. L’autre phénomène est constitué de l’émergence de la trottinette électrique et du retour du vélo. Finalement, on a des modes qui se trouvent un peu en porte-à-faux avec l’environnement construit car, à certains endroits, on les mélange avec les piétons et dans d’autres avec les voitures. La voirie et les règles n’ont pas suivi ou elles sont un peu en retard par rapport à l’évolution des pratiques.

Comment apaiser les relations entre les usagers de la route ?

Je pense que la cohabitation n’est pas suffisamment organisée. On parle de mobilité douce, mais sans prendre en compte les spécificités de chacune. Par ailleurs, s’il y a un problème de cohabitation, il est capital de voir les choses en amont.

« Le troisième aspect est la légitimité de chacun des modes de transport. Ils ne sont pas tous sur le même pied d’égalité. Certains sont perçus comme plus légitimes que d’autres, typiquement la voiture. »

Qu’est-ce qui amène à ce comportement ?

Comment agir pour que les cyclistes aillent moins vite à tel endroit ou que les trottinettistes ne passent pas à cet endroit ? Les Néerlandais partent du principe que les usagers peuvent faire des erreurs et qu’il faut intervenir en amont pour les éviter. Il faut donc réfléchir en amont aux infrastructures et agir aussi en sensibilisant et en communicant, mais pas sur un ton culpabilisant comme c’est souvent le cas en Suisse. Il faut mettre en avant ce qu’on appelle la participation au trafic, c’est-à-dire faire prendre conscience à tous qu’il y a un trafic avec différents types d’usagers, différents besoins, des devoirs et qu’il faut apprendre à se mettre à la place de l’autre.

« Il faut mettre en avant ce qu’on appelle la participation au trafic, c’est-à-dire faire prendre conscience à tous qu’il y a un trafic avec différents types d’usagers, différents besoins, des devoirs et qu’il faut apprendre à se mettre à la place de l’autre. »

Cluses : une cohabitation source de tensions

Depuis plus d’un an, la municipalité clusienne a lancé une campagne d’affichage rappelant aux cyclistes et conducteurs de trottinettes que les trottoirs sont interdits à la circulation sous peine d’une amende de 135 euros. Une démarche motivée par des incivilités croissantes dans une commune où les modes de déplacement doivent cohabiter sur différents axes. Les voies partagées comme les pistes cyclables par exemple supposent de ne pas dépasser les 25 km/heure, or des cyclistes se croyant sur le Tour de France ou des trottinettes débridées circulent à vive allure, mettant en danger les autres usagers.

Début avril un accident heureusement sans gravité entre une voiture et une trottinette électrique, les deux ayant décidé de traverser un parking privé pour gagner du temps, a encore une fois démontré que les comportements inadaptés sont légion. « Il faut des règles communes face au nombre croissant d’engins », rappelle le maire Jean-Philippe Mas, qui admet que les contrôles sont parfois compliqués car il faut non seulement prendre les contrevenants sur le fait, mais aussi qu’ils aient de quoi justifier leur identité sur eux.

La municipalité teste également rue de la Gare les marquages des voies cyclables à contresens de la circulation automobile, réputés moins accidentogènes. « Nous progressons avec prudence pour trouver les meilleures solutions », souligne le premier édile.


Odile Habel et Sandra Molloy
© Fabrice Ducrest


Cet article est issu de notre magazine L’Extension Été 2025 disponible gratuitement au format liseuse en ligne ici >>

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