Remontées mécaniques, bâtiment et TP : la filière dans le brouillard suite à la saison blanche

par | 29 mars 2021

Inédite dans l’histoire des sports d’hiver, la saison hivernale qui s’achève a été marquée par la non-ouverture des remontées mécaniques pour cause de crise sanitaire. Faute de chiffre d’affaires, les investissements à venir en montagne vont être réduits. Les professionnels de la construction observent déjà des reports de programmes et une chute drastique des procédures de consultation. Au-delà du manque de visibilité, ils redoutent une fonte express des carnets de commandes conjuguée à une baisse des prix. Mais ils sont déterminés à garder leurs équipes et leurs compétences.

Difficile d’évaluer dès aujourd’hui l’impact de la non-ouverture des remontées mécaniques sur les marchés des entreprises du bâtiment et des travaux publics. « Nous commençons tout juste à avoir les chiffres liés au premier confinement qui a privé les sociétés de remontées mécaniques de 15 % de leur chiffre d’affaires. Les répercussions de l’hiver 2020-2021 seront probablement connues d’ici un an et dépendront, entre autres, de l’indemnisation versée par l’État », observe Laurent Reynaud, le délégué général de Domaines skiables de France (DSF).

Une enquête menée par Montagne Leaders avec Atout France et DSF estime que les investissements 2020 ont reculé de 37 % à l’échelle nationale, pour s’établir aux environs de 237 millions d’euros. À la chambre de métiers et de l’artisanat de la Haute- Savoie (CMA 74), la dernière note de conjoncture – réalisée au 4e trimestre 2020 auprès des entreprises du BTP (sur la base des 151 dirigeants qui se sont exprimés) – montre une sous-occupation de 31 %. L’activité est jugée normale pour 55 % des professionnels, forte pour 13 %.

Les corps de métiers qui tirent le mieux leur épingle du jeu sont les maçons (85 % d’activité normale) puis les menuisiers-serruriers (64 %) et les terrassements-travaux divers (62 %). À l’inverse, le secteur des installations électriques est le moins bien loti avec un taux de sous-occupation qui s’établit à 50 %, un chiffre d’affaires en baisse pour 45 % des répondants et une situation financière mauvaise (19 %). Les aménagements et finitions sont aussi en petite forme : sous-activité (45 %), chiffre d’affaires en baisse (39 %).

« Les effets de la saison blanche seront sans doute différés. Pour l’instant, les entreprises du BTP continuent de surfer sur leurs carnets de commandes », analyse Benoist Balay, directeur territorial à la CMA 74. La chambre consulaire estime qu’au global, le bâtiment figure parmi les filières de l’artisanat qui résistent le mieux : il a plutôt bien terminé l’année 2020 et connaît un premier trimestre 2021 assez satisfaisant. Même analyse à la Fédération du BTP 74 où l’on souligne davantage le manque de visibilité que de vives inquiétudes.

« En stations, le rythme et les capacités d’investissement sont habituellement soutenus », estime Olivier Aubert, son président. « Les programmes immobiliers ne semblent pas impactés par la saison blanche. Les projets touchant les remontées mécaniques seront peut-être différés d’un an. » La fédération rappelle par ailleurs que tous les professionnels travaillant dans les stations ne sont pas forcément des locaux, et que le poids de la montagne sur les carnets de commandes varie fortement d’une entreprise à une autre.

« Les effets de la saison blanche seront sans doute différés. Pour l’instant, les entreprises du BTP continuent de surfer sur leurs carnets de commandes », analyse Benoist Balay, directeur territorial à la CMA 74.

Un accès maintenu aux chantiers

En Savoie, la Capeb prévoit une bonne année 2021 en termes de volume. Paradoxalement, la saison blanche a permis la poursuite de bon nombre de programmes restés accessibles durant toute la saison d’hiver. « Même si les grues ont été retirées, les chantiers avaient été mis hors d’eau, hors d’air. Ils se sont poursuivis plus facilement du fait d’une moindre activité touristique », souligne Christophe Gonnard, son président. Le confinement a, par ailleurs, incité les gens à repenser leur intérieur et à concrétiser des projets de rénovation.

René Chevalier, le président du Syndicat général du BTP Savoie, juge l’activité « correcte » en 2020 et 2021, avec tout de même quelques bémols : « On peut s’attendre à des reports d’investissements dans l’hôtellerie ou les remontées mécaniques. Les entreprises de BTP qui réalisent une partie de leur chiffre d’affaires dans ces secteurs risquent bien d’être affectées. » Pour la Fédération du BTP 73, la saison blanche impacte déjà, ou touchera bientôt, l’ensemble de la filière construction, avec des nuances selon les secteurs et les entreprises.

« L’industrie de la neige représente 51 % du PIB de la Savoie. Les restaurateurs et commerçants manquent de visibilité et hésiteront à engager des travaux », estime Patrick Richiero, son président.

Un coup de frein sur les remontées mécaniques

La Fédération du BTP 73 héberge une section IRM (installateurs de remontées mécaniques) qui rassemble une vingtaine de sociétés implantées en Savoie, Haute-Savoie, Isère et Hautes-Alpes. Sa présidente, Nadine Socquet, témoigne : « Lorsque nous nous sommes réunis en janvier, au niveau de la profession, nous avons tous fait le même constat : nous n’avions aucune demande de devis, ce qui signifie qu’il n’y a pas de projet. Or, c’est à cette période que se prépare la prochaine saison. »

Ce coup de frein observé pour les équipements nouveaux est aggravé par la baisse des budgets maintenance, consécutive à la non-mise en route des appareils. « Nous avons déjà connu dans le passé des saisons où il y avait moins de projets et d’autres marquées par un recul de la maintenance. Mais le cumul des deux phénomènes, c’est du jamais vu », poursuit la présidente.

Garder les compétences

Les installateurs de remontées mécaniques redoutent une saison 2021- 2022 difficile en raison du temps nécessaire pour mener à bien la réalisation d’un nouvel appareil. Au-delà de l’impact attendu sur les chiffres d’affaires, le manque de travail risque de compromettre l’embauche de saisonniers. « Nous pensons que nous aurons du mal à retrouver une activité normale en 2022. Pour garder nos compétences, nous avons besoin d’être aidés sur une période plus longue, à travers le chômage partiel et/ou des formations qui seraient prises en charge », plaide Nadine Socquet.

« Nous avons déjà connu dans le passé des saisons où il y avait moins de projets et d’autres marquées par un recul de la maintenance. Mais le cumul des deux phénomènes, c’est du jamais vu », poursuit la présidente.

Des chantiers de substitution sont-ils possibles ? Quelques projets de transport par câble se déploient en milieu urbain, mais les constructeurs se chargent généralement de négocier les marchés. L’international exige une organisation que tous les installateurs n’ont pas. Les travaux publics peuvent, a priori, un peu plus facilement se tourner vers d’autres marchés que les travaux de piste et de terrassement, à condition d’avoir du matériel et un savoir-faire adaptés aux contraintes du milieu urbain.

« S’il n’y avait que la saison blanche, nous ferions face », assure Patrick Richiero en dénonçant un contexte anxiogène lié à la crise sanitaire, la réglementation thermique 2020 qui interdit le gaz dans les constructions neuves, la remise en cause des projets dans de nombreuses communes, la hausse prochaine du prix du gasoil non-routier, ou encore le remboursement des prêts garantis par l’État (PGE)… Pour ne rien arranger, les banques se montrent, semble-t-il, extrêmement prudentes dans l’étude des dossiers, tandis qu’elles appliqueraient des taux trop élevés pour les PGE (des professionnels évoquent 3 %, voire 4 %).

Joly & Philippe : « Il va nous manquer 5 millions d’euro de CA »

L’arrêt des remontées mécaniques freine fortement l’activité de Joly & Philippe. « Il nous montre que nos marchés ne sont pas aussi diversifiés que nous le pensions. Les domaines skiables représentent habituellement 80 % de notre chiffre d’affaires », souligne François Dalliet (photo en vignette), son directeur général. Fondée en 1973 par Jean-Pierre Philippe et Jean Joly, l’entreprise albertvilloise était, à l’origine, spécialisée dans l’installation de remontées mécaniques.

Pour 2021, nous visions les 10 millions d’euros mais avoisinerons probablement 8 millions », calcule le directeur général, en redoutant que la raréfaction des affaires se traduise par des baisses de prix.

Au fil des années, elle a développé des prestations de mécanique et de génie civil vers d’autres activités de montagne (bâtiments, travaux de piste ou, de manière plus marginale, neige de culture), d’accès difficile ou de milieux exigeants comme les parcs d’attractions et les barrages hydrauliques. Plutôt bien remplis, les carnets de commandes ont permis de réaliser un exercice 2020 correct.

« En 2021, nos clients n’auront aucun chiffre d’affaires. La maintenance courante et nécessaire sera réalisée en interne, comme c’est déjà souvent le cas. En revanche, les inspections et gros entretiens qui traitent de la fatigue de la mécanique seront probablement différées car les appareils n’ont pas tourné cet hiver. Ces opérations représentent environ un tiers de notre chiffre d’affaires », poursuit François Dalliet.

Vers une baisse des investissements

La PME albertvilloise espère que les aides allouées aux sociétés de remontées mécaniques leur permettront de maintenir une partie de leurs investissements. Mais elle s’attend tout de même à ce que ceux-ci soient divisés par trois. En 2021, les domaines skiables représenteront, au mieux, 30 % de ses recettes, ce qui impose d’aller chercher 5 millions dans d’autres secteurs. « En 2020, nous avons réalisé un chiffre d’affaires de 10 millions d’euros, déjà en baisse par rapport à 2019 où nous avions atteint les 12,5 millions.

Pour 2021, nous visions les 10 millions d’euros mais avoisinerons probablement 8 millions », calcule le directeur général, en redoutant que la raréfaction des affaires se traduise par des baisses de prix. Joly & Philippe emploie une centaine de salariés répartis entre permanents (40) et saisonniers (60). Elle est d’autant plus liée aux stations que les collaborateurs embauchés l’été travaillent, l’hiver, pour les sociétés de remontées mécaniques.

« Nous avons un devoir de récurrence vis-à-vis d’eux. J’ai demandé à la Direccte [direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi] la possibilité de les embaucher, de sorte qu’ils puissent être pris en charge au titre de l’activité partielle. Plus intéressant pour la collectivité qu’une indemnisation Pôle emploi, ce dispositif a le mérite de constituer, pour nous, un filet de sécurité, et de montrer à nos saisonniers la force du lien qui les relie à l’entreprise », explique François Dalliet.

La stratégie de la PME repose sur le maintien de ses compétences et de ses équipes afin d’aller chercher de nouveaux contrats dans d’autres marchés comme les télécoms, l’industrie, les parcs d’attractions ou le BTP. Y compris si cela passe par la mise sur pied de formations qualifiantes. Pour faire face à ce contexte, Joly & Philippe maintient ses investissements en véhicules, outillages et sécurité, car ils s’inscrivent dans une stratégie à long terme. En revanche, les petits achats de confort ont été stoppés.

TP : terrassés par le manque de visibilité

Déjà fragilisés par la baisse des commandes publiques, les travaux publics n’échappent pas aux conséquences de la saison blanche. En stations, les chantiers commencent habituellement fin avril/début mai pour atteindre leur apogée à l’automne, juste avant l’ouverture des domaines skiables.

« Le premier confinement ne nous avait pas trop affectés : l’arrêt du printemps a été compensé par une activité plus intense durant l’été. Nous avons encore du travail pour les deux mois à venir, mais ensuite nous manquons totalement de visibilité. Des projets ont été reportés et les appels d’offres sont rares », constate Pierre Martoïa, président de Martoïa TP.

« Le premier confinement ne nous avait pas trop affectés : l’arrêt du printemps a été compensé par une activité plus intense durant l’été. Nous avons encore du travail pour les deux mois à venir, mais ensuite nous manquons totalement de visibilité. Des projets ont été reportés et les appels d’offres sont rares », constate Pierre Martoïa, président de Martoïa TP.

En activité depuis 1922, la société implantée à Ugine réalise plus de 50 % de son chiffre d’affaires (en 2020, 9,5 millions d’euros) dans les stations du Val d’Arly, du Beaufortain et de Tarentaise. Spécialisée dans les travaux de terrassement, VRD, génie civil, démolition, la PME familiale emploie une soixantaine de permanents mais renforce ses équipes avec une trentaine d’embauches en saison. Elle a aussi adopté des rythmes différenciés avec cinq jours de travail l’été (43 heures hebdomadaires), et quatre jours l’hiver (32 heures) où elle concentre ses efforts de formation.

Pour s’adapter à un contexte inédit depuis les années 1990 – les Jeux olympiques d’Albertville de 1992 avaient été suivis par une forte période de repli pour le secteur –, elle met l’accent sur la recherche de nouveaux marchés. « Nous allons tout faire pour décrocher des contrats et être en mesure d’embaucher nos saisonniers. En espérant que les prix ne soient pas trop tirés vers le bas et que la politique d’allotissement permette à des PME comme nous d’accéder à des chantiers comme le Lyon-Turin », complète Simon Martoïa, directeur général de la société et représentant de la quatrième génération. La filière des travaux publics multiplie aussi les échanges avec les élus pour les sensibiliser à l’importance des commandes publiques afin de compenser la baisse d’activité en montagne.


Dossier réalisé par Sophie Boutrelle

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