Solidarité et pauvreté : zoom sur le logement

Solidarité et pauvreté : zoom sur le logement

L’image est saisissante : dans la longue pièce dépourvue de fenêtres sommeille une enfilade de lits de camp. Une couverture est posée sur certains d’entre eux. Assise sur celui qui lui a été attribué, une femme semble attendre, les yeux dans le vide.

Attendre quoi ? Des jours meilleurs, sans doute, car on n’arrive pas au centre d’hébergement d’urgence (CHU) de la Croix-Rouge de Haute-Savoie quand la vie ressemble à un long fleuve tranquille. « Ici, on côtoie la misère du monde », confirme Simone Lyonnaz, présidente de l’association. Envoyées par le 115, les personnes échouant dans un des deux CHU gérés par la Croix-Rouge (un de 120 places, pour les familles et les parents isolés ; l’autre de 20 places pour les hommes seuls), y trouvent un lit, de la chaleur, des sanitaires, le dîner et le petit-déjeuner. Elles y sont aussi enveloppées de chaleur humaine, prodiguée sans compter par l’équipe.

« Les gens qui arrivent chez nous sont en grande détresse », poursuit Simone Lyonnaz. Enfants malnutris, femmes enceintes de 8 ou 9 mois n’ayant jamais vu un médecin, femmes hagardes et choquées, familles démunies n’ayant que les vêtements qu’elles portent sur elles pour bagage… les histoires sont toutes singulières, mais la pauvreté partagée. La Croix-Rouge, qui travaille avec la direction départementale de la cohésion sociale, leur offre l’hébergement du 1er novembre au 31 mars, voire au 30 avril selon les conditions météorologiques.

En 2017, cela a représenté 22 500 nuitées. Comme elle, la Sasson gère l’hébergement d’urgence à Chambéry, au sein de trois CHU (Chambéry, Albertville, Aix-les- Bains) proposant 104 places pérennes. La problématique du logement ne s’arrête cependant pas à cette mission d’urgence. Toute l’année, des hommes et des femmes oeuvrent au logement des plus démunis au sein de leurs associations. En voici quelques exemples.

Habitat et Humanisme : besoin de toits

En savoie et en Haute-Savoie, Habitat et Humanisme loge les personnes en difficulté. Le mouvement Habitat et humanisme, qui est présent dans 66 départements français, l’est aussi en Savoie et en Haute-Savoie. Deux associations distinctes oeuvrent en effet dans nos territoires pour donner un logement stable et décent à ceux qui n’arrivent pas à trouver un toit. Une problématique rendue encore plus difficile ici, au regard du coût du foncier, de l’immobilier et des loyers. Soutenues par une fédération reconnue d’utilité publique qui met à leur disposition des outils innovants, les deux associations locales parviennent tant bien que mal à dépasser ces obstacles.

Cet été, Habitat et humanisme Savoie a réalisé une exposition photographique au Manège (Chambéry) pour mieux se faire connaître.

En Savoie, où Habitat et humanisme vient de fêter ses vingt ans, 71 logements, du studio au T5, sont loués par son intermédiaire à des familles monoparentales, mais aussi des émigrés venus d’un peu partout dans le monde et des Français qui n’arrivent plus à joindre les deux bouts. Aucun n’avait les moyens de rester ou d’entrer en HLM. Situés dans l’agglomération chambérienne, à Aix-les-Bains, à Montmélian, à Ugine, à Saint-Jean-de- Maurienne et à Moûtiers, 57 d’entre eux appartiennent à la Foncière Habitat et humanisme, 10 à des propriétaires solidaires et 4 sont en intermédiation locative avec une Agence immobilière à vocation sociale (AIVS). « Le propriétaire solidaire, qui peut être un particulier ou une collectivité, loue son bien à Habitat et humanisme qui le sous-loue ensuite à un demandeur, explique Virginie Gallice, trésorière adjointe et accompagnante de l’association savoyarde. Il accepte bien entendu de percevoir un loyer inférieur au prix du marché, de l’ordre de 5,50 euros à 6 euros le mètre carré. En contrepartie, il a l’assurance de le louer, de le récupérer en bon état et il perçoit des avantages fiscaux. S’il passe par une AIVS, il signe un mandat de gestion avec elle. »

Un achat par an

L’antenne savoyarde n’achète aucun bien avec ses fonds propres, c’est la Foncière Habitat et humanisme qui s’en charge, sur proposition des bénévoles locaux. « Ce sont toujours des logements situés dans le “diffus” pour faciliter l’intégration, poursuit-elle. La Foncière les acquiert en dessous du prix du marché car il y a souvent de gros travaux à réaliser. Et beaucoup nous sont proposés par les mairies. » En général, un logement est acheté tous les ans. « Il faut en moyenne trois ans entre le moment de l’acquisition et la mise en location du bien. » « Une commission interne attribue les logements en fonction de critères précis. Il faut notamment disposer d’un minimum de ressources et avoir des papiers. Les dossiers sont étudiés en parallèle avec le Service intégré d’accueil et d’orientation (SIAO). »

La résidence intergénérationnelle Roger Socco, à Seynod (photo du haut). Une partie de l’équipe savoyarde (photo du bas).

Tous les bénéficiaires sont suivis par un accompagnant bénévole dont la mission est de favoriser le retour à l’autonomie dans le parc de logements publics et privés. Ce qui, selon Virginie Gallice, est de plus en plus compliqué : « Les gens sont dans des situations de plus en plus difficiles. On reçoit plein de demandes qu’on ne peut pas honorer. » Pour ne rien arranger, Habitat et humanisme Savoie est confrontée, comme son homologue haut-savoyarde, à une baisse des dons (de l’ordre de 21 000 euros entre 2016 et 2017). La suppression de l’ISF ne devrait pas arranger la situation.

Le choix du temporaire

Même constat en Haute-Savoie où les dons particuliers représentaient 23 % des ressources en 2017. 26 % provenaient de subventions publiques, 47 % des loyers et 3 % du mécénat, pour un total de 911 000 euros. Si là aussi, les logements sont achetés par le biais de la Foncière, la politique “maison” est un peu différente. L’association a en effet fait le choix du logement temporaire, pour faciliter un roulement régulier entre les bénéficiaires. Ceux-ci savent qu’au bout de trois ans au maximum, il leur faudra déménager dans une HLM ou dans un logement privé. Un postulat motivé par la situation extrêmement délicate ue marché local : « Nos quatre antennes sont toutes confrontées au manque chronique de logements sociaux dont souffre la Haute-Savoie, troisième zone la plus tendue de France, après l’Île-de-France et Nice », explique le président, Jean Sornay. 64 %, soit près des deux tiers du parc associatif (représentant 98 unités), sont des hébergements temporaires.

Résidence intergénérationnelle

Habitat et humanisme 74 compte 148 logements, dont 21 sont situés dans une résidence intergénérationnelle à Seynod et 26 dans une pension de famille à Dingy-en-Vuache. Cette dernière bénéficie d’ailleurs, depuis 2017, d’un programme de travaux de 450 000 euros sur trois ans. Il est destiné à l’amélioration du confort et aux économies d’énergie. Créée en 2007, la pension loge seize personnes en situation d’isolement ou d’exclusion lourde. Quant à la résidence intergénérationnelle Roger Socco, elle a ouvert ses portes en 2017 à destination de trois publics : les jeunes travailleurs, les familles monoparentales et les personnes âgées non dépendantes. Un investissement de 2,2 millions d’euros réalisé grâce à un don de feu l’entrepreneur de travaux publics dont elle porte le nom. Le loyer est de 6,57 euros le mètre carré.

« C’est la première du genre en Haute- Savoie, explique Nathalie Martinez, accompagnante et chargée de communication bénévole. Les gens bénéficient d’un logement indépendant, mais aussi de pièces et d’équipements communs. L’objectif est de rompre l’isolement. » Dans le même ordre d’idée, une crèche collective pourrait bientôt voir le jour dans le Genevois. Présente, à travers ses antennes relais, dans le bassin annécien, le Genevois, le Chablais et la vallée de l’Arve (où elle gère notamment, depuis 2017, quatre logements sociaux confiés par la mairie de Thyez après rénovation), l’association permet à plus de 300 personnes d’avoir un toit pour un loyer modique. Dont bon nombre sont hébergées grâce au choix opéré par des propriétaires solidaires.

« Nous signons de plus en plus de contrats avec eux, explique Nathalie Martinez. Une cinquantaine nous confie son bien à la sous-location. » Actuellement, 28 appartements sont loués dans le cadre de ce dispositif. Le but est de grossir encore cet effectif, tout comme celui des bénévoles chargés de l’accompagnement. Ils sont 143 à se relayer auprès des bénéficiaires pour les aider dans leur démarche d’insertion.

Interview de Natacha : « Habitat et Humanisme m’aide à avancer »

Mère seule avec trois enfants, Natacha a trouvé plus qu’un nouveau logement : un cadre pour rebondir.

Depuis combien de temps êtes-vous logée avec vos trois petits enfants au sein de la résidence intergénérationnelle d’Habitat et Humanisme Haute-Savoie ?

Depuis le 21 avril, et cela a changé ma vie ! Auparavant, j’avais un appartement dans une HLM de Thorens-Glières. Mais, comme je n’ai pas le permis de conduire, j’étais bloquée chez moi et coupée de tout mon réseau. En plus, financièrement, c’était compliqué : entre le loyer et l’essence à mettre dans la voiture du père de mes enfants qui travaille à Annecy, il ne restait plus grand-chose en fin de mois. Quand on s’est séparés, c’était pire encore.

Comment êtes-vous arrivée dans cette résidence ?

C’est mon père qui m’a parlé d’Habitat et humanisme. J’ai envoyé un mail le matin et en fin d’après-midi, une personne m’appelait. Elle m’a décrit cette résidence et ses règles. Au début, j’avais des craintes quant à ma vie privée. On m’a attribué un F3 de 44 mètres carrés et depuis, je revis !

Qu’est-ce qui change ici, par rapport à une HLM “normale” ?

Le loyer, tout d’abord, qui est moins élevé. Une fois les APL déduites, il me reste 130 euros à charge. Le style de vie ensuite : un tiers des locataires sont des personnes âgées, un tiers des familles monoparentales comme moi et un tiers des jeunes travailleurs. Et le principe, c’est l’entraide et l’échange.

Comment ce principe se concrétise-t-il ?

À chaque fin de mois, la résidence nous offre un petit-déjeuner pris en commun. Des activités nous sont aussi proposées, comme des ateliers de cuisine ou un jardin partagé. Des liens se tissent entre les résidents. On se dépanne, on passe du temps ensemble en dehors de ces rencontres formelles… Et puis, il y a toujours notre accompagnant pour nous conseiller, nous orienter.

En quoi pensez-vous avoir avancé dans votre parcours depuis que vous êtes là ?

Comme la résidence est assez proche du centre-ville, j’ai déjà pu reprendre les cours de code et j’espère bien avoir le permis en 2019. Mon petit dernier peut occasionnellement aller à la garderie, ce qui me libère un peu de temps. J’ai appris à ne pas vouloir tout tout de suite, mais à faire les choses doucement, une par une. Je construis des bases sûres pour moi et mes enfants.

Envisagez-vous de reprendre une formation par exemple ?

J’ai un BEP mode et industries connexes et un CAP petite enfance, mais tant que mon fils ne va pas à l’école, il n’est pas envisageable de faire quelque chose de cet ordre. Mon rêve serait d’être décoratrice de scène ! J’aimerais aussi travailler dans la décoration ou l’immobilier. En attendant de concrétiser ces projets, j’essaie d’épargner. Habitat et humanisme m’a vraiment fait avancer.

Mère seule avec trois enfants, Natacha a trouvé plus qu’un nouveau logement : un cadre pour rebondir.

Rachida : « Je veux donner une vie meilleure à mes enfants »

Rachida a préparé le petit-déjeuner. Sur la table, le pain grillé embaume toute la pièce. Ses deux filles de 9 et 7 ans attendent son feu vert pour se servir une part de tarte. Le petit de 20 mois, tout juste installé dans sa chaise haute, empoigne fermement son biberon. Ambiance d’un mercredi matin ordinaire pour une famille qui l’est aussi. Ou plutôt qui l’est devenue. Le couple, marocain d’origine, a adopté la nationalité italienne. Mohamed a vécu en Italie pendant vingt ans, Rachida durant deux ans et demi. « Il travaillait comme pizzaïolo le soir et chauffeur de car scolaire le jour », se souvient la mère de famille, diplômée en droit public et sciences politiques. Lorsqu’elle tombe enceinte de leur premier enfant, la question de leur avenir se pose.

« On a décidé d’aller passer des vacances en France pour voir comment y serait la vie, car le français est notre deuxième langue. » Ils louent un appartement à Aix-les-Bains mais, au cours de leur séjour, la grossesse tourne mal. Hospitalisée d’urgence, Rachida accouche prématurément. Mohamed est obligé de démissionner de ses deux postes. Il enchaîne alors les petits boulots : à la plonge, au casino, en tant que livreur… « Il n’est jamais resté sans rien faire », note Rachida. Le fait d’être logés à peu de frais, dans une maison de type 4 que leur loue Habitat et humanisme, leur permet de se projeter plus facilement dans l’avenir. « Avant, poursuit-elle, nous étions dans un F3 en HLM. Nous avions besoin d’un logement plus grand, j’ai donc fait ma demande à notre bailleur social ainsi qu’à Habitat et humanisme. » L’association lui a répondu favorablement. « Ce que j’aime avec eux, c’est qu’ils favorisent la mixité sociale. Je ne voulais pas me retrouver avec mes enfants au milieu d’une cité. »

Migrants : JRS Welcome, l’accueil à domicile

Des particuliers accueillent des demandeurs d’asile au sein de leurs foyers. C’est la vocation de JRS Welcome. Une chambre vacante, l’envie d’aider ceux qui ne savent pas où dormir, le désir de participer à l’accueil des migrants et de partager un petit bout de leur vie… Les motivations des “accueillants” du programme JRS Welcome – issu de l’association JRS France (Jesuit refugee service, service jésuite des réfugiés) – relèvent uniquement de l’altruisme et de la solidarité. Et du plaisir également, comme le confirment deux des membres des délégations savoyardes et haut-savoyardes : « Ce sont des rencontres très riches. On reçoit autant qu’on donne. » Avec, en prime, l’assurance de « ne pas laisser quelqu’un dormir dans la rue ».

Fondé en 1980 par Pedro Arrupe, supérieur général des jésuites, suite à la crise des boat people vietnamiens, le mouvement est aujourd’hui actif dans 52 pays. En France, il compte une quarantaine d’antennes, dont une dans chacun des départements savoyards, celle de Haute-Savoie étant une des dernières-nées du réseau. « Le groupe s’est monté fin juin, confirme Bertrand de Fleurian, l’un des cofondateurs. Et nous avons accueilli les premiers migrants début novembre. » Dans le cadre de ses fonctions bénévoles de délégué départemental de l’Ordre de Malte, ce jeune retraité se souvient avoir reçu l’hiver dernier un nombre important de propositions d’hébergement temporaire pour les plus démunis. Issues de particuliers, ces offres généreuses étaient cependant difficiles à mettre en oeuvre sans cadre formel.

« Cela nous a fait réfléchir. On s’est dit que ce ne serait pas difficile de trouver des accueillants, mais qu’il fallait nous raccrocher à un modèle solide. » Celui de JRS Welcome s’est vite imposé. Car sa force et sa pérennité résident certainement dans le cadre strict qu’il impose aux accueillis et à leurs hôtes.

Contrat signé par tous

« Le principe est d’abord de n’accueillir que des personnes en situation régulière, des demandeurs d’asile en cours de procédure pour obtenir la protection de la France, détaille Philippe Nemoz, membre du groupe chambérien. La durée d’accueil est prédéfinie et sur cette durée, le réfugié change de maison toutes les 4 à 6 semaines. Enfin, tout est écrit noir sur blanc dans une charte signée par tous les protagonistes. » D’un département à l’autre, quelques variantes apparaissent à la marge : l’accueil global est de dix à douze mois en Savoie contre six mois en Haute-Savoie. À Annecy, le migrant change de famille tous les mois. « L’idée est d’offrir juste un toit pour la nuit, poursuit Philippe Nemoz. Le migrant arrive le soir et repart le lendemain matin. Il n’est pas censé prendre ses repas avec ses hôtes. Mais JRS Welcome demande que l’hébergeant et l’hébergé mangent au moins une fois par semaine ensemble, pour faciliter le lien social. »

Un contrat très détaillé lie le réfugié, son tuteur et la personne qui l’héberge pour éviter tout problème.

Bienveillance réciproque

« Ce modèle a plusieurs avantages, analyse Bertrand de Fleurian. La rotation de logement tous les mois lève un frein pour les accueillants ; le fait de n’héberger que la nuit oblige les réfugiés à rester dans une dynamique de mouvement ; la durée globale de l’accueil représente une sorte de date limite avant laquelle ils doivent trouver une solution. » Et pour cimenter le tout et éviter des situations conflictuelles, chaque demandeur d’asile est suivi par un tuteur bénévole qui l’installe, vérifie régulièrement que tout va bien pour tout le monde, gère les plannings d’accueil, etc. « L’objectif est de rester dans la bienveillance réciproque, résume Philippe Nemoz qui, comme son homologue annécien, aimerait grossir les rangs des accueillants. Il suffit d’avoir une chambre libre et d’être à proximité des transports en commun, non loin du centre-ville où les migrants doivent se rendre tous les jours pour leurs démarches. » Une quarantaine de réfugiés a été hébergée depuis un an et demi chez des particuliers chambériens et cinq le sont déjà dans le Grand Annecy.


Dossier réalisé par Sylvie Bollard

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