Ain : Patrice Pointet, la main et la mémoire

par | 19 février 2026 à 8H00

À Oyonnax, cet artisan perpétue l’art rare de la lunette faite manuellement. À 65 ans, il transmet, avec passion, un savoir-faire menacé.

Patrice Pointet continue de faire vivre un geste devenu rare, presque confidentiel : fabriquer une monture de lunettes de A à Z, à la main. Dans son atelier oyonnaxien datant de 1905, le lunetier incarne à lui seul un pan de l’histoire industrielle du Haut-Bugey. Arrivé à Oyonnax à l’âge de cinq ans, Patrice Pointet est profondément ancré dans ce territoire où la lunetterie a longtemps été reine.

« Quand on est bien quelque part, on y reste », sourit-il. Dans les années 1990, la filière est encore florissante avec près de 90 fabricants dans la région, une formation de lunetiers au lycée Paul-Painlevé et une industrie entièrement fondée sur le travail manuel. « À l’époque, il n’y avait pas de numérique. Une personne faisait une passe, puis une autre. Aujourd’hui, il reste peut-être une quinzaine de personnes dans tout le milieu. »

Un savoir-faire à transmettre

Pendant trente ans, Patrice Pointet forge son expérience chez Bollé. Mais plus que la production industrielle, c’est la création qui le passionne. « Le matin, je dessine une lunette et le soir, elle se retrouve dans ma main, finie. C’est ça qui me plaît. » Une approche complète, du dessin à l’objet, qui le distingue des designers produits, souvent éloignés de la matière. « Aujourd’hui, je fais plus de formations que de design. Les créateurs viennent ici pour comprendre où mettre le nez », précise le lunetier.

L’aventure de la transmission débute presque par hasard, en 2016. Des opticiens, qui le découvrent sur des groupes Facebook, lui demandent de partager son savoir-faire. Très vite, la demande explose. Aujourd’hui, plus de 200 professionnels ont été formés, venus de toute la France mais aussi d’Australie ou de Polynésie.

En une semaine, même sans base, les stagiaires réalisent jusqu’à trois paires de lunettes. « Ils commencent par la main. Le plus important, c’est le geste. Savoir tenir une ligne. En une semaine, ils ont toutes les bases », explique Patrice qui fait partie des cinq derniers artisans à pratiquer encore cette technique en France.

« Je m’arrêterai quand je ne pourrai plus »

Sa clientèle est composée d’opticiens qui veulent se différencier, retrouver une identité propre face à la standardisation. La lunette faite main reste pourtant une réalité complexe : entre 40 et 80 passes sont nécessaires à partir d’une plaque d’acétate de cellulose, le même matériau autrefois utilisé pour les peignes. « Aujourd’hui, les machines numériques font beaucoup. Mais il faut vivre avec son époque. Ceux qui refusent d’avancer ne tiendront pas », estime Patrice.

En janvier dernier, la Ville d’Oyonnax lui a remis une médaille pour la transmission de son savoir-faire. Une reconnaissance qui l’a surpris : « Quand ils m’ont appelé, je me suis dit que c’était une blague. Moi, le plus petit artisan d’Oyonnax, aux côtés de grands patrons d’usine ? » Lui se définit avant tout comme un créateur, loin de toute ambition commerciale. « Lancer ma propre marque ? Je suis loin d’être un businessman. Je préfère rester dans mon atelier », répond en toute humilité l’Oyonnaxien.

Officiellement retraité, Patrice Pointet continue pourtant : « Je m’arrêterai quand je ne pourrai plus rien faire. » Entre deux formations, il suit l’évolution de ses anciens élèves, les met en relation avec les usines locales, leur fait découvrir le territoire, du lac de Nantua aux paysages du Bugey. Fidèle à Oyonnax, fidèle à un métier, il perpétue un savoir rare, convaincu que l’avenir passe aussi par la main et la transmission.


Thibault Jeanpierre

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