Coopération : l’eau en partage, entre activités agropastorales et ski

par | 2 décembre 2020

L’eau et son partage font partie intégrante des 16 éco-engagements annoncés par Domaines Skiables de France (DSF) début octobre, lors de son congrès. Des initiatives favorisent d’ores et déjà la coopération entre activités agropastorales et ski.

«On veut dire stop au montagne bashing. » Lors du congrès de Domaines Skiables de France (DSF) début octobre à Grenoble, son président Alexandre Maulin, a été on ne peut plus clair en annonçant 16 éco-engagements pris par l’ensemble des opérateurs de domaines skiables des 250 stations de ski françaises au terme de deux ans de travaux. Objectif ? Préserver la montagne en adoptant des mesures concrètes en matière de climat et d’énergie, de gestion de l’eau, de protection de la biodiversité, de préservation des paysages et de déchets.

La gestion de l’eau, ce « bien commun que nous devons partager », est un des enjeux stratégiques et complexes. C’est d’elle effectivement dont dépend la capacité à produire la neige de culture. Les exploitants de domaines skiables entendent notamment lisser leur prélèvement dans le temps, en stockant cette ressource dès que la production annuelle de neige en nécessite plus de 100 000 m3. Et ils s’engagent à discuter, bassin par bassin, de la création de retenues collinaires pour la prélever, quand elle est en surabondance comme au printemps, et à la partager avec les éleveurs de leur territoire en période estivale.

« 90 000, c’est le nombre de bêtes qui paissent sur les domaines skiables en été en Savoie Mont Blanc, dont 21 000 en Haute-Savoie. »

Sous la neige, l’alpage

La collaboration entre agriculteurs et exploitants de remontées mécaniques n’est toutefois pas nouvelle. Voici plus de dix ans que DSF et les deux Sociétés d’économie alpestre (SEA) du territoire travaillent ensemble. En témoignent une première étude sur l’impact de la neige sur la production fourragère en altitude, puis la réalisation d’un guide pratique de collaboration, “sous la neige, l’alpage”, en 2013. En 2014, la signature d’une charte entre DSF et l’assemblée permanente des chambres d’agriculture entérine notamment une « communication et des échanges en amont pour optimiser les complémentarités potentielles ».

« On partage le même espace et on se doit de mieux se connaître. Il existe une vraie volonté des deux mondes de faire des choses ensemble », relevait Yves Dimier, responsable de la commission communication et économie chez DSF et directeur de Val Cenis, lors d’une rencontre technique “agriculture et domaines skiables”, début juillet, aux Saisies.

Des réunions annuelles, organisées au sein de plusieurs grands domaines skiables, présentent ainsi « l’avantage de garder un lien constant entre tous les acteurs, de présenter les nouveaux projets et de discuter des erreurs et réussites du passé. C’est également l’endroit idéal pour développer des projets en commun », relève François Finance, de la SEA 74 qui travaille par ailleurs actuellement « à la création d’une convention de partage de l’eau avec les domaines skiables grâce à l’aide de DSF 74. Celle-ci permettra de formaliser les relations entre les alpagistes et exploitants de domaine skiable concernant ces infrastructures partagées. »

30% des alpages concernés par un domaine skiable

Aujourd’hui, un peu moins d’un tiers de la surface de Savoie Mont Blanc est utilisé par le pastoralisme, 28 % sont concernés par un domaine skiable en Savoie, 31 % en Haute-Savoie et l’on estime à 90 000 le nombre de bêtes qui paissent sur les domaines skiables en été, avec des besoins en eau allant de six litres par jour pour une chèvre à 100 pour une vache laitière.

Sans compter bien souvent aussi les besoins pour le nettoyage et l’installation de la traite… « À cela s’ajoute l’évolution des précipitations liée au changement climatique, avec un transfert d’une partie des précipitations de l’été vers l’hiver, des canicules estivales plus fréquentes », rappelle Antoine Rouillon, directeur de la SEA 74. « On a une combinaison de besoins plus élevés et de ressources moindres. » D’où l’intérêt de pouvoir bénéficier d’une retenue d’altitude à proximité des troupeaux, qui sont aussi des acteurs majeurs de l’entretien de l’espace.

Mais pour que cette réserve soit à double usage, il faut qu’elle intègre, dès sa conception, des regards permettant l’abreuvement du bétail. Cela demande donc une concertation bien en amont entre les différents acteurs, sachant qu’un dossier peut mettre plusieurs années pour obtenir toutes les autorisations administratives nécessaires, compte tenu du caractère souvent sensible de la construction.

48 retenues à double usage en Savoie Mont Blanc

Autres exemples de partage d’usage entre remontées mécaniques et agriculteurs : à La Norma, la cabane qui sert de local d’exploitation au télésiège du Carrelet l’hiver est utilisée par un alpagiste en été. A Châtel (photo), on récupère les “fonds de granges” (les restes de foin) pour revégétaliser les pistes.

À ce jour, il existe 53 retenues d’altitude en Haute-Savoie, 52 en Savoie dont respectivement 16 et 32 intègrent un double usage. Ainsi aux Saisies, où le domaine skiable est occupé l’été par les troupeaux d’une vingtaine d’agriculteurs, trois des quatre retenues collinaires prennent en compte les besoins du monde agricole. À Saint-Gervais, où 60 % du domaine skiable sont paturés, la retenue du col de Joux, à 1900 mètres, a quant à elle permis de réimplanter un alpage laitier, avec rénovation d’un chalet d’alpage et installation d’une pompe de relevage pour permettre l’alimentation en eau du lieu.

Une initiative qui fait le bonheur du Gaec des Roches Fleuries, qui recherchait une estive pour ses 32 vaches laitières et sa cinquantaine de chèvres et pour lequel la ressource en eau sur place était nécessaire. « Dès sa conception, nous avons cherché à intégrer et concilier le projet avec les enjeux agropastoraux. C’est très important d’y réfléchir bien en amont, pour des raisons techniques notamment », relève Alexandre Bulin, directeur du domaine skiable.

« La clé est dans la communication, confirme Flavie Melendez, co-associée au sein du Gaec. « Nous sommes colocataires de cet espace communal, c’est un rapport gagnant gagnant. » Alors que les caprins mènent un gros travail de débroussaillage estival sur les pistes noires, le site, doté d’une splendide vue à 360° avec le mont Blanc en toile de fond, a également vocation à devenir un point d’attrait touristique, permettant notamment une sensibilisation des promeneurs. Flavie Mélendez espère même pouvoir, si les autorisations lui sont données, installer deux bulles transparentes démontables, pour permettre à des vacanciers de partager, à leurs côtés, les activités de l’alpage.


Hélène Vermare


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