Chutes de blocs, éboulements, écroulements, glissements de terrain… les phénomènes gravitaires se renforcent en fréquence et en intensité. Au point de menacer la pérennité du tourisme et de la vie en montagne ?
Gigantesque éboulement rocheux à La Praz en Maurienne en août 2023. Crue torrentielle inédite à La Bérarde (Isère) en juin 2024. Écroulement du glacier du Birch qui ensevelit Blatten (Valais ; Suisse) au printemps 2025… Au fil des ans, les catastrophes naturelles dévastatrices déferlent dans l’actualité des territoires de montagne. Le fruit d’une plus grande médiatisation, notamment avec les réseaux sociaux, ou réelle augmentation de ces phénomènes ?
« L’érosion a toujours existé et toutes les chaînes de montagnes sont vouées à disparaître : éboulements et écroulements n’ont rien de nouveau », rappelle d’abord François Nicot, responsable scientifique de la chaire “Montagne infrastructure risque environnement” (Mire) de la Fondation de l’Université Savoie Mont-Blanc. « Mais si l’on regarde les statistiques, les phénomènes gravitaires se sont renforcés en fréquence et intensité sur la période récente. »
D’ailleurs si une telle chaire a été lancée, en 2022 c’est bien parce qu’acteurs publics et privés et chercheurs avaient identifié des enjeux croissants.
Changement climatique
« Nous observons des épisodes pluvieux plus intenses et plus fréquents, même si les Pays de Savoie ne sont pas les territoires les plus concernés », complète Laurent Dubois, adjoint au chef de groupe “Risques naturels” au Cerema (Centre d’étude et d’expertise spécialisé sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement). Si en haute altitude le dégel du permafrost favorise certains événements, plus bas ce sont plutôt les épisodes de fortes précipitations qui entraînent les catastrophes hors norme.
Et la situation ne devrait pas s’arranger : « le changement climatique accentue désormais le risque naturel lié aux mouvements de terrain », indique le Cerema dans un récent dossier consacré au sujet. De quoi mettre en péril le tourisme voire la vie quotidienne dans certains territoires de montagne ? « La présence humaine en stations n’est pas menacée d’un point de vue global, mais des phénomènes peuvent se produire localement, au cas par cas », estime François Nicot en ajoutant que « l’attention doit surtout porter sur les axes de communication. »
L’une des clefs de l’adaptation réside dans une meilleure connaissance du risque. La chaire Mire s’y attelle, en favorisant les échanges entre universitaires, institutionnels et acteurs privés (données, retours d’expériences et bonnes pratiques…).

Éboulement sur la RD91D à Champagny-en-Vanoise. © Département Savoie.
Multiplicité des acteurs
Au niveau national, l’ambition est la même, avec le projet C2ROP (Chutes de blocs, Risques Rocheux et Ouvrages de Protection), lancé en 2014 et également piloté par François Nicot. En outre, il existe des échanges réguliers, mais plutôt informels, avec les pays voisins, notamment la Suisse, l’Italie ou l’Autriche. Mais, en raison de la multiplicité des acteurs (ministères et organismes d’État ; collectivités locales ; gestionnaires d’infrastructures type SNCF ou EDF ; acteurs privés ; universitaires…) il n’existe toujours pas, par exemple, une base de données unique et exhaustive dédiée aux mouvements de terrains. Dommage : l’intelligence artificielle pourrait s’en régaler.
Car la prévention des risques naturels est devenue une discipline de haute technologie. Au niveau de l’exploitation des données, mais aussi sur le terrain : webcam, drone, scanner laser, radar interférométrique, doppler et autre écoute micro-sismique permettent de mieux appréhender l’urgence et la gravité. Pas de quoi, pour autant, faire disparaître le risque. Et il y a fort à parier que le printemps et l’été prochains apporteront une fois de plus leur lot d’événements dévastateurs mais de moins en moins exceptionnels.
« On surveille au mieux, mais nous subissons les aléas météo »
En Savoie, les dépenses de sécurisation des routes explosent face à la recrudescence des événements. Le 1er février 2025 deux gros blocs rocheux dévalent la pente et viennent s’écraser sur la RN90, un peu à l’aval de Moutiers. Le secteur était pourtant protégé par des filets : les rochers les ont couchés. L’événement rappelle une fois de plus que le territoire, très montagneux, est particulièrement exposé au risque. Et que, malgré toutes les précautions prises et tous les travaux engagés, sécuriser à 100 % l’ensemble du réseau relève de l’impossible.

Travaux dans les Gorges de l’Arly, en 2024. © Département Savoie.
La Savoie a été le premier Département, il y a plus d’un quart de siècle, à se doter, d’un pôle “Risques naturels et avalancheux” (au sein de la direction des infrastructures). Et pour sécuriser ses 3 100 km de routes (dont 900 km situés à plus de 1 000 m d’altitude) il a installé et entretient près de 2 000 ouvrages de protection : filets, pare-blocs, tunnels et galeries… Et pourtant, ces dernières années, le nombre d’événements touchant son réseau routier a bondi. En année courante, il y en avait une petite centaine ; en 2018, il y en eut le triple. Et en 2023, ce fut près de 300… rien qu’en trois semaines particulièrement arrosées en fin d’année !
« Le changement climatique est un facteur aggravant, commente Olivier Thevenet, vice-président aux Infrastructures. Et ça ne va pas s’améliorer, ça sera pire demain… »
Et en la matière, pire veut dire à la fois plus risqué et… plus cher. Entre 2016 et 2024, le Département a vu ses dépenses directement liées au risque naturel et celles de son fonds d’intervention d’urgence (post-événement) être multipliées par 5.
Seul face au risque
« C’était 5,6 M€ en 2016, presque 9 M€ en 2018, près de 12 M€ en 2021 et 27 M€ pour l’année noire de 2024, détaille l’élu. La difficulté est de faire de la prévention : on ne sait pas où va tomber le gros orage ou le cumul de pluie exceptionnel. On surveille au mieux mais nous subissons les aléas météorologiques. » Le Département dispose de quelques aides étatiques (Fonds Vert et Dotation de solidarité au titre des évènements climatiques) mais elles se comptent en centaines de milliers d’euros plutôt qu’en millions.
« Globalement les collectivités sont assez seules face à ce risque », résume Jean- Philippe Laplanche, le directeur des infrastructures.
« Par chance, nous avons bénéficié d’une hausse importante des droits de mutation après le covid et cela nous avait permis de provisionner 60 M€ : nous avons pu piocher dans cette réserve en 2024, reprend Olivier Thevenet. Mais si les dépenses continuent d’augmenter, il va falloir se poser des questions. D’autant que plus personne ne veut assurer nos infrastructures, le risque est trop élevé. »
Et le vice-président de conclure en évoquant, pour raison économique, une potentielle réduction du parc routier, par la fermeture des toutes petites routes très peu fréquentées et pour lesquelles il existe des alternatives.
Eric Renevier
Crédit photo à la une : https://www.francebleu.fr/infos/transports/eboulement-en-savoie-la-rn90-vers-les-stations-de-la-tarentaise-totalement-rouverte-des-ce-vendredi-7935188
Cet article est issu de notre magazine « Panorama économique des domaines skiables 2025-2026 », disponible au format liseuse en ligne ou au format papier.









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