Spécialiste de la revitalisation des centres anciens et du ré-emploi des friches industrielles, Djamel Klouche (urbaniste et architecte, cofondateur de l’agence AUC et Grand prix de l’urbanisme en 2021) prône une approche holistique et soutenable de l’urbanisme, intégrant les dimensions environnementales, sociales et économiques. Interview.
L’inquiétude sur les risques d’un réchauffement climatique des villes est-elle légitime ? Et comment le cas échéant y répondre ?
L’exemple d’Annecy montre que ce réchauffement est plus que réel : 2020 fut l’année la plus chaude enregistrée dans la ville depuis 1876. Dans le cadre de la mission prospective qui nous a été confiée par la municipalité, Annecy 2050, nous avons imaginé les étapes et les réponses possibles pour faire face à ce phénomène. Nous avons travaillé de façon à ménager la ville et l’avons envisagée autrement que via les prismes habituels. Nous sommes partis de l’idée de « penser la ville par le climat ». Pour cela, nous nous sommes appuyés sur la géographie, sur l’hydrographie comme matrice d’un redéveloppement de la ville sur ellemême. Cela nous permet de définir et de dessiner des corridors de fraîcheur pour construire un modèle de « ville poreuse » permettant une circulation d’air entre les montagnes. Cela passe par une renaturation forte des espaces.

« Il faut absolument aller vers un urbanisme de la ressource »
Cela veut dire créer des forêts en ville ?
Il faut imaginer des microforêts urbaines qui rendent possible l’aménagement de ces corridors de fraîcheur précédemment évoqués, reliant les grands espaces naturels. À Annecy, cela se traduirait par la création d’un lien entre le lac, le Fier et le reste du territoire. Dans ce contexte précis, le Vallon du Fier constitue un territoire clé du schéma. Nous y proposons la réalisation d’un grand parc, en complément de la forêt à proximité. L’objectif est de construire une grande polarité verte le long du Fier.
En revanche, cela signifie-t-il des espaces sans bâtiment ?
Pour installer ces microforêts, il est tout à fait possible d’utiliser de l’espace minéral public urbain, le plus souvent celui dédié au stationnement. Des centaines d’hectares minéralisés, fermés et donc renvoyant de la chaleur, sont actuellement dédiés à la voiture. Il ne s’agit pas de tout changer de manière brutale, mais de mettre en place un processus progressif visant à verdir la ville. Ce travail doit se faire en articulation avec les réflexions en cours sur les mobilités et les circulations douces qui sont menées conjointement par la Ville et l’Agglomération.
« Il faut imaginer des microforêts urbaines qui rendent possible l’aménagement de ces corridors de fraîcheur, reliant les grands espaces naturels. »
Peut-on concilier une urbanisation nécessaire, poussée par la démographie, et cette renaturation ?
Cette stratégie de renaturation des espaces publics existants et des espaces en mutation doit s’accompagner évidemment d’un projet d’intensification urbaine par des quartiers mixtes et hybrides qui peuvent se développer autour de ces futures polarités vertes, comme cela pourrait être le cas autour du parc du Vallon du Fier. Cela implique un changement culturel dans la manière de penser l’aménagement de la ville : il faut absolument aller vers ce que nous appelons un « urbanisme de la ressource », c’est-à-dire penser la ville à partir de ses ressources propres, de ses héritages pour mieux l’adapter aux nouveaux enjeux climatiques. Cela signifie arrêter de bâtir de manière extensive pour s’acheminer vers des stratégies de transformation des territoires existants La ville est déjà là, le territoire à construire doit être imaginé à partir de ce « déjà là ». Il faut le planifier à partir des ressources existantes et de celles dont on dispose. Et surtout tenir compte des limites de ces ressources, loin d’être inépuisables. Cela implique un réel changement dans les modes de faire et même les modes de penser. Nous devons développer des projets pilotes et des projets démonstrateurs illustrant l’effet levier de la transformation du patrimoine bâti existant… ce n’est qu’à cette condition que la filière de la construction et de l’immobilier pourra s’engager dans ce processus vertueux.
« Cela implique un changement culturel dans la manière de penser l’aménagement de la ville. »
N’est-il pas trop tard pour agir ?
La prospective, comme c’est le cas avec Annecy 2050, doit permettre de se projeter et de trouver le chemin de la transition. Il existe des étapes et la nécessité de concilier temps court et temps long. Mais il est encore temps d’agir maintenant pour engager l’avenir, vingt-cinq ans nous séparent de 2050.
Propos recueillis par Catherine Bocquet
Image à la une : Annecy 2050
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Cet article est issu de notre magazine « Panorama économique Immobilier 2024 », disponible au format liseuse en ligne ou au format papier.










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