Loup combien es-tu ? Combien coûtes-tu ?

par | 1 Avr 2022

La députée de Savoie Émilie Bonnivard a fait ses comptes dans un rapport parlementaire : selon elle, chaque loup coûte 100 000 euros d’argent public. Un chiffre qui porte… mais qui ne règle pas un problème éminemment complexe.

Pour la députée mauriennaise, la preuve est faite : « La politique actuelle ne fonctionne pas ». Émilie Bonnivard a déposé fin février son rapport d’information « relatif aux conséquences financières et budgétaires de la présence des grands prédateurs sur le territoire national », répondant à une mission confiée par la commission des finances, de l’économie générale et du contrôle budgétaire, de l’Assemblée nationale. C’est donc bien sous l’angle économique qu’elle étudie les politiques, française et européenne, liées au loup, à l’ours et au lynx.

Une manière de centrer son propos autour du pastoralisme (sa conférence de presse locale était d’ailleurs organisée dans la ferme du président du Syndicat ovin de Savoie). S’il s’agit de protéger le loup, ça fonctionne, merci : la France en comptait officiellement 194 en 2009, 293 en 2015… et 624 en 2021. Des chiffres à prendre avec des pincettes, convient-elle : il s’agit bien d’une moyenne et la marge d’erreur est importante. Pour 2021, ce serait 414 en hypothèse basse et 834 en hypothèse haute.

« Pendant plus de vingt ans, nous n’avons eu que trois meutes en Savoie. En deux ans, on est passé à quinze meutes. Pourquoi ? Tirer dans une meute la fait “éclater” : il y avait une seule mère, il y en a trois, qui vont coloniser de nouveaux territoires. C’est l’inverse de ce qui était recherché. »

« Foutaises ! », s’emportent les représentants des éleveurs : des loups, il y en aurait bien plus. Le président du conseil départemental de la Haute- Savoie a fait part de son intention d’organiser un comptage indépendant « et objectif » dans le cadre d’un plan chasse qu’il dévoilera bientôt. On attend de savoir comment il s’y prendra, tant la tâche semble ardue…

« Les zones où loups, hommes et brebis cohabitent sont pourtant nombreuses dans le monde. Dans les Asturies ou les Abruzzes, le loup n’a jamais disparu. Au fil du temps, les élevages se sont adaptés à sa présence. Il faut réapprendre à vivre avec le loup en France, c’est-à-dire comprendre son fonctionnement, trouver les bonnes protections. »

66 millions au total

Reste que les loups sont aujourd’hui présents dans 40 départements et 125 zones permanentes, un chiffre qui a triplé en seulement cinq ans. Légalement parlant, le loup n’est plus une espèce menacée. Mais le pastoralisme l’est, estime la députée : « Entre 2010 et 2020, le nombre d’attaques a explosé, passant de 984 à 3 730 par an », énonce-t-elle. « Dans le même temps, le nombre des victimes est passé de 3 791 à 11 849. »

Et le budget alloué à cette question des prédateurs suit la même pente : « Le coût des seules mesures de protection des troupeaux est passé de 6,2 millions d’euros en 2010 à 29,76 millions en 2020 ; les dépenses d’indemnisation des éleveurs d’un million à 4,54. » Émilie Bonnivard établit la facture globale à 56 millions d’argent public en 2020, en ajoutant les mesures “pastoralisme” et les dépenses d’État (crédits d’urgence, frais de personnel, défraiement des louvetiers…).

Somme à laquelle elle ajoute dix millions pris en charge par les acteurs privés, « dont presque huit millions par les éleveurs, ce qui est considérable pour des dépenses totalement non productives », a-t-elle déclaré devant les députés. Lors de sa conférence de presse, elle va un peu plus loin : « Chaque loup coûte 100 000 euros à la puissance publique. »

Sa conclusion ? « L’objectif recherché – réduire significativement le nombre d’attaques –n’est pas atteint. Nous sommes dans une fuite en avant de cette politique publique, qui embarrasse d’ailleurs beaucoup de monde. J’ai posé une question simple à la Commission européenne : combien coûtent les mesures de protection à l’échelle européenne ? Personne n’a été capable de me répondre. »

« Le loup, c’est la goutte qui fait déborder le vase d’une agriculture également malade du changement climatique, de la pression constante sur les prix… », estime Jean-Marc Landry, dans un monde où « 96 % de la biomasse des mammifères est constituée de l’homme et des animaux qu’il a domestiqués. La faune sauvage ne pèse plus que 4 % ».

Vivre avec les loups

« Dix mille animaux tués chaque année, évidemment qu’on ne peut pas s’en satisfaire », fulmine Luc Étellin, le président du Syndicat ovin de Savoie. « La réalité, poursuit-il, c’est que confrontés au travail énorme que demande la défense contre le loup, les bergers commencent à moins monter en alpage, redescendent plus tôt, bougent moins… Au moment où on nous parle sans arrêt du bien-être animal, où les consommateurs nous demandent des produits naturels, issus du terroir, le loup nous conduit à des modes d’élevage et de production beaucoup plus hors-sol. C’est ce qu’on veut ? Nous demandons simplement qu’on nous laisse les moyens de nous défendre. »

« J’ai un frère éleveur », confie Yves Jorand, administrateur de la Ligue de protection des oiseaux (LPO) et de France Nature Environnement (FNE). « Je sais bien que le loup cause des dégâts et qu’il faut chercher des solutions avec ceux qui sont sur le terrain. Avançons ensemble sur ce dossier complexe. Mais ne faisons pas n’importe quoi. Pendant plus de vingt ans, nous n’avons eu que trois meutes en Savoie. Avec des opposants résolus, qui sont allés jusqu’à séquestrer le président et le directeur du parc national de la Vanoise pendant 15 heures en 2015. Pour calmer le jeu le préfet a accordé le tir de six loups. En deux ans, on est passé à quinze meutes. Pourquoi ? Tirer dans une meute la fait “éclater” : il y avait une seule mère, il y en a trois, qui vont coloniser de nouveaux territoires. C’est l’inverse de ce qui était recherché. »

Et même si Émilie Bonnivard estime qu’il « faut interroger le principe même de la cohabitation entre le loup et l’homme », il remarque que « les zones où loups, hommes et brebis cohabitent sont pourtant nombreuses dans le monde. Dans les Asturies ou les Abruzzes, le loup n’a jamais disparu. Au fil du temps, les élevages se sont adaptés à sa présence. Il faut réapprendre à vivre avec le loup en France, c’est-à-dire comprendre son fonctionnement, trouver les bonnes protections. Il ne s’agit ni d’éradiquer complètement le loup, c’est illusoire à mon avis, ni de refuser tout tir ; il faut trouver un point d’équilibre. Donc discuter. »

Et prendre un peu de hauteur. « Le loup, c’est la goutte qui fait déborder le vase d’une agriculture également malade du changement climatique, de la pression constante sur les prix… », estime Jean-Marc Landry, dans un monde où « 96 % de la biomasse des mammifères est constituée de l’homme et des animaux qu’il a domestiqués. La faune sauvage ne pèse plus que 4 % ».


Philippe Claret
Crédit photo à la une : Delphine Beausoleil sur Unsplash


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