La filière du bâtiment reste exposée à une situation économique tendue. Les savoirs-faire sont là, les commandes un peu moins… Assistons-nous à un retournement conjoncturel (réglementations, taux immobiliers, géopolitique, etc.) ou structurel (énergie, ressources, dérèglement climatique, etc.) ?
Un an après avoir émis de multiples propositions destinées à desserrer l’étau administratif dont elle souffre, la filière de la construction reste en attente d’un redémarrage. La baisse des taux d’intérêt constatée en septembre n’a pas corrigé la dégradation enregistrée sur le marché du logement, notamment dans le neuf. À l’échelle régionale, le nombre de permis de construire a même chuté plus fortement (-20,4 %) que sur le plan national (-14,3 %). Les mises en chantier diminuent également, depuis janvier 2024, de 7,8 % sur Auvergne-Rhône- Alpes (Aura).

En Savoie Mont Blanc
Le prisme départemental n’échappe pas à ces constats. « Nos carnets de commandes sont en baisse avec, sur l’ensemble de la Savoie, une chute de 42 % du nombre de logements autorisés sur les 12 derniers mois, et une diminution de 27 % du nombre de logements commencés » analyse David Gandaubert, le président de la Fédération BTP Savoie.
L’organisation professionnelle estime qu’il manque à l’échelle du département près de 4 000 logements chaque année pour absorber une démographie positive et le desserrement des foyers, consécutif aux divorces et aux séparations. « Nous avons réalisé 880 logements en 2023. C’est dire que l’écart se creuse », déplore David Gandaubert, en rappelant que la filière représente près de 1,8 milliard d’euros de chiffre d’affaires en Savoie (hors chantier du Lyon-Turin).

Défaillances
En Haute-Savoie, le chiffre d’affaires de la construction a également baissé de 5 à 10 % en 2024 par rapport à l’année précédente, reflétant une situation là aussi tendue avec une demande résidentielle en berne. Les autorisations de construction de logement neuf ont chuté de 25 % et les mises en chantier de 20 % sur une année.
En conséquence, les défaillances ont explosé en un an de 35,2 % dans le gros oeuvre et de 27,4 % dans le second oeuvre (selon l’analyste Altares) à l’échelle de la France.
Entre janvier et octobre 2024 selon les tribunaux de commerces, le nombre d’ouverture de procédures collectives a atteint, 444 en Savoie (+62 par rapport à 2023), avec une très nette augmentation des redressements judiciaires (134 en 2024, 118 en 2023) et des liquidations judiciaires (243 en 2024, 184 en 2023). Ce nombre s’établit à 370 en Haute-Savoie (+55 en un an) avec là aussi une hausse des redressements judiciaires (137 en 2024, 89 en 2023) et des liquidations judiciaires (193 en 2024, 188 en 2023).
Les entreprises du BTP représentent en moyenne 19 % en Savoie et 20 % en Haute- Savoie de ces jugements. Par ricochet, l’emploi est fragilisé. Entre les premiers semestres 2023 et 2024, près de 20 800 postes ont été perdus dans le bâtiment en France selon la Fédération française du bâtiment (FFB). La filière pourrait voir disparaître 45 000 à 60 000 postes à fin 2024, et même « 150 000 salariés en moins en 2025 si aucune réaction politique n’est entreprise » considère Olivier Salleron, son président.
Pour David Gandaubert, la situation affiche davantage de stabilité en Savoie grâce « au recours à l’intérim et aux saisonniers qui font le tampon ». Dans ce contexte dégradé, la trésorerie des entreprises est impactée. Selon la Confédération artisanale des petites entreprises du bâtiment (Capeb), 28 % de ses ressortissants déclarent une détérioration de la trésorerie au troisième trimestre 2024 et 24 % expriment des besoins de trésorerie (+5 % en un an). La baisse de l’activité concerne même une PME sur deux et se cumule à l’allongement des délais de paiement des clients (pour 45 % des entreprises adhérentes).
« Les carnets de commandes se sont fortement raccourcis et s’établissent désormais à 3 mois, en moyenne » note Joëlle Safrand- Loup, secrétaire générale de la Capeb Savoie.

Des difficultés
Comment expliquer de tels constats ? Pour le président de la Fédération BTP Savoie, « le département rencontre des soucis de foncier et une certaine frilosité politique à encourager la promotion immobilière. Cela s’ajoute aux difficultés conjoncturelles déjà clairement identifiées comme la hausse du coût des matériaux, de 4,3 % à 8,7 % par exemple sur les plastiques alvéolaires, les produits en aluminium ou le cuivre, l’inflation, mais également les réglementations à l’instar du zéro artificialisation net ou de la réglementation énergétique 2020 pour la construction neuve ». L’ensemble de ces mesures engendreraiit un surcoût de la construction neuve proche de 25 %
La rénovation patine
Quant aux espoirs fondés sur la rénovation et l’amélioration de l’habitat, le segment patine. La réforme de MaPrimeRénov a ralenti les ardeurs. La production de logements rénovés se stabilise, sur le plan national comme en Aura, à +1,1 % entre 2023 et 2024 (dont 0,5 % dans le domaine de la rénovation énergétique). « Les changements successifs des dispositifs et le manque de visibilité ont freiné les professionnels comme les particuliers » regrette Joëlle Safrand-Loup.
La Capeb Savoie observe ainsi un affaiblissement du nombre d’entreprises désireuses d’obtenir la qualification RGE (reconnu garant de l’environnement), nécessaire pour l’activation du dispositif : « Cette qualification représente un investissement pour les PME, des audits réguliers coûteux car ils ne sont pas proportionnels à la taille des entreprises. En réaction, des petites structures ont décidé de quitter le label ou de ne pas y souscrire ».
En Haute-Savoie, la Capeb reçoit de nombreuses interrogations sur la fin d’activité. « Les professionnels qui ne sont pourtant pas concernés par la retraite mais ressentent le désir de rejoindre la Suisse ou le salariat sont de plus en plus nombreux à nous interroger » observe Sandrine Veiga, secrétaire générale. Tous les corps d’état sont touchés, avec cependant un point saillant dans la maçonnerie. En corollaire, le syndicat constate une légère érosion des adhésions.

Guère mieux en 2025
Ce contexte tendu risque-t-il de perdurer ? La FFB le redoute. Selon elle, la part des promoteurs qui envisagent de mettre à l’étude de nouveaux programmes immobiliers s’érodait de 49,5 % fin juillet 2024. Motif : une mévente immobilière notamment chez les particuliers, de 39,9 % sur le premier semestre 2024 et de 38,8 % sur le second. Ce volume de commercialisation serait le plus bas enregistré depuis 1995 en France.
La Capeb Haute-Savoie reste plus confiante. « Nos chefs d’entreprise conservent un carnet de commandes fourni ; ils restent plutôt positifs malgré une certaine usure à l’égard de la réglementation et des obligations nouvelles », observe Sandrine Veiga. Une analyse que partage Joëlle Safrand-Loup. La secrétaire générale de la Capeb Savoie note que les adhérents, très impliqués dans la rénovation, attendent des certitudes quant à la poursuite de MaPrimeRénov et des politiques incitatives.
« Les positions des législateurs sur le maintien des taux de TVA à 5,5 % et à 10 % appliqués à la rénovation sont très observées » confirme-t-elle. Son syndicat qui demande la simplification du procédé RGE mènera une campagne d’information en direction des entreprises du département au cours de l’année 2025. Cette tournée sensibilisera les professionnels au contexte technique de la rénovation et d’amélioration de l’habitat.
Jean-François Dastrevigne, le président du Syndicat Général BTP73, prêche lui aussi pour une simplification administrative : « Nous nous employons aux côtés de la Banque de France à trouver des solutions simples, efficaces et confortant le dialogue afin de bénéficier de réponses rapides ». Dans ce contexte, la filière mise sur le dynamisme du territoire pour activer les carnets de commandes, mais aussi sur les annonces gouvernementales pour répondre « aux besoins en termes de rénovation énergétique et d’accessibilité des logements ».

Raphaël Sandraz
Cet article est issu de notre magazine Panorama économique du BTP 2025, disponible au format liseuse en ligne ou au format papier










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