Rénovation énergétique : des marchés à la pelle

par | 22 mars 2022 à 16H04

Concernés par une obligation de réduction progressive de leur consommation d’énergie, les bâtiments de plus de 1 000 m2 doivent faire l’objet d’un diagnostic débouchant sur l’élaboration d’un programme de travaux. Ce cadre réglementaire et les aides allouées dopent la demande, mais la filière manque encore de compétences.

Les propriétaires ou exploitants de bâtiments tertiaires de plus de 1 000 m² devront réduire de 40 % leur consommation d’énergie d’ici 2030. Puis la baisse atteindra les 50 % en 2040, 60 % en 2050. Issue du décret “Tertiaire”, cette obligation réglementaire vise à réduire l’impact environnemental du bâtiment, responsable de 45 % de la consommation d’énergie finale et 27 % des émissions de gaz à effet de serre (GES). Tous bâtiments confondus, les marchés de travaux à réaliser pour améliorer la performance énergétique du parc bâti sont estimés, en France, à 14 milliards d’euros (Md€) par an durant trente ans.

Objectifs de performance

Les outils déployés par les pouvoirs publics pour massifier les programmes et en faciliter la mise en œuvre se déclinent selon les types de bâtiment. Assortis d’aides financières, ils constituent un levier d’autant plus incitatif que le prix des énergies fossiles flambe. « Les marchés de la rénovation énergétique des bâtiments sont globalement en progression sur Auvergne-Rhône-Alpes. L’activité est particulièrement forte sur les métropoles de Grenoble et Lyon, et plutôt stable sur les Savoie et l’Ain, en raison sans doute des démarches de concertation impulsée par les équipes municipales nouvellement élues », observe Aurélie Duparchy, responsable d’opérations à la SPL Oser. Cette société publique locale réalise, sur l’ensemble de la région, des programmes « BBC Rénovation » (bâtiment basse consommation) via un contrat de performance énergétique (CPE).

Une montée en compétence

Signé entre une maîtrise d’ouvrage et un opérateur, ce CPE fixe des objectifs de performance énergétique et contrôle qu’ils sont atteints après la réalisation de travaux de rénovation, sous peine de sanctions financières. « L’expérience montre que les CPE fonctionnent bien et que les objectifs sont atteints, après d’éventuels réglages la première année. On constate aussi une montée en compétence des entreprises, de plus en plus nombreuses à être capables de répondre à nos marchés », précise Aurélie Duparchy. Mais les carnets de commandes bien remplis des professionnels peuvent conduire à des appels d’offres globaux infructueux, comme au Bourget-du-Lac où la SPL va finalement opter pour un autre montage, avec le choix d’un architecte et de sociétés choisies séparément.

Un essor des marchés

Depuis sa création en 2012, la SPL a lancé neuf programmes de rénovation dans l’Ain dont sept concernent Bourg-en-Bresse. En Savoie et Haute-Savoie, sur les quinze projets signés en CPE, dix sont livrés. À La Motte-Servolex, l’école Pergaud et le gymnase Coubertin sont en cours de travaux, tandis que la concertation est engagée par l’école du Val-des-Roses, à Albertville, dont la rénovation s’inscrit dans le cadre d’un programme de renouvellement urbain du quartier.

À Annecy, où les deux premiers programmes (hôtel de ville de Cran et groupe scolaire des Romains) ont été achevés en 2018, l’école Cotfa (4 800 m² construits en 1960 et 2007) a achevé sa mue en 2021. D’un montant de 3,68 millions d’euros (M€), le chantier a porté sur l’isolation, le remplacement des menuiseries, la remise à niveau des systèmes de chauffage et ventilation, la création d’une centrale photovoltaïque de 56 kWc. Les économies d’énergie générées sont de 20 000 euros par an, en tenant compte de la revente de l’énergie produite par la centrale.

À Passy, un budget de 4 M€ avait été programmé durant le mandat précédent pour la rénovation énergétique des bâtiments. L’enveloppe prévue pour la période 2020-2026 est de 5 M€. Sont concernés une douzaine de logements communaux, le centre culturel du plateau d’Assy, l’école de Chedde-le-Haut et peut-être le cinéma du plateau d’Assy. « Nous avons d’autres projets, comme faire monter le gaz de ville au chef-lieu et réaliser, avec le Syane, une chaufferie collective à Marlioz qui sera approvisionnée par du bois local. C’est un investissement de 5 M€ qui sera livré en 2024 », ajoute Raphaël Castera, le maire de Passy.

1 Milliard pour le CD 74

En avril 2021, le conseil départemental de la Haute-Savoie a signé avec un groupement piloté par Dalkia Smart Building un marché public global de dix ans concernant 34 bâtiments dont 29 collèges. Ce contrat, qui porte notamment sur l’éclairage et la conversion de chaudières fioul en chaudières biomasse, vise à réduire de 26 % les factures énergétiques et de 38 % les émissions de GES. Il renforce les travaux décidés suite à l’audit réalisé sur le reste du parc. Le premier budget de la mandature, voté le 28 février dernier, a ainsi hissé la rénovation énergétique des bâtiments au rang des priorités.

« Sur les 4 Md€ d’investissement du mandat, 1 Md€ sera alloué à ce sujet », souligne Martial Saddier, le président du conseil. « Au total, une centaine de bâtiments (collèges, voiries, centres médico-sociaux…) seront soit déconstruits-reconstruits, soit entièrement rénovés, afin de diminuer nos émissions de carbone. » La moitié de ces chantiers sera confiée à des prestataires extérieurs, l’autre moitié sera traitée en interne grâce au recrutement de profils spécialisés venant renforcer les équipes du Département.

Forte demande d’audits

Avant le 30 septembre 2022, les propriétaires de bâtiments concernés par le décret “Tertiaire” devront déclarer la consommation de référence, nécessaire pour évaluer les améliorations à venir. « Alors que de nombreux acteurs privés ignorent cette évolution et tardent à prendre les mesures nécessaires, les collectivités et syndicats d’énergie nous sollicitent beaucoup pour réaliser des audits énergétiques », constate Luc Flye Sainte-Marie, fondateur et dirigeant d’Eneos (Bassens – 73). Fondée en 2009, cette agence spécialisée dans l’ingénierie et la maîtrise énergétique emploie une dizaine de salariés pour un chiffre d’affaires 2020-2021 de 850 000 euros.

Dans un contexte de forte demande, elle est en cours de recrutement pour un poste de conduite et suivi de chantier mais privilégie le travail en réseau, avec d’autres professionnels partenaires. Elle intervient sur les Alpes, le Rhône et l’Ain, auprès de collectivités, commerces, industriels, stations, copropriétés, avec un total de 600 références. Parmi ses opérations les plus emblématiques : la rénovation énergétique d’une copropriété de 30 appartements à Tignes, où une surélévation permet de construire deux grands appartements. La vente des droits à construire vient réduire la quote-part due par chaque copropriétaire pour les travaux de performance énergétique.

Le montage est astucieux mais il peut se heurter à des contraintes techniques et urbanistiques. « Le marché de la rénovation est en marche, mais il ne va pas assez vite par rapport aux enjeux. Le manque de visibilité à long terme sur les dispositifs de soutien constitue vraiment un frein, surtout en copropriétés où la prise de décision nécessite du temps. Par ailleurs, la charge de travail des entreprises gravitant dans l’écosystème du BTP est, dans notre région, déjà importante », analyse Luc Flye Sainte-Marie.

Une culture à s’approprier

Pour sa part, l’association savoyarde pour le développement des énergies renouvelables (Asder) insiste sur l’importance de l’accompagnement. « La rénovation est un sujet très complexe reposant sur une culture que les entreprises du BTP doivent s’approprier. Pour cela, il faut de la formation et du temps », prévient Christian Fleury, responsable des collectivités. L’un des enjeux est de concilier des caractéristiques qui peuvent être antagonistes pour lutter contre le froid hivernal et la surchauffe estivale. Refroidir un bâtiment très bien isolé et doté d’un plancher chauffant peut, par exemple, se révéler très compliqué quand les simulations thermiques n’ont pas été effectuées en amont et que les principes de l’architecture bioclimatique ne sont pas intégrés.

Sophie Boutrelle
Photo : L’école Marlioz à Passy (crédit Mairie de Passy)


Un appui pour l’ingénierie

La Combe de Savoie, la Maurienne et le bassin d’Albertville-Ugine sont, depuis mars 2021, engagés dans un programme Sequoia porté, au niveau national, par la Fédération nationale des autorités concédantes et régies, dans le cadre d’Actee (Actions des collectivités territoriales pour l’efficacité énergétique). Ces territoires bénéficient d’une aide de 500 000 € pour cofinancer des prestations d’ingénierie : suivi des consommations, maîtrise d’œuvre de travaux et, surtout, audits énergétiques déterminant la consommation de référence et les caractéristiques des bâtiments concernés. La centaine d’audits prévue se répartit selon trois grands types : “complet”, lorsqu’il englobe l’ensemble du bâtiment ; “substitution d’énergie”, lorsqu’il concerne uniquement le système de chauffage ; “confort d’été”, s’il s’agit de procéder à des ajustements pour gérer les périodes de surchauffe.

« Notre volonté est de travailler avec la dizaine de bureaux d’études implantés localement, mais nous avons parfois des difficultés à obtenir des réponses car ils sont très sollicités. La réalisation des audits nécessite d’être clairs et exigeants sur les besoins. Elle exige aussi des allers-retours avec le bureau d’études, car il ne s’agit pas d’être dans le copier-coller d’un bâtiment à l’autre », précise Sébastien Eyraud, responsable du service “transition énergétique” à Cœur de Savoie. La communauté de communes, qui a coordonné la candidature pour ses voisins d’Arlysère et du syndicat du Pays de Maurienne, a procédé à un état des lieux montrant l’importance des besoins dans les communes.

« Beaucoup d’élus voulaient agir mais ne savaient pas vraiment comment s’y prendre. Plus un bâtiment est ancien et mal isolé et plus le retour sur investissement est rapide. À l’inverse, la solution à mettre en œuvre se limite parfois à revoir les réglages en place », continue Sébastien Eyraud. Des collectivités comme Fréterive, Champlaurent, Francin sont déjà en phase de travaux au sein de Cœur de Savoie. Au syndicat des Pays de Maurienne, un accompagnement va être mis en place à destination des élus. « Les questions posées actuellement portent essentiellement sur le mode de chauffage. L’enjeu est d’amener les communes à regarder l’ensemble du bâtiment, de manière à planifier et phaser les chantiers à prévoir dans le temps », indique Julie Raux, animatrice “Tepos” (territoire à énergie positive) au syndicat.

Pour les travaux comme pour les audits, la volonté des élus est de faire en sorte que les marchés soient accessibles à des entreprises locales qui ont su monter en compétence sur ces problématiques. Avec, là encore, un risque d’engorgement lié à la multiplication des projets.

S.B.


Le Pays du Mont-Blanc étoffe sa boîte à outils

Depuis le début des années 2010, la boîte à outils mise en œuvre au Pays du Mont-Blanc pour améliorer la performance énergétique des bâtiments ne cesse de s’étoffer. Le dispositif CaseRenov déployé en 2019 monte en puissance, avec 120 dossiers validés en 2021 contre 29 en 2020. Les 196 400 euros d’aides versées aux habitants ont permis de réaliser pour 2,29 M€ de travaux. Compte tenu du succès de ce service d’accompagnement technique et financier apporté aux particuliers, la communauté de communes du Pays du Mont-Blanc (CCPMB) a décidé de l’élargir.

Depuis février 2022, CaseRenov Copro s’adresse aux copropriétés comptant au moins 10 % de résidents permanents et non éligibles au dispositif national Maprimerenov’ Copro. Doté pour 2022 à hauteur de 200 000 euros, il permet une prise en charge de 10 % du coût TTC des travaux. Le dispositif CaseRenov Bailleur est, lui, destiné aux propriétaires qui mettent un bien en location annuelle. Il prévoit une aide oscillant entre 1 000 et 4 000 €, pour des travaux (isolation des murs, du toit, des planchers bas et/ou remplacement des menuiseries) permettant un gain énergétique de plus de 25 %, justifié par un audit.

De son côté, le fonds « air entreprises » qui rassemble des aides de la Région, du Département et de la CCPMB, incite les professionnels à réduire leurs émissions de polluants, à travers notamment le remplacement de systèmes de chauffage anciens.

Concernant les bâtiments publics, la CCPMB a été retenue, avec la communauté de communes Faucigny Glière, dans le cadre du programme Actee (Action des collectivités territoriales pour l’efficacité énergétique). Le dispositif lui permet de prioriser les rénovations énergétiques à réaliser sur les 300 bâtiments publics du territoire représentant 38 GWh de consommation d’énergie – soit 15 % de la consommation du secteur tertiaire – afin d’atteindre au moins 40 % d’économies d’énergies en 2030. L’investissement de 398 000 € est subventionné à hauteur de 47,9 %.

« Nous avons terminé le premier volet avec la réalisation des diagnostics énergétiques et des propositions de scénarios », explique Raphaël Castera, vice-président chargé de la santé et de l’environnement. La CCPMB compte poursuivre sur sa lancée en mettant à la disposition des petites et moyennes communes un poste d’économe des flux, chargé de suivre les consommations et de monter les dossiers de subventions pour les travaux à réaliser.

S.B.


Rénovation du Jourdil : une envergure inédite en France

De par leur ampleur, les travaux de rénovation conduits sur la résidence du Jourdil, à Annecy, constituent une première nationale : 14 bâtiments datant des années 1970 sont concernés, soit 800 copropriétaires. Ils se sont inscrits dans le programme « J’éco-rénov » du Grand Annecy, qui s’est fixé pour objectif de réduire de 55 % les émissions de gaz à effet de serre de l’agglomération d’ici 2030. Réalisée à l’automne 2021, l’isolation des 15 km de réseaux de chauffage ou eau chaude et 146 points singuliers permet une économie de 330 MWh par an, soit 15 % de la consommation de gaz. Elle a représenté un investissement de 470 000 euros, entièrement financé par le biais des certificats d’économie d’énergie.

« Le chauffage est le poste de dépense le plus coûteux en matière de charges collectives. L’isolation des réseaux permet de lutter contre des déperditions au niveau des parties communes, dans le cadre d’un projet de rénovation énergétique qui peut se poursuivre avec d’autres travaux », explique Corinne Blanc, la directrice d’Alto. Basée à Lyon, cette société spécialisée dans la réalisation et le financement de travaux liés à l’efficacité énergétique est une filiale du groupe Enalia (350 M€ de chiffre d’affaires, 150 salariés) qui se développe autour de l’analyse des consommations, la préconisation de solutions adaptées, le financement et l’aide à la réalisation de travaux.

S.B.


Bourg-en-Bresse : 12 M€ pour la rénovation énergétique des bâtiments publics

La Ville de Bourg-en-Bresse poursuit sa stratégie de rénovation énergétique de son patrimoine en mettant l’accent sur ses écoles. En effet, un audit sur l’ensemble des bâtiments publics a montré que les écoles étaient de vraies « passoires à énergie », surtout quand on les ramenait au nombre d’heures utilisées.

« Après cela, nous avons lancé un plan de rénovation comprenant des opérations lourdes : isolations par l’extérieur, changements des menuiseries, remplacements des chauffages par des appareils monitorés, installations de sondes à CO2 de manière à avoir une vision globale sur les bâtiments. Le tout, avec des performances et des objectifs à atteindre par les entreprises mandatées. Objectifs que l’on a toujours obtenus, voire dépassés, avec des résultats permettant d’obtenir jusqu’à 60 % d’économie d’énergie. Pas que du correctif, mais des actions décisives ! » explique Charline Liotier, déléguée au patrimoine et énergie à la Ville.

Pour s’assurer le succès de ses rénovations, la Ville est passée par la société publique locale Oser (dont la Région Auvergne-Rhône-Alpes est l’actionnaire majoritaire), qui réalise des opérations d’amélioration énergétique des bâtiments publics de niveau « BBC Rénovation ». « Nous figurons parmi les premiers adhérents de la SPL Oser, ce qui nous permet à présent d’avoir une mécanique bien huilée lors de travaux d’ampleur, avec des audits préalables, des consultations d’entreprises, bref, tout ce qui fait que l’on maîtrise parfaitement le cycle de la rénovation », se félicite Charline Liotier.

À noter que la Ville, qui aura budgété au cours de ce mandat 12 millions d’euros pour la rénovation énergétique de ses bâtiments, a lancé la rénovation de deux écoles supplémentaires qui seront opérationnelles dès la rentrée 2024.

Eliseo Mucciante

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