Ain : une filière bovine en crise

par | 19 mai 2022

Entre départs à la retraite et crise en Ukraine, la situation va de mal en pis pour l’élevage de viande, pris dans l’étau des coûts de production.

«Beaucoup d’agriculteurs partent à la retraite sans personne pour leur succéder », déplore Jonathan Janichon, président de la section bovine et de l’association Viande des Pays de l’Ain, le 11 mai à Saint-Bégnine, à l’occasion de la semaine de la viande. « La conjoncture n’a pas vraiment changé ces dernières années, hors crise ukrainienne. Nous assistons à un phénomène de décapitalisation. Ces cinq dernières années, 350 000 vaches allaitantes et 250 000 vaches laitières en France ont été abattues et n’ont pas été remplacées. Les études de l’Idele (Institut de l’Élevage) annonçaient la diminution d’un million de vaches allaitantes et laitières d’ici à 2030. Actuellement, nous sommes à 3 700 000 vaches allaitantes et un chiffre légèrement plus faible en vache laitière. Cela représente des diminutions assez importantes. »

La crise des prix

Que le monde de l’agriculture soit mal rémunéré n’est pas nouveau, mais il devient de plus en plus urgent d’agir. « Le prix de la viande suit la conjoncture actuelle et augmente. Mais toujours trop lentement. Si l’année dernière, il manquait aux professionnels un euro par kilo de viande pour couvrir leurs charges, il leur manque désormais 90 centimes d’euro. Nous avions conscience du coût de la viande pour le consommateur, mais il y a un fossé et si nous ne le comblons pas, nous allons perdre encore des exploitations », prévient Jonathan Janichon.

En parallèle, la crise ukrainienne n’a rien arrangé. Le prix des produits donnés aux animaux, comme le blé ou le maïs, a flambé. « Pour les éleveurs qui achètent les aliments pour leurs bêtes, les tarifs ont été multipliés par deux. Quant aux exploitants en polyculture, ils pourraient décider de vendre des céréales plutôt que de les donner aux animaux. Cela fait moins de travail et moins de contraintes. Malheureusement, les conséquences seraient encore pires. »

Sans solution ?

Face à cette crise, la filière se tourne vers la législation, mais sans grand espoir. « Nous comptons que la loi Egalim aide à mieux négocier les tarifs et donc à mieux rémunérer les éleveurs, mais je crains qu’elle ne parvienne pas à enrayer la décapitalisation en cours. Pour aller plus loin, il faudrait que les agriculteurs soient payés à 100 % du coût de production, comme un salarié normal perçoit 100 % de son salaire. On nous dit que tout a été fait avec la loi Egalim 2 et que nous sommes à la limite de la législation européenne. Mais il va falloir faire des choix, soit celui de n’avoir plus que deux ou trois millions de vaches en France, soit celui de conserver notre élevage, nos prairies, nos bocages bressans, tout le paysage entretenu par les troupeaux. Auquel cas, il faut rétribuer correctement ceux qui travaillent dans le secteur. Sinon, demain les jeunes ne s’installeront plus et nous perdrons tout ça ! » s’agace le président de l’association. Xavier Breton, député de la première circonscription de l’Ain, présent lors de la journée, reconnait que la loi Egalim 1 n’avait pas fonctionné. « Une deuxième loi a été votée. Il faut savoir si les dispositifs techniques sont suffisants ou non. Une journée comme celle-ci est très intéressante car on constate auprès des professionnels, une amélioration. Le texte permet de rétablir un peu l’équilibre dans les coûts de production, mais ce n’est pas encore assez. »

Les enjeux diffèrent dans la filière bovine, entre les collèges des producteurs, des abatteurs et de la grande distribution. Chacun à ses ambitions. « Si tout le monde commence à mesurer les difficultés de la production, nous ne parvenons pas à tomber d’accord sur les actions à mener. Pour nous, il faudrait augmenter les prix. Mais les autres acteurs craignent que les produits deviennent trop chers et de devoir rogner leur marge. En 2019, nous avions validé le plan filière avec notamment l’idée du label rouge qui payait les agriculteurs au coût de production. Nous ne pouvons que constater un échec total. Malheureusement, chaque année, nous perdons des animaux. Il faudrait une vraie prise de conscience, mais pour le moment, nous sommes dans une impasse. »


VPA au service du local

Jonathan Janichon © Viande des Pays de l'Ain
Jonathan Janichon, président de Viande des Pays de l’Ain

« Il y a cinq ans, nous avions lancé une démarche appelée “Éleveurs engagés” et nous avions rencontré la grande distribution pour essayer de vendre les animaux au coût de production, dans le cadre de la loi Egalim 1. » Lors de ces échanges, l’association Viande des Pays de l’Ain (VPA) découvre une demande grandissante des consommateurs pour les produits locaux. « Nous n’avions pas de réponse à cette requête, donc, nous avons créé notre association, fin 2019, pour répondre à la double problématique des coûts de production et de l’envie de proximité.  La première année, nous avons vendu une cinquantaine de bêtes, puis, une centaine la deuxième. Nous fonctionnons essentiellement avec des grandes et moyennes surfaces, mais nous fournissons aussi des boucheries », explique Jonathan Janichon, président de VPA. L’association espère commercialiser 250 à 300 animaux d’ici à la fin 2022, après 150 en 2021. Présente dans 20 points de vente, VPA regroupait l’an dernier, environ 60 éleveurs adhérents et une vingtaine d’éleveurs solidaires.


50 %

50 % des agriculteurs ont plus de 55 ans.

29 271

L’Ain compte environ 29 271 vaches allaitantes, contre 72 000 vaches laitières.


Made In Viande

Du 11 au 18 mai, la 7e édition des rencontres Made in Viande s’est tenue en France. Une occasion pour le consommateur de renouer avec le produit et de découvrir directement les élevages à travers quelque 600 portes ouvertes. Organisée par l’interprofession, la journée vise à promouvoir la viande bovine sous tous les angles. Une viande qui est aimée en France puisque selon une étude Ifop, 89 % des consommateurs français déclarent apprécier la chair animale et 63 % estiment même le repas plus convivial si l’aliment est sur la table. « Avec les années, de moins en moins de consommateurs ont des liens avec le monde agricole. Ces journées nous permettent de répondre à quelques questions sur le fonctionnement de la production et d’enlever certains a priori », développe Jonathan Janichon. Sur le territoire, l’événement s’est tenu sur deux jours, à la ferme de Benoit Morel et d’Adrien Bourlez à Outriaz, et à celle d’Hugo Danancher à Saint-Bénigne.


Joséphine Jossermoz

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