Tourisme : deux jours dans l’Avant-Pays savoyard

par | 17 juillet 2026 à 10H00

L’Avant-Pays savoyard pourrait être considéré comme l’antichambre des Alpes. Erreur d’appréciation : le statut de « pays avant  » implique de faire preuve d’une grande humilité tout en cultivant une identité forte. Ce terroir d’entre-deux cache bien son jeu… il suffit de deux jours sur place pour s’en convaincre.

Pendant des siècles, l’Avant-Pays savoyard a vécu de l’agriculture, de la vigne et des échanges le long du Rhône. Aujourd’hui, ce territoire attire de nouveaux habitants séduits par sa qualité de vie, ses paysages préservés et sa situation entre Lyon, Chambéry et Grenoble. Deux journées suffisent à révéler l’identité singulière de ce «  pays d’avant  » qui précède les Alpes lorsqu’on les aborde depuis les plaines du Rhône.

La première invitation est un voyage dans l’histoire. Entre Yenne, Jongieux, Lucey et Billième, les maisons fortes, châteaux et vignobles racontent plusieurs siècles d’organisation méticuleuse du territoire. La découverte débute naturellement à Yenne (lire encadré p. 28), cœur historique de l’Avant-Pays savoyard. Ses ruelles anciennes, sa place Charles-Dullin et les vestiges de son passé médiéval témoignent du rôle majeur endossé par cette ancienne cité frontalière.

En prenant de la hauteur vers Le Châtelard, le regard embrasse le Rhône et la Dent du Chat. Le paysage révèle alors la hiérarchie d’un territoire longtemps structuré par les seigneuries locales. À Saint-Paul-sur-Yenne, les anciennes maisons fortes de Volontaz, Rubods ou Choisel rappellent cette époque où quelques familles contrôlaient les voies de circulation entre le Rhône et le lac du Bourget.

Déjeuner dans un château

Avant la pause déjeuner, un détour s’impose par les lacs de Saint-Jean-de-Chevelu. Entourés de falaises calcaires, de vignes et de zones humides remarquables, ils offrent l’un des paysages les plus harmonieux de l’Avant-Pays savoyard. Ce patrimoine naturel bénéficie aujourd’hui d’une protection renforcée au sein du vaste site Natura 2 000 de l’Avant-Pays savoyard.

À Jongieux, la halte gastronomique trouve un écrin idéal au château de la Mar. Cette demeure emblématique, aujourd’hui tournée vers l’événementiel, illustre la capacité du patrimoine local à se réinventer. Son restaurant, La Table 1 625 (lire encadré p. 26), installé dans une ancienne cave à vin, promet d’intensifier l’immersion au cœur des vignobles. Ce château de toute beauté, parmi les plus emblématiques de l’avant-pays savoyard, s’étend sur 1 200 m² et génère un chiffre d’affaires de 600 000 €. «  C’est un actif du groupe Mutualia (250 M€ de chiffre d’affaires) depuis 2020  », précise le directeur, Jérôme Tavernier.

Le château n’a de cesse de se renouveler : il organise même son propre festival Vin’yl depuis 2026 : neuf DJ animent les vignes de midi à 22 heures, sur les succès musicaux des années 80 et 90. Les festivaliers peuvent faire bombance sur place : «  food truck  », bars à bières et à cocktails s’installent aussi sur les coteaux. Un rendez-vous gratuit, qui a drainé 500 personnes sur la 1re édition, le 21 juin dernier. Prochaines dates : le 26 juillet et le 30 août. Sur cette dernière date, les plus sportifs pourront participer au trail matinal avant les festivités Vin’yl. Autant déposer ses bagages la veille dans l’une des quatre suites de 60m² ou la chambre Altesse de 40m² (330€ par nuit pour deux personnes) à moins d’opter pour le nouveau et néanmoins luxueux gîte de l’Éveil de 135 m² pouvant accueillir 6 personnes (compter environ 100 € par personne par nuit).

L’après-midi se poursuit sur les coteaux du Marestel. Entre Jongieux, Lucey et Billième, les routes serpentent au milieu des vignes et offrent des panoramas spectaculaires sur le Rhône. À l’heure où le soleil décline, on comprend pourquoi tant de familles seigneuriales ont choisi ces hauteurs pour y établir leurs demeures.

Champêtre et spirituel à la foi…

Chemins ruraux, petites chapelles, croix de pierre et églises de villages ponctuent également le parcours. Ici, la spiritualité fait partie intégrante du paysage. Le visiteur croise même par endroits les itinéraires empruntés par les pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle. L’avant-pays savoyard a la foi chevillée au cœur : de quoi prévoir un parcours initiatique d’une journée mais ce n’est pas le choix opéré pour poursuivre ce séjour.

Le lendemain, changement d’ambiance avec un circuit placé sous le signe de l’aventure. Direction les grottes de Saint-Christophe, où deux cavités spectaculaires encadrent l’ancienne Voie Sarde. Depuis l’Antiquité, marchands, voyageurs et contrebandiers empruntent ce passage naturel entre Savoie et Dauphiné. Parmi eux se trouve le célèbre Louis Mandrin, devenu l’une des grandes figures populaires de la région. Ce brigand des grands chemins est entré dans la légende jusqu’en Isère où les grottes de Mandrin immortalisent ses forfaits. À Saint-Genix-les-Villages, en revanche, la communauté de communes Val Guiers lui consacre une attraction qui draine des milliers de visiteurs chaque année.

Des eaux émeraude

L’après-midi conduit naturellement vers le lac d’Aiguebelette (lire encadré plus bas). Né du retrait des glaciers, ce lac aux eaux émeraude constitue l’un des joyaux naturels de l’Avant-Pays savoyard. Protégé par une réserve naturelle régionale et préservé de la navigation motorisée, il offre un cadre privilégié pour la baignade, le paddle, le canoë, la randonnée, le parapente ou simplement la contemplation.

Les plus téméraires pourront alterner sports de pleine nature, escalade, via ferrata ou sentiers de randonnée. D’autres préféreront profiter des plages, découvrir les villages riverains ou visiter les sites culturels des environs : musée lac et nature, et tout près, dans l’Ain, la Maison d’Izieu par exemple.

Pour prolonger l’expérience, les possibilités d’hébergement sont nombreuses. Campings, gîtes, chambres d’hôtes et nouvelles offres touristiques témoignent du dynamisme d’un territoire qui a fait de son cadre naturel l’un de ses principaux atouts. À ce propos, une nouvelle expérience complète désormais l’offre : à Lépin-le-Lac, le groupe Huttopia (lire encadré plus bas) a inauguré ce jeudi 9 juillet, le Domaine du Lac Maison Ronde : tentes et chalets flambant neufs ont déjà trouvé leur public de vacanciers.

L’activité touristique dans l’avant-pays savoyard représente aujourd’hui près de 368 salariés, soit 8 % des emplois salariés du privé (source : URSSAF – ACOSS). Avec environ 12 721 lits touristiques dont 49 % de lits marchands (source : Observatoire Explore Savoie), une forte capacité d’accueil en camping et une fréquentation soutenue autour du lac d’Aiguebelette, le tourisme constitue désormais un pilier de l’économie locale aux côtés de l’agriculture, de la viticulture, de l’artisanat et des services.

Aussi, au terme de ces deux journées, l’expression «  Avant-Pays savoyard  » apparaît à la fois juste et trompeuse. Juste parce que ce territoire constitue bien la porte d’entrée occidentale des Alpes savoyardes. Trompeuse parce que ces terres et leurs habitants possèdent une identité propre, forgée par le Rhône, les vignobles, les chemins de passage, les maisons fortes et les paysages lacustres. Loin d’être une simple antichambre, l’Avant-Pays savoyard s’affirme aujourd’hui comme une destination à part entière.

Domaine de Lucey, entre héritage et renouveau

Depuis juillet 2022, Anne-Cécile Pflieger et Erwan Buchwalter exploitent, sous l’appellation « Domaine de Lucey », les 7 hectares de vignes du Château de Lucey. Cultivé en agriculture biologique depuis 2013 et certifié depuis 2016, le vignoble fait la part belle à l’Altesse, à la Mondeuse et au Pinot Noir.

« Nous vinifions dans le château mais nous avons l’ambition de construire un nouveau chai dans le village », explique Erwan Buchwalter. Un projet qui se heurte toutefois aux contraintes réglementaires liées à la protection des sites classés.

Le viticulteur met en avant la singularité du terroir local : « Les bords de Rhône se définissent comme le berceau de la Roussette de Savoie : elle représente 80 % de notre production, détaille l’exploitant, ce sont des terroirs d’exception qui donnent des vins atypiques, riches et structurés. Avec la chaleur, nous obtenons des vins très gastronomiques et qualitatifs. » Le vigneron espère bientôt atteindre la barre des 200 000 euros de chiffre d’affaires.

Le Château de Lucey appartient à Antoine de Galbert. Né à Grenoble, ce collectionneur d’art contemporain et grand mécène est notamment connu pour avoir créé la Fondation qui porte son nom ainsi que La Maison Rouge, ancien espace d’exposition parisien consacré à la création contemporaine.

« Ma famille a fait l’acquisition du château de Lucey au début du XXe siècle. Il date du XIIe siècle. C’était une maison forte du temps où le Rhône constituait une frontière entre la Savoie et la France, raconte le propriétaire, il a été un peu endommagé pendant la Révolution : le donjon a été détruit ».

Antoine de Galbert poursuit : « Cette propriété a appartenu au général de Boigne et à ses descendants avant que mon grand-père, Jean-Baptiste Morel, ne la rachète ».
Et contrairement à une rumeur persistante, le chatelain est catégorique : non, le Château de Lucey n’est pas à vendre.

Le Repaire de Mandrin, immersion au XVIIIe siècle

À Saint-Genix-les-Villages, le Repaire de Mandrin plonge les visiteurs dans l’univers de la contrebande du XVIIIe siècle. Réparti sur plusieurs salles aux décors d’époque reconstitués, le parcours s’appuie sur des vidéos interactives qui donnent vie aux personnages historiques.
Les visiteurs sont interpellés par Louis Mandrin, célèbre contrebandier qui tente de les recruter au sein de sa bande. Munis d’une clé remise à l’entrée, ils doivent relever des défis pour espérer ouvrir le coffre au trésor de Mandrin.

Depuis 2024, le site est administré par la communauté de communes Val Guiers ; il accueille aujourd’hui environ 4 000 visiteurs par an.

La Table 1625 du Château de la Mar

Installée au cœur du domaine historique et viticole du Château de la Mar, à Jongieux, La Table 1625 doit son nom à un épisode marquant de l’histoire des lieux. « Il s’agit du mariage entre Hélène, fille de Jean de la Mar, et Pierre de Cordon. Leur union fut l’occasion de restaurer le château et d’ajouter les deux tours sur la façade nord », explique Jérôme Tavernier, directeur du domaine.

Ouvert depuis un an, le restaurant propose une cuisine élaborée en collaboration avec Michaël Arnoult, chef du restaurant gastronomique Les Morainières, distingué de trois étoiles au Guide Michelin. Cette filiation se retrouve dans des assiettes soignées et particulièrement photogéniques… Le menu unique du déjeuner est proposé à 35 euros, avec également une offre à la carte.

Inauguré ce 9 juillet à Lépin-le-Lac, le nouveau Domaine du Lac renforce l’offre d’hébergement touristique de l’Avant-Pays savoyard. Le Domaine du Lac comprend 13 chambres à La Maison Ronde, dont une accessible aux personnes à mobilité réduite, ainsi que 32 chalets hôteliers et 27 tentes en toile et bois aménagées avec sanitaires.

Huttopia dépose ses tentes et ses chalets au lac d’Aiguebelette

L’ancien hôtel La Maison Ronde, construit dans les années 1920, a fait l’objet d’une rénovation complète. « Nous avons voulu garder l’esprit du lieu, y compris dans les chambres », explique Philippe Bossanne, président fondateur du groupe Huttopia.

L’opération représente un investissement total de 9 M€, dont 5 M€ consacrés à La Maison Ronde. Une quinzaine d’emplois sont créés sur le site. Le chiffre d’affaires prévisionnel est estimé entre 2 et 3 M€. « Nous avons une très belle salle de séminaire qui nous permettra d’attirer une nouvelle clientèle et, nous l’espérons, de travailler toute l’année », souligne Philippe Bossanne. Côté tarifs, il faut compter environ 150 euros la nuit en haute saison pour une famille de cinq personnes.

« Huttopia fabrique ses tentes et ses chalets dans ses usines. Nous n’aimons ni le plastique, ni les vernis, ni les peintures, ni le goudron, ni le béton. Et il en est ainsi depuis vingt-cinq ans », explique Philippe Bossanne. Les chalets sont construits en cœur de Douglas brut.

Fondé il y a plus de vingt-cinq ans, Huttopia affiche aujourd’hui un chiffre d’affaires de 170 M€ en exploitant 193 campings soit plus de 25 000 emplacements. Un tiers relève de l’hébergement locatif ; parmi ceux-ci, un tiers est constitué de chalets et deux tiers de tentes. À cela s’ajoutent l’activité industrielle du groupe pour 50 M€ de chiffre d’affaires, et l’hôtellerie à hauteur de 10 M€.

Yenne, capitale naturelle de l’Avant-Pays savoyard

Blottie entre le Rhône et la Dent du Chat, Yenne (3 000 habitants) est depuis des siècles le cœur battant de l’Avant-Pays savoyard. Ancienne cité de frontière, elle occupait une position stratégique sur les routes reliant le Bugey, le Dauphiné et la Savoie. Dès le Moyen Âge, son importance est reconnue par les comtes de Savoie qui lui accordent une charte de franchises en 1215, faisant de Yenne la première commune affranchie de Savoie.

La ville a longtemps joué un rôle commercial essentiel entre les territoires savoyards et le royaume de France. Son histoire demeure visible à travers son église Notre-Dame-de-l’Assomption, ses ruelles anciennes, ses vestiges et les nombreuses maisons fortes alentours.

Le lac d’Aiguebelette, un joyau préservé mais soumis à des pressions fortes

Souvent décrit comme le plus intime des grands lacs alpins, Aiguebelette cultive l’art de préserver le calme de ses eaux. L’interdiction des embarcations à moteur thermique y contribue fortement, au grand bonheur des pratiquants de paddle, de canoë ou d’aviron. Né du retrait des glaciers il y a plusieurs millénaires, ce lac naturel de 5,45 km² occupe une dépression creusée par les glaces.

Ses reflets bleu-vert, parfois émeraude, sont dus aux interactions entre le calcaire dissous et le plancton végétal. Profond de 71 mètres et situé à 373 mètres d’altitude, Aiguebelette est le troisième plus grand lac naturel français en volume d’eau. Il abrite également deux îles naturelles entourées de roselières, une rareté à l’échelle régionale.

Toutefois, il convient de noter qu’à chaque épisode de canicule, le lac d’Aiguebelette concentre en quelques heures une pression touristique particulièrement visible. Des milliers de visiteurs convergent vers ses plages et ses bases de loisirs, saturant les parkings, les routes départementales et jusqu’à la sortie de l’autoroute A43, régulièrement engorgée aux heures de pointe. À l’affluence des corps sur des espaces naturels limités s’ajoutent les nuisances sonores, les déchets, les stationnements anarchiques et les pollutions liées à la circulation automobile.

Cette fréquentation massive pèse également sur les milieux aquatiques et les berges, au moment même où la chaleur, le manque d’eau et l’élévation de la température du lac fragilisent déjà les écosystèmes. Pour les riverains, ces journées transforment ponctuellement un territoire rural et protégé en zone de transit et de loisirs surchargée.


Dossier réalisé par Leïla Oufkir

1 Commentaire

  1. barlet damase

    Il est quand même dommage que nos élites nous ont baptisé
    B avant pays savoyard au lieu de porte de Savoie qui eût été plus judicieux

    Réponse

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