Lyon-Turin : Chambéry ou pas ? Voyageurs ou marchandises ?

par | 21 Jan 2022

Les accès français au tunnel international du Lyon-Turin passeront-ils par Chambéry ? Seront-ils taillés pour le transport de marchandises ou pour les voyageurs ? Les conseillers départementaux savoyards s’affrontent autour de deux conceptions du projet.

Depuis juillet et l’attribution de trois milliards d’euros (Md€) de marchés de travaux, plus grand monde ne doute que le tunnel de base du Lyon-Turin, entre Saint-Jean-de-Maurienne et Suze, devrait être livré pour 2030 (sauf surprise ou incident de chantier). Avec ces deux tubes de 57,5 km sous les Alpes, il s’agira du plus grand tunnel ferroviaire au monde, et de la pièce maîtresse du vaste projet Lyon-Turin.

Mais pour qu’il soit pleinement efficace, le tunnel doit être bien raccordé aux réseaux italiens et français. Ce sera le cas côté Turin : l’Italie aura investi 2 Md€ dans un raccordement opérationnel, une nouvelle traversée ferroviaire de Turin et une nouvelle gare. Ça ne pourra pas être le cas côté Lyon, puisque les choix de tracé ne sont toujours pas faits…

Le préfet de région vient de demander aux collectivités et aux grands élus d’énoncer leur préférence entre les trois scenarii envisagés. Le président Hervé Gaymard a donc organisé un débat au conseil départemental de la Savoie : il a vu s’opposer deux points de vue, le troisième scénario (“Dominante fret”) n’ayant recueilli aucun soutien.

Le scénario “Grand gabarit” est défendu par une majorité départementale unanime, rejointe pour l’occasion par Béatrice Santais (30 élus au total). L’opposition, de son côté, penche pour le scénario mixte (8 personnes). Les deux avis sont solidement argumentés… et seront transmis au préfet de région. « Nous joindrons à l’avis majoritaire l’amendement de l’opposition, promet Hervé Gaymard, de façon à ce que les décideurs puissent éclairer au mieux leur décision. »

Pourquoi le choix des accès français a-t-il tant tardé? Parce que le dossier est plus compliqué que côté italien (où il s’agit de relier le tunnel au nœud ferroviaire de Turin), entremêlant choix géographiques, logistiques, politiques, financiers… Mais aussi parce que, depuis trente ans, les gouvernements successifs dansent une valse-hésitation à chaque moment clé.

Une déclaration d’utilité publique (DUP) avait été obtenue en 2013… mais a été suivie d’un gel des décisions. Puis de l’annonce, inattendue pour tous les acteurs, de la décision de l’État et SNCF Réseau d’investir 600 millions dans l’amélioration de la ligne existante. « Ce n’est pas la priorité », soupire Hervé Gaymard.

43 : c’est le nombre de millions de tonnes de marchandises transportées entre France et Italie en 2019. Soit 3 millions de poids lourds sur les routes et moins de 8 % des volumes (autour de 3 millions de tonnes) sur les trains.

Raccourcir Lyon-Chambéry

Impossible de ne pas être trop schématique dans le dossier, mais, pour résumer, deux conceptions du Lyon-Turin s’affrontent. Louis Besson, président jusqu’en 2020 de la commission intergouvernementale du Lyon-Turin, plaide avec sa fille Catherine Chappuis, conseillère départementale du canton de Saint-Alban-Leysse, pour le scénario“mixte”, le plus proche de la DUP de 2013 et de la sécurité juridique qu’elle apporte. À savoir : 5,5 Md€ en première phase pour créer une nouvelle voie mixte (fret et voya- geurs) entre le nœud ferroviaire lyonnais et le chef-lieu de la Savoie (via un tunnel ferroviaire sous L’Épine). Puis pas grand-chose entre Chambéry et le tunnel transfrontalier : quelques réaménagements de lignes mais aucun tunnel.

Ces derniers seraient prévus dans une seconde phase – « Tout de suite après, promet Catherine Chappuis, c’est le sens de la DUP ». « Aux calendes grecques », s’agace Florian Maître, qui défend l’autre projet pour la majorité départementale. Le scénario mixte apporte les meilleurs gains de temps pour les voyageurs entre Lyon et Chambéry : « 30 à 40 minutes de moins sur un trajet actuellement de 1h26 à 1h36 », argumente Catherine Chappuis.

« C’est une chance unique de créer une ligne digne du XXe siècle. » Mais c’est au détriment du transport de marchandises, comptabilise Florian Maître : on serait à 17,9 millions de tonnes par an, soit un petit million de plus qu’avec la solution d’une simple amélioration de la ligne existante.

Les marchandises d’abord

La majorité départementale préfère la version“Grand gabarit”. Elle ne passe plus par Chambéry. La ligne n’est mixte que jusqu’à Saint-André-le-Gaz. Puis, une voie dédiée aux marchandises file ensuite au plus court jusqu’au tunnel international via trois tunnels sous Chartreuse, Belledonne et Glandon.

Ce qui en fait la solution la plus onéreuse : 7,3 milliards d’euros. Mais aussi celle qui autorise le plus de transport de marchandises (28,2 millions de tonnes par an). Le projet intègre d’ailleurs la construction de deux nouvelles plateformes de transfert modal de la route vers le rail, à Ambronay et Saint-Exupéry.

«L’enjeu du Lyon-Turin est de construire une offre de transport des marchandises décarbonée à l’échelle des traversées alpines », argumente Florian Maître. Mais les “mobilités du quotidien” ne sont pas oubliées : il faudra, « en parallèle » (mais comment ? Avec qui ?), engager des travaux entre Saint-André- le-Gaz et Chambéry, par exemple en doublant la ligne.

« Doubler une voie sinueuse n’en fait pas une ligne rapide », tacle Catherine Chappuis, qui ne comprend pas pourquoi il faudrait si vite proposer une capacité de 28 millions de tonnes par an alors que le tunnel ferroviaire actuel n’en achemine que 3 millions. Et que les deux tunnels routiers du Fréjus et du Mont-Blanc sont à 20 mil- lions. À ses yeux, une capacité à 17,8 millions de tonnes sera longtemps suffisante. Sauf que les Italiens dimensionnent leurs accès… pour 25 millions, souligne Florian Maître.

Construire très vite une ligne marchandises et éviter Chambéry, ou bien améliorer très vite les liaisons ferroviaires entre Lyon et Chambéry : voilà le choix soumis au gouvernement. Faut-il attendre une décision avant l’élection présidentielle ?


Philippe Claret


À lire également :

Quelques éléments forts du débat sur les accès français au tunnel international du Lyon-Turin qui s’est déroulé au Conseil Départemental de la Savoie, le 13 janvier.

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