Industrie : la mécanique en transition

par | 21 février 2020 à 14H00

Du 10 au 13 mars, le Salon international de la machine-outil de décolletage (Simodec) se tient dans un contexte incertain, marqué par les tensions internationales et les révolutions énergétiques. L’écosystème régional y répond en étant lui-même en profonde mutation : refonte des pôles de compétitivité, lancement de l’ID Center à Cluses, plan Stradec…

La capacité à rebondir de l’écosystème industriel hauts-avoyard est une fois de plus mise à rude épreuve. Les incertitudes liées à l’avenir du secteur automobile, son premier marché, rendent la visibilité difficile. Demain, c’est sûr, les voitures auront changé, mais bien malin qui pourrait prédire quelle motorisation va dominer. Car l’avenir est au mix technologique. « Dépendre d’une seule et unique technologie serait une erreur », confirme le ministre de l’Économie et des Finances, Bruno Le Maire, dans une interview à découvrir dans notre prochain Panorama du décolletage, à paraître fin février.

Il confirme que l’année 2020 est celle de tous les dangers pour l’automobile, concédant que « les prévisions de vente pour le début de l’année sont pessimistes ». Dans la vallée, cela fait des mois que les dirigeants se plaignent d’un manque de visibilité sur leurs carnets de commandes. Dans une étude datée de novembre, LMC Automotive confirme que 2020 commence après deux années de baisse des ventes de voitures, limitée en 2018 (-0,7 %), forte en 2019 (-4,5 %). Le consultant parie sur une légère reprise en 2020, quand Moody’s s’attend au contraire à un léger recul.

« EN 2019, L’ACTIVITÉ DES ENTREPRISES INDUSTRIELLES N’A PROGRESSÉ QUE DE 1,1 % EN AUVERGNERHÔNE- ALPES. »

Laurent Fraisse

L’année sera de toute façon stratégique pour la filière puisque s’appliquent pour la première fois les objectifs définis par la commission européenne en matière d’émissions de CO2. Les constructeurs seront-ils au rendez-vous ? Et si oui, les particuliers suivront- ils la voie de l’électrification ? Dans l’entretien accordé à Sandra Molloy pour notre hors-série, Bruno Le Maire s’attache à crédibiliser la filière électrique. À l’entendre, oui, il est possible d’alimenter en électricité l’ensemble du parc automobile futur. Oui, il est possible de diminuer la dépendance aux métaux rares en provenance de Chine. Et donc oui, il faut accompagner les sous-traitants dans leur transformation.

TAILLE CRITIQUE RÉGIONALE

Pour ce faire, deux fonds de soutien ont été annoncés le 2 décembre dernier : un fonds de garantie pour les aider à financer leurs activités ; un fonds d’accompagnement pour favoriser la diversification. Au total, 50 millions seront distribués en 2020. Cette aide ne sera pas de refus. En 2019, l’activité des entreprises industrielles n’a progressé que de 1,1 % en Auvergne-Rhône-Alpes, assure Laurent Fraisse, directeur de la Banque de France en Haute-Savoie. C’est trois fois moins que l’année précédente (+3,2 %) et, clairement, ce sont les mésaventures du secteur automobile qui font baisser la moyenne.

L’export ralentit également (+1,9 %, contre 2,7 %) en raison du contexte commercial à l’international, et notamment de moindres débouchés outre-Rhin. Si l’argent de l’État est évidemment bienvenu, les industriels ne l’ont pas attendu pour s’interroger sur leur avenir. La filière a entamé sa mue il y a une vingtaine d’années, quand le rachat par des fonds de pension de pépites haut-savoyardes a bousculé l’écosystème en délocalisant des centres de décision. Mais c’est surtout la crise de 2008 qui a servi de détonateur, amenant les principaux représentants des industriels (syndicat national du décolletage, centre technique du décolletage, pôle de compétitivité Mont Blanc Industrie, syndicats patronaux, banques…) à multiplier les initiatives communes, dont le plan Expansion 2020.

« METTRE EN COMMUN LES COMPÉTENCES, MONTER DES PROJETS ENSEMBLE, JOUER LE RÉSEAU À L’ÉCHELLE RÉGIONALE… LES PROFESSIONNELS FONT FEU DE TOUT BOIS. »

À l’époque, la maille territoriale était encore pour l’essentiel à l’échelle de la vallée de l’Arve. Depuis quelques années, la partie s’est déplacée à l’échelon au moins régional. En octobre 2018, les pôles Viameca et Mont-Blanc Industries décidaient ainsi de fusionner pour donner naissance à une structure unique, Cimes, pour Creating integrated mechanical systems. Pour bâtir un réseau régional en additionnant les grappes d’entreprises MécaBourg, MécaLoire, Vilesta à Mont-Blanc industries ? Plus certainement pour obtenir la taille critique indispensable pour aller chercher des subventions à Bruxelles.

Car la dimension européenne devient incontournable. Dans la même période, le centre technique du décolletage (CTDec) rejoint le centre technique de la métallurgie (Cetim). Le simple partenariat de 2012 s’est transformé en la création d’un établissement unique, le Cetim- CTDec en 2015, puis a logiquement débouché sur l’intégration pure et simple de ce dernier dans la galaxie Cetim.

L’USINAGE ET AU-DELÀ

Fuite des centres de décision, disions-nous ? Tout l’enjeu est effectivement de veiller à ce que les industriels haut-savoyards continuent à trouver localement les services leur permettant d’avancer. Le vice-président de Cimes, Michel Albrieux, y veille ! Le dernier acte de cette mise en réseau des moyens a été, en 2019, la construction et l’ouverture de l’ID Center à Cluses. Le bâtiment de 7 200 mètres carrés (lire notre encadré) comprend un showroom d’environ 250 mètres carrés et d’autres espaces événementiels. Le centre technique des industries mécaniques occupe près de 4 900 mètres carrés, organisés en plusieurs ateliers qui font la part belle aux technologies de demain : Robotique, connectivité, centre de démonstration de la technologie des jumeaux numériques…

L’îlot de production Usitronic trône au sein de l’atelier. Il est une des réussites de cette union des compétences issues de la crise de 2008. Mais les professionnels regardent aussi ailleurs. Un pôle de fabrication additive est installé, d’autres initiatives sont en cours en matière d’intelligence artificielle… L’ouverture vers les technologies de demain est au centre, à côté des prestations plus classiques en matière d’usinage, des salles de formation, des laboratoires de matériaux et de métrologie. La mise en service de cet outil de promotion des métiers permettra notamment pour Maxime Thonnerieux, directeur du syndicat national du décolletage, d’agir sur tous les leviers d’attractivité des professions : l’image de la vallée, les actions de responsabilité sociétale des entreprises (RSE), les politiques environnementales…

Ce point d’ancrage local ne s’oppose pas, d’ailleurs, à un élargissement de la vision à l’échelle européenne puisque le centre de ressources pourrait fonctionner en réseau avec le Hall 32 de Clermont-Ferrand, la plateforme technologique de SaintÉtienne, le campus numérique de Grenoble et, pourquoi pas, avec la future Cité de la plastronique de Bellignat, dans l’Ain.

LE VIRAGE DE L’INDUSTRIE 4.0

Mettre en commun les compétences, monter des projets ensemble, jouer le réseau à l’échelle régionale… les professionnels font feu de tout bois. Ils n’en oublient pas pour autant l’analyse stratégique. Ils ont adopté il y a deux ans le plan Stradec (pour stratégie du décolletage, tout simplement), qui a permis aux décolleteurs français de ne plus faire de complexe face à leurs confrères allemands. Mais surtout de mettre en avant la nécessité de faire évoluer les entreprises vers plus d’agilité, de réactivité, d’innovation, préalable indispensable à la diversification qu’imposent les circonstances. L’avenir appartiendra à ceux qui auront réussi le virage de l’industrie 4.0.

VITRINE L’ID CENTER, UNE IDÉE CENTRALE

Disposer d’un bâtiment pour porter les actions de transformation des professions de l’usinage, mais également d’un bâtiment forum pour réunir toutes les forces vives, doter l’écosystème local d’un véritable pôle d’attraction pour mieux compenser l’élargissement des périmètres de plusieurs acteurs : le projet de l’IDCenter est né assez rapidement après la crise de 2008 et le lancement du programme Expansion 2020. Il a fallu du temps pour le concrétiser, mais c’est aujourd’hui chose faite. Le bâtiment dessiné par l’annécien Brière architectes a coûté 12 millions d’euros, financés par l’État, la région Auvergne-Rhône-Alpes, le département de la Haute-Savoie, la communauté de communes Cluses Arve et Montagnes, le Centre technique des industries mécaniques (Cetim) et le syndicat national du décolletage (SNDec).

Le bâtiment de 7 200 mètres carrés réuni une centaine de salariés du Cetim, du SNDec, de Mont-Blanc Industrie (pôle de compétitivité Cimes), du groupement d’employeurs Alpège et de l’observatoire stratégique de la soustraitance (OSST). Le centre a ouvert ses portes en janvier, avec la tenue des rencontres internationales de l’usinage qui ont réuni 250 participants durant deux jours. Reste maintenant à planifier un programme d’animations, mais surtout à organiser la gouvernance de ce navire amiral de la profession entre sept acteurs : le SNDec, l’OSST, le pôle de compétitivité, Alpège, mais également le réseau Entreprendre (même s’il reste physiquement basé au site économique des lacs tout proche, il s’est impliqué dans le projet), la chambre syndicale de la métallurgie (elle a une antenne au centre de formation des apprentis de Thyez) et le centre de compétences Thésame d’Annecy. Ils travailleront en lien avec le Cetim, propriétaire du lieu.

Il faudra évidemment aussi impliquer la Région, qui détient la compétence économique ; et le Département. L’ID Center ne tournera à plein régime qu’en 2021, lorsqu’ouvrira Opensmile, la version permanente du salon des métiers industriels et de l’entreprise, qui se déroulait jusqu’alors chaque année au sein du parc des expositions de La Roche-sur-Foron.

PROSPECTIVE TRAVAILLER POUR L’AUTOMOBILE DEMAIN

Le ministre de l’Économie Bruno Le Maire le rappelle : l’électrification des voitures reste une voie prioritaire pour la décarbonation de la mobilité. Pour les décolleteurs, ce n’est pas une bonne nouvelle, tout simplement parce que les moteurs électriques comptent notablement moins de pièces décolletées. La part relative de la mécanique va décroître dans les véhicules au profit de la digitalisation qui envahit tous les espaces dans la perspective de véhicules connectés puis, après-demain, autonomes. On peut être dubitatif devant ce pari électrique : quelle viabilité économique, quel bilan environnemental final ?

Le ministre de l’Économie Bruno Le Maire le rappelle : l’électrification des voitures reste une voie prioritaire pour la décarbonation de la mobilité. Pour les décolleteurs, ce n’est pas une bonne nouvelle, tout simplement parce que les moteurs électriques comptent notablement moins de pièces décolletées.

Reste que Xavier Bosquet, directeur associé du Boston consulting group et auteur d’un rapport sur l’avenir de la filière automobile remis au président de la République, estime qu’en 2022-2023, les courbes des coûts de production des véhicules thermiques et électriques devraient se croiser, rendant l’acte d’achat plus facile pour ces derniers. La profession peut sans doute miser dans un premier temps sur l’hybride, qui représentera une alternative crédible. Mais elle doit sans doute se préparer à abandonner progressivement un de ses produits phares : le diesel. « Cette motorisation représentait moins de 40 % des véhicules vendus en 2019, assure Vincent Caulet, responsable des marchés automobile et aéronautique au Cetim. Ce sera moins de 5 % en 2035. Et le diesel non-hybridé aura disparu. »

Comment les industriels de Haute-Savoie peuvent-ils sortir de ce piège ? Par le haut, comme d’habitude, c’est-à-dire en ajoutant de la valeur ajoutée à leurs pièces, en s’impliquant dans des actions de co-innovation et de co-développement avec leurs donneurs d’ordre, en se spécialisant dans des sous-ensembles de pièces voire des fonctions complètes, en cultivant leur excellence dans plusieurs techniques et sur plusieurs matériaux… Autant de chantiers qu’il est évidemment plus facile de décrire… que de mener à bien.


Dossier réalisé par Philippe Claret

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