Saison 2020-2021 : la montagne à l’heure du bilan

par | 16 avril 2021 à 11H00

Le 3ème confinement a sifflé la fin d’une saison hivernale 20/21 sacrifiée. Avec des remontées mécaniques à l’arrêt, sur fond de chutes de neige et de journées ensoleillées. La situation économique est dramatique. La montagne, qui veut panser ses plaies, compte sur le soutien total de l’État pour envisager le futur. Car si certains secteurs ont obtenu gain de cause, d’autres agonisent, en raison d’aides insuffisantes.

Alors que les domaines skiables suisses ont fait le plein cet hiver 2020-2021, en France la saison n’a pas commencé qu’elle est déjà terminée. Le confinement décrété par le gouvernement à l’orée des vacances de printemps a donné le dernier coup de grâce.

La saison blanche vire au noir

L’heure est désormais au bilan. Faute de remontées mécaniques, la fréquentation touristique des 112 stations de Savoie Mont-Blanc a lourdement chuté. À fin mars, et depuis le début de la saison, le taux d’occupation moyen atteint péniblement 21 %, tous hébergements confondus. Soit un recul de 37 points (ou -64 %) par rapport à l’hiver précédent, rapporte l’observatoire de L’Agence Savoie Mont Blanc. Ces chiffres masquent d’importantes disparités.

Les grandes stations, ultradépendantes du ski alpin et fréquentées par la clientèle internationale, sont les plus affectées, tandis que les stations villages, offrant des activités diversifiées, ont mieux résisté. Quant aux vacances de printemps, qui avaient pourtant retrouvé une certaine attractivité ces dernières années, « les dés étaient jetés », relève Jean-Luc Boch, président de l’Association nationale des maires des stations de montagne (ANMSM) et de France Montagnes.

« Entre la fermeture des domaines skiables et la Covid-19, les réservations pour Pâques avaient plongé. » Résultat, la facture n’a jamais été aussi élevée, à la hauteur de cet hiver inédit et catastrophique. Selon les dernières estimations, les pertes atteindraient 8 milliards d’euros pour la montagne française, dont environ 5,5 milliards pour les stations de Savoie Mont- Blanc. Soit un décrochage de 80 % au regard d’un hiver ordinaire.

La Plagne est la seule station française à figurer dans le top 3 mondial.

2019/20 : déjà la pire saison dans le monde depuis 20 ans
La fréquentation des stations de sports d’hiver a reculé de 18 % dans le monde en 2019-2020, selon le Rapport international sur le tourisme de neige et de montagne 2021 dévoilé ce mardi par l’expert suisse Laurent Vanat. La pire saison enregistrée depuis vingt ans. En France, la baisse du nombre de journées skieurs est de 15 % par rapport à la moyenne des dernières années. « L’hiver avait très bien commencé malgré des températures douces, avant d’être interrompu brutalement le 15 mars par la Covid-19 », rappelle Laurent Vanat.
Les stations en altitude ont été plus durement touchées « après avoir perdu deux mois de saison au printemps ». Résultat : la France se classe toujours 3e destination mondiale du ski derrière les États-Unis et l’Autriche, « reflet de la baisse de la fréquentation observée depuis 2015- 2016 ».
S’agissant de l’hiver 2020-2021, « ça va être une catastrophe totale » – la France est l’un des rares pays, avec l’Italie et l’Allemagne, à ne pas avoir ouvert ses remontées mécaniques –, « même si les Français sont très pressés de retrouver les pistes de ski. La preuve nous est donnée qu’une économie sans ski est possible mais pas rentable », conclut le spécialiste.



FOCUS : Les remontées mécaniques « déplafonnées »
L’impact de la crise dépassant largement le secteur touristique, tous les professionnels de la montagne le subissent de plein fouet. En première ligne, les exploitants de remontées mécaniques. Après des mois de joutes verbales, leur syndicat Domaines skiables de France (DSF) a enfin obtenu gain de cause, la Commission européenne ayant donné son feu vert fin mars sur le déplafonnement des aides (décret n° 2021-311 du 24 mars 2021). Les opérateurs publics et privés seront donc indemnisés autour de 700 millions d’euros (M€), pour la période de décembre 2020 à avril 2021. Le règlement se fera en deux temps : les trois-quarts en avril et le reste en mai-juin.
Une véritable planche de salut pour la profession. « Le dispositif vise à couvrir les charges fixes à hauteur de 49 % du chiffre d’affaires annuel », rappelle Laurent Reynaud, directeur délégué de DSF, saluant au passage cette indemnisation exceptionnelle. Ainsi, la Compagnie des Alpes, plus gros opérateur à la tête de onze grands domaines skiables, qui affiche un manque à gagner de 400 M€, devrait percevoir 155 millions. De quoi inciter le groupe à se préparer à la reprise. Il annonce des investissements nets totaux de 140 M€ pour l’exercice en cours (contre 175,1 M€ en 2019-2020 et 209,4 M€ en 2018-2019).
Pour autant, les opérateurs se refusent à faire des arbitrages. « C’est encore trop tôt », souligne David Ponson, “Monsieur Montagne” à la CDA, qui confirme toutefois la construction de la télécabine de Vallandry et de deux télésièges aux Ménuires et à La Plagne, dont les travaux ont redémarré pour soutenir ses fournisseurs locaux. De son côté, la Compagnie du Mont-Blanc, qui touchera une compensation de 42 M€, maintiendra aussi ses investissements.

S’agissant de l’hiver 2020-2021, « ça va être une catastrophe totale » – la France est l’un des rares pays, avec l’Italie et l’Allemagne, à ne pas avoir ouvert ses remontées mécaniques –, « même si les Français sont très pressés de retrouver les pistes de ski. La preuve nous est donnée qu’une économie sans ski est possible mais pas rentable », conclut le spécialiste.

« À commencer par la nouvelle télécabine du Tour, à Chamonix, et la rénovation du téléphérique de Rochebrune, à Megève », corrobore son président Mathieu Dechavanne, qui espère ouvrir à la mi-mai pour limiter la casse.
Mais tous ne sont pas dans le même cas. « Les exploitants, liés par des délégations de service public (DSP), vont devoir entamer des discussions avec les délégants après une année exsangue. Des rééchelonnements sont à prévoir », prévient Laurent Reynaud, précisant que les indemnités accordées serviront à couvrir une partie des frais fixes mais pas à financer les investissements futurs.
Pour cela, un plan d’investissement “montagne” pour un tourisme plus vert et diversifié a été lancé par l’exécutif et sera acté lors du prochain conseil interministériel du tourisme, fin avril. « Avec, à la clé, des subventions et des prêts à remboursement différé pour pouvoir investir», prône DSF.


Entre annonces… et désillusions

Si le soutien de l’État est indéniable en cette période chahutée, un gouffre abyssal se creuse entre les acteurs de la montagne, qui ne sont pas tous logés à la même enseigne. À l’instar des aménageurs et fournisseurs, qui dépendent directement des exploitants. D’après le Cluster Montagne, la filière a déjà perdu 30 % de son chiffre d’affaires en 2020 et anticipe -50 % en 2021. Et il en va de même pour les magasins de ski et les fabricants de matériel, privés de subventions adéquates. Autres sacrifiés sur l’autel de la pandémie, les hébergeurs enregistrent des pertes colossales. Très mal indemnisés, certains courent à la faillite.

Les chiffres avancés par le Syndicat national des résidences de tourisme (SNRT) font état de 700 M€ pour les seules résidences de montagne (656 sur un total de 2 200 en France). « Si l’été se passe bien, sinon ce sera plus », alerte Pascale Jallet, déléguée générale du SNRT. Le manque à gagner cet hiver frise 80 % du chiffre d’affaires, et 85 % en Savoie Mont-Blanc. Et la responsable de reprocher à l’État de ne pas avoir tenu ses promesses : « Il s’était engagé à couvrir 70 % de nos charges fixes, mais la réalité c’est 12 % car le dispositif exclut la saisonnalité de l’activité. »

Elle évalue à 200 millions l’indemnisation réelle. Aux abois, le collectif composé du SNRT, de l’Union nationale des associations de tourisme et de plein air (Unat) et du Groupement national des indépendants de l’hôtellerie (GNI) a adressé, le 8 avril, un courrier au Premier ministre, lui demandant de relever le plafond de 10 M€ – qui pénalise les grandes entreprises – et d’intégrer la spécificité montagne.

Preuve en est : Pierre & Vacances, qui a vu son déficit annuel bondir à 336 M€, est en procédure de conciliation avec ses bailleurs pour le paiement des loyers. Et Club Med n’a ouvert aucun de ses resorts à la montagne, évoquant une perte de 250 millions. Soit des centaines de millions passés à la trappe. « Il faut sauver nos gros hébergeurs qui sont les moteurs économiques des réservations de nos stations. Ils doivent bénéficier d’un dispositif identique à celui des remontées mécaniques pour remonter la pente», insiste Jean-Luc Boch, qui pointe « l’hiver le plus noir jamais enregistré ».



Les remontées mécaniques de La Plagne sont restées à l’arrêt tout l’hiver.
De janvier à mars, les revenus hébergement de Pierre & Vacances chutent de 87,3 % à la montagne.

Focus : Les aménageurs et les fournisseurs entrent dans le dur 
S’il est encore trop tôt pour se projeter, le cluster Montagne et l’Afmont – associations regroupant les aménageurs et les fournisseurs de matériel et de services – redoutent les mois à venir. Et pour cause, leur chiffre d’affaires a dévissé globalement de 30 % en 2020 « mais le pire est à venir avec une baisse anticipée de 50 % cette année. Soit une perte estimée à un demi-milliard pour la filière », détaille Patrick Grand’Eury, qui préside le cluster Montagne. Alors que leur activité en décalé s’étend d’avril à décembre, ils n’ont rencontré que très peu de clients. « La capacité d’investissement des exploitants étant extrêmement réduite, après un hiver à l’arrêt, nous allons entrer dans le dur« , s’alarme le dirigeant, avant de poursuivre « Nous n’avons aucune visibilité sur les prises de commande et sommes encore dans le flou quant aux compensations qui nous seront accordées ». Et le décret paru le 24 mars 2021 comporte des carences. Si les entreprises, figurant dans la fameuse liste S1 bis (perte de 50 % du CA par rapport à N-1), bénéficient du chômage partiel et d’une couverture de 70 à 90 % des frais fixes, c’est insuffisant. « Nous avons demandé à ce que le décret soit revu et prolongé jusqu’à l’automne 2022. La temporalité spécifique de notre activité, différente de celle des remontées mécaniques, n’a pas vraiment été prise en compte », justifie Patrick Grand’Eury, qui espère avoir été entendu. D’autant que 50 % des entreprises, dont des leaders mondiaux, sont très dépendantes du ski et des domaines skiables. À l’instar de Poma, leader mondial du transport par câble, qui a vu son activité reculer de 30 % en 2020. Service, dépannage, maintenance des stations, tout est en stand-by ou presque depuis décembre. Le groupe s’attend à voir ses revenus diminuer de moitié sur deux ans. D’autres entreprises, plus diversifiées, s’en sortent mieux. Ainsi, le savoyard MND affiche un chiffre d’affaires en retrait limité de 5 % à 46,6 M€ sur le premier semestre clos au 31 décembre 2020. « Nous avons la chance d’avoir une offre globale (sécurité, système d’enneigement, remontées mécaniques et loisirs à sensations) et de jouir d’une présence forte à l’international dans 50 pays, ce qui explique notre résilience »,argue son fondateur Xavier Gallot-Lavallée, dont le carnet de commandes est bien garni. Dernièrement, le groupe a signé un contrat de 17,6 M€ en Russie et des téléphériques urbains en Belgique et à l’Ile de la Réunion « avec des effets positifs jusqu’à fin 2022 ». « On se bat tous les jours pour accompagner la diversification des stations dans le monde »,termine le pdg, qui travaille à marche forcée depuis 24 mois.

FOCUS : 1 milliard € de perte pour les magasins et fabricants de ski
Virgile Caillet, délégué général de l’Union sport & cycle (USC), est en colère : « Les choses avancent trop lentement pour une majorité de nos entreprises qui sont au bord de la rupture après un an de crise. » Et le responsable d’énumérer les nombreuses réunions avec Bercy pour trouver une issue. Car il y a urgence. Les magasins de sport de montagne enregistrent une chute de leur chiffre d’affaires sans précédent : -73 % au 15 mars 2021 par rapport à l’hiver 2018‑2019, année de référence. Une entreprise sur trois est en urgence absolue. Et l’ardoise s’alourdit avec le troisième confinement.
Pour Julien Gauthier, vice-président de l’USC et directeur développement de Skiset, le dispositif de l’État sur le déficit de l’EBE (excédent brut d’exploitation) appliqué aux sociétés réalisant plus d’1 M€ par mois est inadapté à la saisonnalité des commerces de montagne. « Il ne concerne que 2 % des entreprises du secteur et ne couvre que quatre mois sur douze. Le compte n’y est pas. » De plus, celles qui ne sont pas éligibles au fonds de solidarité ne peuvent bénéficier du dispositif. Vent debout, l’USC réclame le prolongement du fonds de solidarité et de l’activité partielle jusqu’en décembre 2021.

Du côté des fabricants de matériel de ski, la situation n’est guère plus enviable. L’USC, qui compte environ vingt marques adhérentes pesant 90 % du marché des sports d’hiver, pointe une baisse d’activité de 30 % par rapport à un an plus tôt.
Et les pertes vont s’aggraver : -70 % attendus en 2021- 2022. « Les magasins de ski, n’ayant pas ou peu vendu, se retrouvent avec d’importants stocks et limiteront leurs commandes pour l’hiver prochain », analyse Morgan Redouin, président de la commission “montagne” à l’USC et responsable marketing chez Head.
Bruno Cercley, le patron de Rossignol, à la tête de trois usines en France (dont celle de Sallanches) et de 1 400 salariés, parle de désastre industriel : « On ne vit pas une année sans neige mais une année sans activité aucune. » Sur deux saisons (2020-2021), sa perte d’exploitation s’élèvera à 20 M€, « dont 2 millions d’aides ». « Quant au fonds de solidarité (qui n’arrive pas), c’est juste une blague », précise le leader mondial du marché du ski, dont le chiffre d’affaires est tombé de 60 M€ à 26 en 2020 et 18,3 en 2021. « La tempête arrive. Nous n’aurons pas de commandes de pré-saison. »

À Chamonix, les vacanciers ont pu découvrir la cascade de glace sur la mer de Glace.

FOCUS : Les guides de haute-montagne ont bien travaillé
S’il est une profession qui a su tirer son épingle du jeu, c’est bien les guides et accompagnateurs en montagne. Même si la fermeture des remontées mécaniques a changé la donne, les privant des raids à ski et des courses traditionnelles, les skieurs se sont adonnés à d’autres pratiques, encadrés par des professionnels.
Grands gagnants de la crise, le ski de rando, la raquette à neige, et, à plus petite échelle, la cascade de glace, ont littéralement “explosé”. Ce qui a permis de limiter la casse « et aussi d’initier de nouveaux clients qui ont découvert d’autres facettes de la montagne », souligne satisfait Dorian Labaeye, président du Syndicat national des guides de montagne (SNGM). Guide à Courchevel, il note toutefois des disparités selon les massifs.
« Dans les stations internationales, comme en Tarentaise, la baisse du chiffre d’affaires des guides varie de -30 à -60 % (compensée par le fonds de solidarité) » … À l’inverse des touristes étrangers qui réservent un guide pour trois ou quatre jours, les Français se contentent d’une journée. Les structures de services – type compagnies et bureaux des guides – dont les marges sont réduites, en ont fait les frais. La Compagnie des guides de Chamonix (240 professionnels, dont 180 guides), qui perçoit une commission de 10 à 15 % de ses membres, a vu ses recettes, d’ordinaire estimées à 4,5 M€, fondre de 50 %. « En mars, un week-end vallée Blanche, c’est 60 journées guide soi 300 dans le mois et cette année, on a fait zéro », rappelle son président Olivier Greber. Tout comme sa consœur à Saint-Gervais/Les Contamines, dont l’activité voyage (la moitié de son chiffre) a été stoppée net par la crise. « Tous nos treks au Népal, au Spitzberg, en Norvège et ailleurs ont été annulés ou reportés », regrette Olivier Begain, son président, qui espère « une demande des locaux en attendant l’été où les réservations, notamment pour gravir le mont Blanc, sont bonnes… Si on peut sortir ».

Dossier réalisé par Patricia Rey

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