Relocalisation : des masques en quête de soutien

par | 20 septembre 2021 à 6H30

La filière masque est un condensé de ce que vit l’industrie en France. Réactivité entrepreneuriale, bouleversements technologiques, évolution des usages, schizophrénie des acheteurs mais véritable potentiel.

« Pouvons-nous enfin sécuriser et pérenniser la filière de production de masques en France ? », demandait Martine Berthet, sénatrice de Savoie, dans une question écrite au journal officiel du 5 août dernier qui n’a pas encore obtenu de retour. Ce qui signifie d’une part s’assurer que le matériau filtrant, le « meltblown », soit bien présent sur le territoire national, d’autre part que les acheteurs soient au rendez-vous. Des conditions partiellement remplies pour l’heure…

En effet, alors que le manque de masques s’est cruellement fait sentir lors des premiers mois de pandémie, des entreprises de Savoie Mont Blanc, la fleur au fusil, se sont organisées pour produire sur place et même s’approvisionner avec des matériaux locaux. Mais elles rencontrent aujourd’hui des défis tels qu’un soutien – pas forcément sous forme de subvention financière – s’avère nécessaire, sous peine de voir disparaître ou délocaliser cette activité synonyme de souveraineté sanitaire.

10 M€ : c’est la somme investie par Savoy International pour maîtriser toute la chaîne : fabrication de “meltblown”, production des masques, recyclage.

De nouvelles vocations dans l’urgence

Alors qu’il y avait péril en la demeure en 2020, le gouvernement a mené un état des lieux des fabricants de masques français et la DGE (Direction Générale des Entreprises) a lancé un plan pour augmenter la capacité de production. Le cabinet McKinsey a été mandaté pour détecter de futurs nouveaux acteurs. Savoy International (CA de 150 M€, 1 000 salariés), sous-traitant de rang un pour l’automobile, spécialisé dans la mécatronique, l’injection plastique et l’ingénierie mécanique depuis 1982 à Cluses, a ainsi vu son projet de nouveau pôle « Savoy Protect » validé.

En jeu ? La maîtrise totale de la chaîne de fabrication des masques (chirurgicaux, FFP2, FFP3) jusqu’au recyclage. « L’État a subventionné la production de meltblown, cet élément textile non tissé, car cette activité est très capitalistique et il ne fallait pas être dépendant de fournisseurs étrangers. Nous en fabriquons pour notre consommation et pour l’extérieur. Quant à la production de masques, ce sont plutôt les industriels qui ont pris des risques », retrace le DG Émile Allamand.

« C’est peut-être le vrai point de déception. Beaucoup d’acteurs, malgré les déclarations d’intention sur la relocalisation, le made in France, l’économie sociale et solidaire dans laquelle nous nous inscrivons, n’ont pas joué le jeu et se tournent vers le plus offrant »

Les épidémiologistes annonçant d’autres virus transmissibles par aérosols dans le futur, d’autres entreprises ont embrayé comme ADTP (13 M€ de CA, 600 salariés) qui emploie à 75 % des personnes en situation de handicap sur Cran-Gevrier, Ville-la-Grand et Cluses.

« Nous avons ainsi démontré notre réactivité et notre savoir-faire. Commercialement, nous nous positionnons chez de nouveaux clients grâce ce produit d’appel », reconnaît Bruno Vilain, DG d’ADTP qui emploie huit salariés pour cette activité et a encore distribué ses masques « goodies » au salon Global Industrie. L’entreprise a investi 300 000 €, achetant des machines en Chine grâce aux aides de la Région et du Grand Annecy, puis les modifiant à sa convenance en trois mois. Elle les a acheminées durant le confinement par… train, sur la route de la Soie.

« Financièrement, nous nous y retrouvons si nous incluons la somme que nous aurions dépensée pour acheter les masques utilisés par les équipes dans l’entreprise ». Le bilan semble pour l’instant moins positif pour les décolleteurs associés Pracartis et Bouverat-Pernat (HBP Group) qui ont innové avec le Precimask® transparent, réutilisable et à filtre céramique (cf. encadré).

Concurrence chinoise féroce

Car globalement, les acteurs de la filière qui ont investi hier déchantent aujourd’hui, « à cause de la surproduction des Chinois. Ils ont tellement accumulé de stock qu’ils mettent des usines à l’arrêt et cassent les prix du marché, avec parfois des masques à trois centimes constitués d’éléments qui n’ont rien à voir avec ceux d’ici. Souvent, il n’est pas sûr qu’ils soient certifiés », déplore Bruno Vilain chez ADTP.

Même constat dubitatif face à l’offre asiatique chez Savoy International : « Avec ce prix, on ne pourrait même pas payer la matière du produit en France. Or, nous sommes tous soumis aux mêmes cours mondiaux des matières, nous achetons tous le plastique au même prix », remarque Émile Allamand, reconnaissant dans cette stratégie le dumping qui a servi à tuer toute concurrence dans le secteur photovoltaïque.

Voir plus loin que le prix

Martine Berthet propose le levier de la TVA, à 5.5 % au lieu de 20 % afin d’amortir le choc. Mais cette mesure serait un simple cautère sur une jambe de bois sans une prise de conscience des administrations, hôpitaux, collectivités quant à leurs propres consommations. « Nous avons par exemple tenté de répondre aux appels d’offres des grandes agglomérations, sans être choisis. Le constat est sans appel : la qualité joue mais le principal critère reste le prix », peste Nicolas Viñas, président d’Anthime Mouley à Gaillard, qui a fait le saut des cravates de luxe aux masques en tissu durant le confinement (cf. encadré).

« Seulement 15 % de la valeur d’un masque chinois vendu en France est réinjectée dans l’économie française (stockage en entrepôt…). Ce taux atteint 70 % lorsque le masque est fabriqué en France (emplois, charges, composants…). Le retour sur investissement est évident pour les acteurs publics », conclut Émile Allamand.

Un constat partagé par Bruno Vilain : « C’est peut-être le vrai point de déception. Beaucoup d’acteurs, malgré les déclarations d’intention sur la relocalisation, le made in France, l’économie sociale et solidaire dans laquelle nous nous inscrivons, n’ont pas joué le jeu et se tournent vers le plus offrant ». Le syndicat des fabricants français de masques (F2M) réclame toujours plus de critères de décarbonation dans les appels d’offres publics et des voix s’élèvent pour obliger à une provenance française ou européenne sur un tel produit classé stratégique.

« Je vois des choix basés à 80 % sur le prix, parfois même à 100 %, sans analyse des échantillons de produits alors que des scandales autour des masques ont émaillé l’actualité depuis un an », déplore Émile Allamand. Pourtant, le F2M a mené des études démontrant les bienfaits écologiques des produits locaux, mais aussi économiques.

« Seulement 15 % de la valeur d’un masque chinois vendu en France est réinjectée dans l’économie française (stockage en entrepôt…). Ce taux atteint 70 % lorsque le masque est fabriqué en France (emplois, charges, composants…). Le retour sur investissement est évident pour les acteurs publics », conclut Émile Allamand qui en appelle à un État stratège et indépendant, acheteur plutôt que subventionneur, alors que le port du masque perdurera. « Dans les hôpitaux, les professionnels de santé réfléchissent à le généraliser en hiver, après avoir constaté l’absence de grippe et gastro l’an dernier », illustre Bruno Vilain.

“Un État acheteur plutôt que subventionneur”
Emile Allamand

Le masque, accessoire de mode éphémère

Anthime Mouley (5 M€ de CA, 70 salariés), manufacture française de cravates pour les grandes marques de luxe depuis 1919, a créé il y a dix ans sa marque de prêt-à-porter et d’accessoires “Atelier F & B” à Gaillard (ainsi qu’une filiale en Suisse).

« Spécialisé sur les cravates et écharpes en soie, notre business a connu un trou d’air avec le télétravail. Nous avons embauché en CDD une dizaine de couturières pour fabriquer des masques (cf. couverture) homologués constitués de tissu italien, en coupe manuelle sans machine. Nous en avons vendu 200 000, 40 % sur le site Internet, le reste en BtoB avec le logo. De quoi souder un temps les équipes. Désormais, nous produisons à la demande… avec parcimonie », relate le président Nicolas Viñas. Selon lui, la demande a tari dès que les masques chirurgicaux sont devenus « plus qu’abordables ».

Precimask®, le problème de la norme

Le Precimask®, fruit d’une collaboration entre Pracartis et Bouverat-Pernat (HBP Group) dans la vallée de l’Arve, a tout pour réussir, indépendamment de la concurrence chinoise sur les prix. Car il se démarque par sa transparence, ses filtres à particules en céramique, facilement nettoyables et évolutifs (de classe 1 jusqu’à FFP3), et surtout sa durée de vie quasi illimitée. Les taux de filtration et de fuite le rendent globalement plus performant et justifient un prix supérieur. Mais le côté pionnier a aussi ses inconvénients. Le filtre céramique est sur toute la surface quand les autres masques n’ont qu’un rectangle de filtre collé selon un protocole strict.

« Mais nous ne pouvons suivre ce protocole avec notre produit. Nous attendons donc des pouvoirs publics qu’ils changent la norme en vigueur. Sinon, nous ne pouvons obtenir les certifications », révèle Louis Pernat, dirigeant de Bouverat-Pernat. Reste l’obstacle inattendu de l’usage. « J’ai acheté ce produit et l’ai distribué aux encadrants de salariés malentendants dans l’entreprise, sans succès. Le côté différenciant et l’effet loupe sur la bouche et les dents ont été évoqués », rapporte ce chef d’entreprise.

L’optimisme est malgré tout de mise chez les décolleteurs. Les habitudes des Français évoluent vite et le masque est aussi une vitrine du savoir-faire : « nous développons d’autres applications dans le filtrage eau », rappelle Louis Pernat.


Julien Tarby

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