Alain Catalan, jeune retraité de 65 ans, a mené une carrière internationale dans la finance publique, dont dix ans au FMI et à la Banque Mondiale. Il incarne, depuis près de trois ans, la fonction de conciliateur au Tribunal de Commerce d’Annecy. Interview.
Votre rôle de conciliateur au tribunal de commerce d’Annecy est assez récent. Comment en êtes-vous venu à l’occuper ?
Les conciliateurs font partie du dispositif national Mard (modes alternatifs de règlement des différends), avec les négociateurs et les médiateurs. Ma présence au tribunal de commerce d’Annecy relève d’une volonté de ce dernier de tester cette approche, il y a bientôt trois ans. Je suis également conciliateur au tribunal judiciaire. Un accord entre les deux juridictions a permis que je sois détaché aux affaires commerciales.
Quel est le statut du conciliateur de justice ?
Le ministère de la Justice fait appel à nos services sur la base du volontariat. Le conciliateur est un bénévole assermenté. Il y a 71 conciliateurs en Savoie Mont‑Blanc : nous avons tous prêté serment à la cour d’appel de Chambéry. Il y a quatre conciliateurs au tribunal de commerce de Chambéry, et un pour celui d’Annecy depuis fin 2021.
Existe-t-il une différence entre la conciliation civile et la conciliation commerciale ?
Sur le fond, il n’y en a pas : un conciliateur n’est ni juge, ni avocat, ni expert. Il n’est pas même personnel de la Justice. Dans le judiciaire, nous traitons des demandes dont la valeur du préjudice ne dépasse pas 5 000 euros. Dans le commerce, il n’y a pas de plafond. Nous avons des permanences lors des séances dites « des affaires nouvelles », et nous sommes aussi saisis directement par un juge, par ordonnance : nous parlons alors de « justice déléguée ».
Comment fonctionne concrètement une conciliation commerciale ?
Le conciliateur est là pour rapprocher deux points de vue. Son rôle n’est pas de juger, ni de distribuer les torts. Il ne s’exprime jamais en vertu de la loi. Au judiciaire, j’ai traité 65 conciliations en 2023 : environ 40 % ont abouti à un accord amiable. Au tribunal commercial, j’ai concilié 17 affaires en 2022 et seulement trois en 2023, considérée comme une année blanche. Le ratio de réussite est plus élevé pour la conciliation commerciale : près de 75 %.
Avez-vous une méthode particulière qui vous est propre ?
Lorsqu’un juge des affaires nouvelles me confie une conciliation, je pars de zéro : je n’ai que les noms des entreprises concernées. Tout est confidentiel. Je quitte l’audience avec les deux dirigeants – parfois avec leurs avocats, dont la présence est obligatoire pour des contentieux de plus de 10 000 euros -. Je ne sais pas qui est qui, mais je m’accorde quelques instants pour comprendre les raisons du conflit qui les oppose.
« Le conciliateur est là pour rapprocher deux points de vue. Son rôle n’est pas de juger, ni de distribuer les torts. Il ne s’exprime jamais en vertu de la loi. »
Quels types de différends commerciaux pouvez-vous désamorcer ?
J’interviens principalement dans le cadre d’injonctions de payer et de refus d’injonction de payer, lorsque l’un fait un recours pour éviter de payer la facture de l’autre.
Dans quel état d’esprit abordez-vous vos conciliations ?
Du moment que le juge recommande une conciliation, c’est qu’il a senti qu’une discussion était possible entre les deux chefs d’entreprise. À ce stade, le juge a fait la moitié de mon travail, si j’ose dire. Je le ressens ainsi. Personne ne vient au tribunal de gaieté de cœur.
Vous en tirez probablement quelque satisfaction ?
Intellectuellement, c’est très stimulant ! En trois minutes, je dois cerner mes interlocuteurs, déterminer l’objet du litige et qui doit combien à qui. Ensuite, il faut mobiliser toutes ses compétences et sa diplomatie : chercher l’information utile, ne pas entrer dans de grands discours et, bien sûr, écouter. C’est le côté passionnant de cette fonction.
Selon vous, la conciliation permet de clore un “incident” entre entreprises en moins d’une heure ?
Je me suis fixé un délai de 45 minutes pour sortir avec un constat d’accord. Dans ma conception du débat à trois, je dois arriver à proposer une solution le plus vite possible. Il faut faire taire l’orgueil qui pollue la relation : personne ne veut donner l’impression de lâcher. Le conciliateur reste maître du jeu – cela fait très prétentieux, excusez-moi ! (rire) -. Disons que c’est lui qui dirige les échanges. Le conciliateur donne l’opportunité à chacun de sortir la tête haute : personne ne va gagner, mais personne ne va perdre non plus !
Revenons à votre carrière professionnelle. Comment êtes-vous entré dans la finance publique ?
J’ai obtenu un DEA en droit public, puis j’ai enchaîné sur les concours de catégorie A de la fonction publique. J’ai occupé un premier poste au Trésor public comme percepteur, essentiellement à gérer les comptes des collectivités, puis un second poste en Guyane, où j’étais banquier puisque le Trésor public était une banque. Je suivais plus de 6 000 comptes particuliers ; j’assurais aussi la vente d’actions et obligations, entre autres activités commerciales. C’est la Caisse des dépôts et consignations qui, aujourd’hui, vend encore des obligations et des bons du Trésor.
Comment votre carrière a-t-elle pris une tournure internationale ?
Le ministère des Finances, dont je dépendais, recherchait un spécialiste de la chaîne des dépenses publiques, un agent qui ne rechignerait pas à quitter la France pour le bout du monde… en l’occurrence, la Guinée équatoriale. C’est ainsi que j’ai échoué à Malabo, une île où toute liberté était mesurée et où je devais me rendre seul, sans ma famille. À l’annonce d’un tel programme, j’ai juste épelé mon nom pour le formulaire. J’y suis resté six ans, comme conseiller du ministre des Finances local.
Vous avez enchaîné les destinations à haut risque…
Effectivement, de 1992 à 2007, j’ai été conseiller du ministre des Finances dans différents pays : Guinée équatoriale, Haïti, Tchad, République démocratique du Congo. Je suis devenu un spécialiste du Tofe (le tableau des opérations financières d’État) des pays auprès desquels j’étais détaché. Ce sont des documents extrêmement sensibles.
Vous poursuivez au sein du FMI et de la Banque mondiale… Quel souvenir gardez-vous de vos années à Washington ?
J’ai passé sept ans au FMI, puis trois à la Banque mondiale. Ces dix ans au sein des “institutions Bretton Woods” m’ont réappris la vie : les relations humaines, la négociation, les finances… C’est une ouverture d’esprit à 180 degrés.
Pourquoi avez-vous quitté l’Amérique pour la Haute-Savoie ?
En 2007, j’ai réintégré la France. Je voulais que mes deux fils, Jérémy et Jérôme – 3 ans et 1 an à l’époque – grandissent en France plutôt qu’en Amérique. C’était un choix de vie. Je suis arrivé à Annecy directement depuis Washington.
Votre parcours vous conduit aussi à accompagner des jeunes lycéens de Berthollet. Que leur enseignez-vous ?
J’accompagne des élèves du lycée Berthollet à préparer des oraux et des auditions à l’Université Savoie Mont Blanc. Je suis souvent sollicité lorsqu’il s’agit d’améliorer son narratif ou préciser ses idées. Je leur enseigne ce que la vie m’a appris. Il y a deux manières d’appréhender le changement : soit vous vous en emparez, soit vous vous encroûtez.









0 commentaires