Les mesures annoncées par le Gouvernement dans le cadre de la réforme sont loin de faire l’unanimité.
Si les gouvernements successifs nous ont habitués à galvauder certains termes dans leur communication, cette fois, l’expression « big bang » ne semble pas exagérée, tant les mesures annoncées dans le cadre de la future réforme de la formation professionnelle impactent tous les acteurs du secteur. Les réactions que l’Éco de l’Ain a pu recueillir localement, auprès des uns et des autres oscillent d’ailleurs entre circonspection et préoccupation.
Les deux premières mesures annoncées sont celles qui font le plus l’unanimité… contre elles. Le compte personnel de formation (CPF) n’est plus crédité en heures, mais en euros, entre 500 et 800 euros par an selon que le salarié est qualifié ou non qualifié, avec un plafond de 10 ans. « Avec un compte en heures, syndicats et patronat auraient conservé leur pouvoir au sein des commissions de branches visant à convertir ces heures en modules de formation. Le nouveau système les court-circuite totalement, en permettant au salarié de s’adresser directement à un organisme de formation », critique Agnès Bertillot, présidente de la CPME 01. Au Medef de l’Ain, on regrette à ce propos « un coup porté à la coconstruction de la formation entre l’entreprise et ses salariés ». « Coconstruire la formation permet d’envisager une évolution au sein de l’entreprise », abonde Marie-Hélène Lebranchu, secrétaire générale de l’UIMM locale. Quant à la CGT, elle juge cette monétisation à la fois insuffisante et injuste. « Dans cette réforme, on parle beaucoup de compétences, peu de qualifications. Or, nous voudrions privilégier les parcours diplômants. C’est un enjeu d’émancipation des salariés », argue son secrétaire départemental, Fabrice Canet, sur le côté insuffisant. « Le coût matériel varie énormément d’une formation à l’autre, selon les outils nécessaires », ajoute-t-il sur le côté injuste. À noter, toutefois, que la réforme prévoit, dans le cadre du CPF de transition, un système d’abondement pour les salariés qui ont un projet de formation longue, mais ne disposent pas des crédits suffisants sur leur compte pour le financer.
Centralisme
Le Gouvernement présente la chose comme une simplification : « Les entreprises ne seront plus sollicitées par plusieurs organismes pour s’acquitter de leur contribution formation et de leur taxe d’apprentissage. » L’une et l’autre seront en effet groupées en une seule cotisation collectée par… l’Urssaf qui les centralisera à la Caisse des dépôts, chargée de payer directement les organismes de formation. « Cela démontre une volonté de nationalisation du système en donnant à des acteurs publics un rôle central », dénonce Agnès Bertillot. Le Medef, qui rappelle être mobilisé depuis des années pour convaincre que la formation professionnelle doit être un investissement, fustige un contresens. « Le message envoyé est que cela reste une “taxe” pour les entreprises. » Même Fabrice Canet condamne une « volonté de tout centraliser qui nous prive de l’expertise des acteurs locaux ». « Cela pose la question du rapport du Gouvernement avec les corps intermédiaires, observe-t-il. La manière dont ils sont maltraités est de mauvais augure pour l’avenir de notre démocratie. »
Adieu OPCA
Confier la collecte des cotisations à l’Urssaf semble par ailleurs signer l’arrêt de mort des OPCA (Organismes paritaires collecteurs agréés). En fait, ces derniers, appelés à changer de nom, voient leur mission évoluer vers un renforcement de leur rôle de conseil et d’accompagnement des branches et des entreprises dans la gestion de leurs besoins en compétences. Un point qui satisfait au moins l’UIMM. « Nous attachons beaucoup d’importance à cette mission de conseil héritée de la dernière réforme, en 2014. Elle permet aux salariés de se projeter », explique Marie-Hélène Lebranchu.
Il serait d’ailleurs faux de laisser penser que rien ne satisfait personne, dans les mesures annoncées. La CPME se réjouit d’une mutualisation renforcée du financement entre grandes et petites entreprises, le Medef de retrouver dans ces propositions, l’essentiel des points négociés entre partenaires sociaux : simplification de l’accès aux formations, création d’un CPF de transition, renforcement du conseil en évolution professionnelle, simplification du plan de formation, innovation pédagogique… Quant à Fabrice Canet, il affirme que son syndicat partage une partie du bilan et des enjeux décrits, notamment la nécessité d’anticiper l’évolution des compétences, de proposer une meilleure répartition de la formation, ou encore de faire le tri dans les organismes de formation. « Certains sont sans doute un peu opportunistes et il faut être vigilant sur la compétence des intervenants et le contenu des modules », considère-t-il.
En fait, ces annonces laissent tout le monde dans l’expectative. « C’est un changement profond dont un certain nombre d’éléments restent à préciser », résume Marie-Hélène Lebranchu, citant les échéances pour parvenir à cette transformation, ou encore les missions de l’agence France Compétence.
34, 38 et 66 %
Selon que vous serez puissant ou misérable… La part des salariés ayant accès à la formation professionnelle est de 34 % chez les ouvriers, 38 % chez les employés et 66 % chez les cadres.
8 % vs 18 %
Le taux de chômage des Français varie de 8 à 18 %, entre salariés qualifiés et non-qualifiés.
Pourquoi cette réforme ?
Pour justifier sa réforme, le Gouvernement note que la France n’est plus parmi les leaders de la formation professionnelle. Seuls 50 % des salariés y accèdent, contre près de 60 % au Danemark et aux Pays-Bas, ou même 70 % en Suisse ou en Suède. Or, 32 % des entreprises citent le manque de main-d’œuvre compétente disponible parmi les barrières à l’embauche.
Quels impacts sur l’offre de formation ?
Du côté de l’Adea, on attend plutôt sereinement de voir quelle tournure prendra la réforme.

L’Adea est un organisme de formation principalement orienté vers les secteurs du social et du numérique, mais aussi de la sécurité, de la restauration et de la logistique.
Sur la base des annonces faites par le ministère du Travail, Patrick Perrard, directeur de l’Adea à Bourg-en-Bresse, s’attend à deux types d’impacts sur les activités de son organisme de formation. « Les premiers concerneront les bénéficiaires de la formation — sans que l’on puisse dire dans l’immédiat si ce sera positif ou négatif —, les seconds l’offre. Nous allons devoir adapter nos contenus aux nouvelles certifications. Les parcours de formation longs et diplômants ne semblent plus être le modèle privilégié. On sera davantage sur un cumul de compétences acquises au long de la carrière. Face aux incertitudes qui pèsent sur les métiers de demain, cela semble une approche pertinente, notamment parce que cela ouvre davantage de perspectives d’évolutions et de mobilité de carrière, estime-t-il. Pour nous, centres de formation, cette réforme imposera une remise en question, notamment parce qu’elle veut libérer et encourager l’innovation pédagogique. »
Le directeur voit par ailleurs d’un bon œil, les simplifications annoncées. « Il est sans doute vrai que l’ensemble des dispositifs de formation tourne à l’usine à gaz. Les bénéficiaires ont d’ailleurs du mal à s’y retrouver. Simplifier les démarches du côté des salariés et des demandeurs d’emploi parait nécessaire, tout comme un tri dans les formations proposées, ce que l’obligation de certification devrait favoriser. »
Si l’Urssaf se charge de la collecte de la contribution des entreprises à la formation professionnelle et la Caisse des dépôts de payer les organismes de formation, Patrick Perrard ne craint pas pour les finances de son établissement… Du moins dans l’immédiat. « La réforme de 2014 avait eu un impact négatif sur les deux premières années, mais de manière transitoire, le temps que paraissent tous les décrets d’application, en fait, se souvient-il. Aujourd’hui, difficile de savoir ce qu’il en sera. Tout dépendra de la mise en œuvre opérationnelle de la loi. » Comme de nombreux acteurs, il se trouve donc dans l’expectative.
Par Sébastien Jacquart







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