Quand l’agriculture se remet en question

Quand l’agriculture se remet en question

Alors que vient de se clore la 56e édition du Salon international de l’agriculture à Paris, retour sur les débats qui agitent le secteur.

La grand-messe de l’agriculture vient de fermer ses portes à Paris. Du 23 février au 3 mars, le secteur était à la fête. Mais, comme le rappelle Michel Joux, président de la Chambre d’agriculture de l’Ain, « pendant huit jours, on nous explique que nous sommes les meilleurs. Le reste du temps, les critiques pleuvent ». C’est peu dire, en effet, que les différents modèles productifs sont contestés… par les consommateurs d’une part, mais aussi par les agriculteurs eux-mêmes. Sur les plateformes d’échange de vidéos du web, les véganes — opposés à toute forme d’élevage — s’écharpent avec les défenseurs des systèmes de permaculture et autres pratiques agricoles sans intrants extérieurs (ou si peu) sur la durabilité de leur modèle. Ces derniers accusent notamment les autres de privilégier une agriculture industrielle paradoxalement peu propice au vivant et à la biodiversité quand on prétend défendre le bien-être animal.

Questionnements

Plus près de nous, plusieurs riverains d’un futur élevage de 30 000 volailles à Cruzilles-lès-Mépillat sont montés au créneau contre le projet. Leur pétition en ligne a recueilli près de 20 000 signatures. Leurs craintes portent aussi bien sur les éventuelles nuisances (bruits, insectes, odeurs), que sur la circulation générée par l’exploitation, ou le bien-être animal. « Dans 2 315 mètres carrés, 29 600 poules (12 poules au mètre carré) n’ont pas le confort nécessaire pour dormir à l’intérieur du bâtiment. Sans compter qu’au bout de 12 mois, elles partent à l’abattage », arguent-ils. Le projet ne serait pourtant pas si mauvais. « L’objectif de l’éleveur est de produire des œufs de catégorie 1, soit la catégorie située juste en dessous du bio, en termes de qualité. Elle correspond aux œufs de plein air, aux œufs label rouge et aux œufs AB, note Christian Lay, le maire de cette commune de 860 âmes. Elle répond à une demande de plus en plus forte des consommateurs et donc des industriels qui tendent à se détourner des œufs de catégories 2 et 3 (avec des poules qui ne voient jamais le jour, voire qui vivent en cage, NDLR). Ici, les pondeuses vont passer quotidiennement, plusieurs heures dans une prairie enherbée de 12 hectares. Des terres jusqu’alors exploitées en maïs. Pour l’approvisionnement en céréales, l’éleveur s’adosse à une coopérative du Dauphiné. Nous avons donc un plus en termes de bien-être animal, de qualité de produits, de circuits courts et de biodiversité. »

Mais, ce dernier argument ne convainc pas les opposants qui objectent les prés et terres dénaturées par la construction du hangar, la destruction de haies, ou encore la protection des eaux de surface face aux effluents d’élevage. Ils demandent à l’édile de faire interdire la création de cet élevage, au titre de l’agenda 21 de la commune. Sauf que, selon Christian Lay, ce n’est pas la vocation d’un tel projet de territoire. « Tant que la future exploitation s’inscrit dans les exigences du plan local d’urbanisme, des exigences urbanistiques et normatives, je n’ai aucun pouvoir pour l’interdire. »

Durabilité

On le voit, en matière de pratiques agricoles, trier le bon grain de l’ivraie n’a rien d’évident. « Certains font beaucoup de bruit, mais il faut se méfier de prises de position un peu extrêmes, avertit Michel Joux. Tout n’est pas blanc ou noir. Il y a du bon même dans l’agriculture dite “industrielle”. La France a la première agriculture du monde et la plus durable, y compris environnementalement. Nos exploitations sont encore majoritairement familiales, en termes de gestion et de capitaux. Et cela doit durer. Depuis 30 ans, voire davantage, nous avons fait évoluer nos pratiques pour allier environnement et viabilité des exploitations. Aujourd’hui, on exige que nous allions encore plus loin, notamment que nous montions en gamme. Cela sous-tendrait que nous ne sommes pas assez hauts. Or, rien n’est plus faux. D’autant qu’à l’inverse, on nous demande de ne pas décrocher des prix du marché européen qui ne sont clairement pas à la hauteur. Nous sommes prêts à nous engager sur la traçabilité, sur l’environnement, sur une moindre utilisation des produits phytosanitaires… D’autant plus que ces derniers coûtent cher aux exploitants. Mais si l’on nous impose trop de contraintes, nous risquons de nous retrouver dans une impasse technique. De nombreuses pratiques alternatives existent, mais il faut se donner du temps pour les mettre en œuvre. Pour sortir du diesel, la France se donne jusqu’en 2040. Pour sortir des produits phytosanitaires, on laisse trois ans aux agriculteurs. Si l’on devient des agriculteurs-cueilleurs, on ne répondra plus à l’essentiel du cahier des charges, qui est de nourrir la population. »

Si l’agriculture a gagné en productivité, ce n’est pas toujours à l’avantage des exploitants, observe Michel Joux. Aller au-delà risquerait de mettre en péril les exploitations familiales, de conduire l’agriculture française vers plus d’industrialisation. « Ce n’est pas nécessairement conforme aux attentes de la société. »

Les Saveurs de l'Ain au Salon international de l'agriculture
Comme à l’accoutumée, le Département a profité du Salon de l’agriculture pour mettre en avant les Saveurs de l’Ain.

Qualité

Les labels et certificats de qualité sont nombreux. Dans l’Ain, 1 400 exploitations produisent au moins un produit sous signe de qualité. Elles sont notamment 180 à être certifiées en agriculture biologique.

La loi Egalim pas à la hauteur

« L’agriculture française est une agriculture de choix, avec des produits de choix. Il faut donc intégrer les coûts de production dans la valeur ajoutée, estime Michel Joux, président de la Chambre d’agriculture de l’Ain. Sinon, on n’a pas de rentabilité des exploitations et pas de renouvellement des générations d’agriculteurs. Cela oblige soit à standardiser les produits, soit à s’inscrire sur des productions de niches qui sont intéressantes, mais qui ne permettent pas de nourrir toute la population. Il nous faudra alors importer des produits qui risquent de ne pas répondre aux exigences du consommateur en termes de traçabilité et de qualité. C’est pour cette raison que la loi Egalim, issue des états généraux de l’alimentation, n’est pas à la hauteur. Nous aurions voulu qu’elle impose à la grande distribution et aux industriels de l’agroalimentaire, une contractualisation basée sur les coûts réels de production, plutôt que sur les prix de marché. Pour que l’agriculture s’améliore, il faut de la rentabilité et de la reconnaissance. »

4 090

L’Ain compte 4 090 exploitations agricoles qui emploient 32 000 personnes, soit 15 % de l’emploi total, et génèrent 681 millions d’euros de recettes.

1, 2, 3…

Le département est 2e producteur de céréales d’Auvergne-Rhône-Alpes, avec un cinquième de la production régionale. Du côté de l’élevage, il est 1er producteur de porcs, 3e producteur de viande bovine et 5e producteur de lait.

Comment le Gaec de l’Orme réduit ses impacts

Non-mécanisation des sols, gestion des effluents d’élevage… L’exploitation innove à divers titres.

Le Gaec de l’Orme, à Saint-Martin-du-Mont, est une exploitation de quatre associés, hors cadre familial, qui tâche d’innover, notamment dans sa gestion des effluents d’élevage. « Notre objectif est de nous rendre les plus autonomes possible dans nos méthodes de production et d’impacter le moins possible l’environnement dans nos activités, indique l’un des cogérants, Gilles Brenon, par ailleurs président national de Gaec et Société, une association qui s’occupe des questions juridiques, sociales et sociétales des Gaec. C’est un travail de très longue haleine, mais nous avons déjà 20 ans d’expérience dans l’implantation de cultures intermédiaires. »

Naisseurs-engraisseurs, les exploitants élèvent 440 truies et cultivent 230 hectares pour les nourrir. « Nous tâchons de réduire au maximum nos intrants phytosanitaires et nos impacts sur les sols. Nous envisageons d’ailleurs de ne plus travailler ces derniers, mais de pratiquer un semis à partir de cultures déjà existantes. Pour éviter le labour, le déchaumage, etc., nous sommes en train de rechercher la machine qui permettrait de retirer tous les galets et silex de nos champs. Nous avons déjà un taux d’humus important, mais nous pourrions avoir encore davantage de vie, jusqu’à 4 tonnes de vers de terre à l’hectare. En attendant, nous pratiquons un épandage de lisiers sans tonne, donc sans tassement, sans déstructuration des terres. Nous avons pour cela une installation en bord d’exploitation ou en bord de route qui permet d’amener les lisiers dans les champs, via un tuyau en serpentin. Nos premiers essais en la matière datent de 1997, avec un système similaire à celui de l’irrigation. Notre volonté est d’éviter les déperditions et les odeurs, décrit Gilles Brenon. Nous regardons actuellement du côté de systèmes qui permettent de faire un apport de lisiers non plus sur sol nu, mais directement dans les cultures, ce qui optimise l’apport d’azote au pied des plantes. »

Enfin, parce que l’élevage est consommateur d’énergie, le Gaec prévoit l’installation prochaine de quatre traqueurs photovoltaïques de 117 mètres carrés en autoconsommation. Et il planche sur un projet de méthanisation.


Par Sébastien Jacquart

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