David Bouvier : « Prendre le contre-pied des grandes écoles »

par | 18 janvier 2022 à 15H18

L’Inseec U Campus Chambéry, devenu Omnes Campus Chambéry Savoie, mise sur des formations professionnalisantes destinées à des jeunes du territoire pour des entreprises locales. Rencontre avec son directeur David Bouvier.

Vous dirigez depuis 2005 le campus savoyard d’Inseec U. Quel a été votre cursus précédent ?

Après le bac et un master passé à l’Ipac à Annecy, je suis entré dans la vie active comme chargé de communication dans l’entreprise Montfort à Cluses. Pour la petite histoire, j’ai été embauché à la demande du fils du patron avec qui j’étais très copain. J’ai ensuite été chargé de communication pour le groupe Provencia (Annecy-le-Vieux) où je m’occupais notamment de la signalétique. En 2002, j’ai repris mes études et passé un master à l’IAE de Grenoble. J’ai rejoint l’Inseec U en 2005 après avoir vendu les parts de la société que j’avais créée avec trois autres associés dans le domaine de la construction. Nous réalisions des chalets en Roumanie et des meubles dessinés par Jacques Losserand que nous vendions dans notre magasin d’Annecy. Je suis parti car nous étions en désaccord sur la stratégie.

À l’Inseec U, vous avez commencé en tant qu’enseignant avant de gravir peu à peu les échelons. Pourquoi l’enseignement ?

J’avais toujours eu cette passion de transmettre, partager, accompagner les futurs collaborateurs des entreprises. C’est un métier très enrichissant. J’ai coutume de dire que « mes clients » ont entre 18 et 23 ans et ce sera comme cela toute ma vie… C’est une grande chance, bain de jouvence permanent. D’ailleurs j’ai repris mes études en 2021 et je soutiens un DBA (doctorat in business administration). La thèse sur laquelle je travaille est dédiée au management face à l’évolution des mentalités des jeunes, la fameuse génération alpha.

Quelle est la méthode ?

Je pense bien comprendre ces jeunes générations que je fréquente depuis 15 ans. Je suis convaincu qu’on peut les motiver, les amener à s’engager. Comme en marketing, la méthode consiste à écouter, s’adapter et mettre en place toutes les stratégies qui vont leur permettre de s’impliquer. Nos clients sont là par choix, beaucoup ont des jobs en parallèle pour financer leurs études. Ils ont des attentes car ils paient. Les écoles, les entreprises, les managers doivent s’adapter. On sait par exemple qu’il est hyper important pour les jeunes de rester connectés. Est-ce que c’est si grave si on accepte qu’ils regardent leur téléphone pendant 5 minutes. C’est juste différent de la pause casse-croûte des générations précédentes. Avec leurs baby-foots et leurs salles de sieste, les entreprises du digital ont bien compris comment amener cette culture qui leur correspond et parviennent ainsi à obtenir un engagement total.

Quelle est l’origine du campus savoyard de l’Inseec U ?

Historiquement, c’était l’école supérieure de commerce (ESC) de la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) de la Savoie. Elle s’est installée en 1993 sur Savoie Technolac. L’activité tournée vers les sportifs de haut niveau en reconversion, le Cesni, fonctionnait très bien mais l’ESC se trouvait en difficulté. En 2011, la CCI a décidé de la vendre à l’Inseec. Il a fallu 3 ou 4 ans pour que l’école devenue un campus du groupe Inseec fonctionne.

Comment s’est expliqué le décollage ?

Le lancement des masters spécialisés en alternance et la refonte des programmes ont permis, en 2015, de repositionner l’école et de trouver son public. Les grandes écoles attirent des jeunes qui viennent de loin et repartent dans leur région d’origine une fois leur diplôme en poche. Nous nous tournons au contraire vers les jeunes du territoire qui veulent travailler sur le territoire. Nous avons dupliqué l’approche territoriale qu’avait déjà le Cesni sur l’Inseec.

Concrètement, comment cet ancrage se traduit-il ?

J’ai un peu procédé à l’envers, en allant d’abord voir les entreprises pour évaluer avec elles leurs besoins : quels types de profils recherchaient-elles ? quel calendrier pour l’alternance ? quel contenu pour les formations ? etc. Cette écoute nous a permis de constituer une offre basée sur l’employabilité des jeunes pour les entreprises du territoire. Elle a débouché sur la signature d’accords de partenariat avec les employeurs qui, avec le temps, ont été de plus en plus nombreux. Les jeunes sont ensuite venus. Nous sommes passés de 600 étudiants en 2015 à 1 500 aujourd’hui. Cette progression constitue une belle réussite au sein d’un groupe qui enregistre, globalement, une très belle croissance. Catherine Lespine, l’ancienne pdg d’Inseec U, qui n’excluait pas de jeter l’éponge en 2014-2015 disait que c’était le miracle chambérien.

En 2014-2015, le groupe aurait pu se retirer ?

À l’époque oui car l’école n’était pas rentable et avait peu d’étudiants. En tant que responsable de la relation entreprise, j’ai proposé ces masters spécialisés en lien avec le territoire : c’est-à-dire un cursus par alternance, professionnalisant avec des intervenants professionnels qui ne sont pas dans une pédagogie descendante. Nous travaillons sur les compétences, les savoir-faire plutôt que le savoir. En digital par exemple les étudiants apprennent d’abord à bâtir un site internet de manière à être de suite opérationnel en entreprise. Soit la formule fonctionnait, soit l’école fermait. Il était crucial de relever le challenge et nous l’avons fait.

Comment vous positionnez-vous par rapport aux grandes écoles ?

Je considère que ce monde des grandes écoles a un peu tendance à se regarder le nombril, à être élitiste. Nous prenons le contre-pied et nous inscrivons dans une boucle qui est simple, pas forcément très prestigieuse mais pragmatique et efficace. Certaines entreprises ne veulent travailler qu’avec nous alors que nous ne sommes pas classés avec nos masters spécialisés. En revanche, nous avons un taux d’employabilité de 90 %. La formation que nous avons mise en place avec Décathlon est à mes yeux un très bon exemple de ce que doit faire une école.

Quelle est cette formation ?

Le groupe Decathlon n’arrivait pas à attirer des jeunes et les former pour qu’ils deviennent des managers. Le programme que nous avons monté repose sur un partenariat école entreprise très fort puisque nous avons monté le programme ensemble. Le cursus en bac +4 et bac +5 que nous avons mis en place débouche sur une embauche par l’enseigne pour 70 % des jeunes à des postes de managers, les 30 % des jeunes non recrutés par Décathlon trouvent à la sortie d’études un travail également. Ils ont les bons outils pour être opérationnels de suite mais sont aussi outillés pour évoluer, changer de voie.

Y compris en dehors du groupe ?

Oui ce sont nos diplômes et pas une formation Decathlon. C’était au départ un de nos prérequis mais avec le temps il est devenu un point d’accord total car le jeune comme l’employeur conserve ainsi son libre choix. La formation a été mise sur pied et testée à Chambéry en 2017 de manière à démontrer que le modèle fonctionne bien. Elle a ensuite été dupliquée à Lyon. Une soixantaine de jeunes sont en formation sur l’ensemble du territoire et nous souhaitons atteindre, à terme, les 150 à 200 jeunes formés en France. Nous sommes en train de bâtir le même parcours avec des groupes intervenant dans le secteur bancaire, la comptabilité, et d’autres vont suivre.

Quels sont vos tarifs ?

Il faut compter 6 300 euros pour une année en bachelor, entre 9 000 et 10 000 euros pour les masters pris en charge par les entreprises, dans le cadre de l’alternance. Nos prix sont corrects sur le marché car notre territoire est marqué par une certaine mixité sociale. En bachelor, nos étudiants ont cours soit le matin soit l’après-midi. Ce rythme très clair et permanent leur permet d’avoir, en parallèle, un job à côté. Nos cursus valorisent cette expérience professionnelle. De la même manière, nous nous adaptons aux contraintes des entreprises. En fin de mois, les étudiants en master finances n’ont pas cours car la période est chargée pour les cabinets comptables. Une école doit être à l’écoute de ses parties prenantes plutôt que de penser qu’elle sait mieux que tout le monde.

Vous expérimentez la technologie Ark développée par la société Pixminds. Où en êtes-vous ?

Nous sommes encore dans une phase de tests et travaillons les contenus qui doivent être adaptés. Cette méthodologie qui repose sur des écrans géants tapissant la salle de cours est très efficace pour susciter l’écoute, la participation, la collaboration. L’idée est aussi de pouvoir, à terme, partager, d’un campus à l’autre, la meilleure des pédagogies. C’est très novateur. Si l’expérimentation était conduite à Paris, elle irait sans doute beaucoup plus vite car nous sommes dans un pays très centralisé. Mais en Savoie, nous sommes persévérants et ne lâchons rien.

Quels sont les projets ?

Nous voulons rester un campus à taille humaine, avec une notion d’accompagnement forte. Nos projets sont liés à l’employabilité avec notamment le lancement de bachelor par alternance. Nous demandons à nos élèves de faire du bénévolat, de la pédagogie active. Et ils sont très demandeurs car ils ont besoin de concret, d’être boosté, de bouger, de prendre des risques. Plus ils sont jeunes, plus ils sont malléables et peuvent se jeter dans le bain. Je suis ravi car cette année la totalité des premières années ont trouvé, seuls, un stage d’un mois en magasin alors qu’auparavant certains nous demandaient de l’aide. C’est un signe très positif.


Bio Express

  • Naissance : le 30 janvier 1972 à Annecy
  • 2003-2005. Master en management stratégique et gestion des organisations à l’IAE de Grenoble. Directeur de clientèle Edip Groupe (communication)
  • Création d’une entreprise dans le domaine de la construction, l’ameublement et la décoration
  • Depuis 2005. Directeur d’Inseec U – campus de Chambéry devenu Omnes Education.

Omnes Campus Chambéry Savoie

  • 12,50 M€ de CA
  • 40 permanents et 500 intervenants
  • Une trentaine de spécialisations en bachelor et maste Omnes Campus Chambéry Savoie

Propos recueillis par Sophie Boutrelle

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