Alors qu’il prépare progressivement le passage de relais à la direction de Bucci Industries France, Didier Bouvet souligne les dysfonctionnements qui mettent en péril l’industrie nationale. Interview.
Quel a été votre parcours avant de prendre la direction générale de Bucci Industries France ?
Tout gamin, j’étais sur les chantiers avec mon père. Issu d’un milieu très pragmatique, j’ai eu la chance de pouvoir accéder à une formation supérieure, d’avoir des expériences très enrichissantes. Après mes études, je suis parti en coopération au Gabon. À mon retour, en 1984, j’ai intégré la Compagnie française des convoyeurs (CFC), dans laquelle j’avais effectué différents stages lorsque j’étais étudiant. En 1987-1988, j’ai quitté mon poste de directeur industriel car j’étais en désaccord avec la stratégie des actionnaires – des financiers qui avaient repris l’activité, et souhaitaient réduire les effectifs. J’ai demandé à partir, au même titre que mes collaborateurs, et j’ai créé, avec une dizaine d’autres associés, AMS, une société spécialisée dans la manutention automatique.
Et comment cela s’est-il passé ?
AMS a connu, pendant quatre ans, une ascension rapide, qui nous a conduits à un chiffre d’affaires de 30 millions de francs avec une trentaine de salariés. Mais, en 1990, juste avant la crise du Golfe, un gros client nous a laissé une ardoise de 6 millions de francs. Notre croissance trop rapide ne nous avait pas permis d’avoir suffisamment de fonds propres pour faire face à un événement de ce genre. L’entreprise a été reprise et les emplois ont été sauvés, mais, personnellement, j’ai tout perdu. Compte tenu de cette expérience – avant tout humaine – difficile, j’ai décidé de créer ma propre activité, en profession libérale, et d’aider les entreprises industrielles françaises à se développer.
Dans quelles circonstances êtes-vous arrivé en Haute-Savoie ?
Je connaissais bien le département car nous avions un bien familial à Arâches. Je suis venu y travailler en tant que directeur industriel pour Automation Equipement. En 1996, le groupe Bucci m’a demandé de suivre le marché francophone en tant que consultant, puis en tant que directeur général de la filiale France que j’ai été chargé de créer. La maison mère italienne m’a donné une grande liberté d’action et, pendant vingt-cinq ans, m’a permis de développer cette entreprise comme si c’était la mienne.
Vous avez présenté officiellement votre successeur, Clément Cordier. Comment abordez-vous le passage de relais ?
Cela fait six ou sept ans que je réfléchis à la question. J’ai imaginé plusieurs hypothèses et plusieurs possibilités jusqu’à ce que je trouve, il y a deux ans, la bonne personne. Bucci Industries France a démarré son activité au dernier étage de ma maison, avec trois personnes. Aujourd’hui, nous sommes soixante-dix. Transmettre les valeurs, l’ADN de la société, l’esprit du service client, cela prend du temps. Clément Cordier a, à mon avis, toutes les qualités humaines et professionnelles pour poursuivre l’aventure et continuer de développer l’entreprise. Au fur et à mesure, il prend la main. Quand il estimera qu’il peut tenir la barre seul, je m’effacerai.
Vous avez d’autres engagements et siégez, en particulier, au conseil d’administration de la CPME. Pourquoi cette implication dans le monde syndical patronal ?
Fils d’artisan et petit-fils de jardinier, j’ai toujours admiré le monde de la PME, le dynamisme, le bon sens, l’abnégation de tous ces dirigeants qui, malgré les contraintes, tiennent bon et font vivre leurs entreprises, sans délocaliser. Je suis sensible à l’approche terrain, pragmatique, des petites et moyennes entreprises, mais je suis aussi adhérent au Medef. Tout ce qui concerne le développement de l’industrie en France et les compétences humaines m’intéresse. D’ailleurs, je fais aussi partie du Campus des métiers.
De quoi s’agit-il ?
Ce campus s’attache à structurer la démarche des centres de formation dans la vallée de l’Arve. Il a vocation à porter des projets de développement de la formation pour les jeunes et/ou pour des personnes en reconversion. Il s’agit, par exemple, de mutualiser des plateformes techniques pour que l’on reste toujours à la pointe de la technologie.
Vous étiez également administrateur de Mont-Blanc Industries. Quel regard portez-vous sur la dissolution de la structure ?
Comme tous les industriels de la vallée qui ont bénéficié des services du pôle pendant quinze ans, je vois là un énorme gâchis, incompréhensible car cet outil a permis de développer des partenariats, des communautés de pratiques. La dissolution de MBI laisse un grand vide dans la vallée, mais nous avions une responsabilité sociale vis-à-vis des équipes en place et devions prendre les décisions qui s’imposaient.
Que pensez-vous de la politique industrielle du pays ?
Il y a vingt ans, on nous expliquait que nous allions vivre de services… C’est une vue complètement étroite et déconnectée de la réalité. L’irresponsabilité de tous ces gens qui se disent spécialistes de l’économie sans vivre les choses au quotidien fait beaucoup de mal et conduit à des aberrations. Les délocalisations, la course aux prix bas expliquent la situation actuelle où nous n’avons plus de médicaments, plus de matières premières. L’exemple des masques est une illustration criante des dysfonctionnements français.
C’est-à-dire ?
L’État a subventionné des entreprises, notamment dans la vallée de l’Arve, pour fabriquer des masques. Ces entreprises ont fait le job mais, aujourd’hui, elles n’ont pas énormément de commandes. On a juste oublié qu’il faut modifier les critères pris en compte dans les appels d’offres et inclure le coût réel, pas juste le prix d’achat. Au départ, la bonne décision est prise, mais on ne va pas jusqu’au bout de la démarche. Derrière l’impulsion donnée, les administrations, les régions, les départements, les grandes entreprises et chaque citoyen doivent aller dans le même sens et se demander à qui profitent leurs achats. Tant que l’ensemble des acteurs économiques et l’administration ne relaieront pas cette conscience politique, nous aurons toujours des possibilités formidables dans un pays qui ne parvient pas à rester en haut du pavé en raison de décisions inappropriées. Il y a des exemples dans le monde de pays qui réussissent sans se soumettre à cette culture du prix qui tire toujours tout vers le bas.
La crise de 2008 avait déjà mis l’accent sur la nécessité de faire évoluer les relations clients-fournisseurs…
Aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, les grands donneurs d’ordres, sans doute uniquement pour des raisons concurrentielles, ne jouent pas assez le jeu de leur filière et ne sont pas suffisamment dans le partenariat mais plus dans une relation classique client-fournisseur. Le coût complet à prendre en compte intègre le prix d’achat, mais aussi la durée de vie, le service, la qualité, le bilan carbone. Lorsqu’un acheteur opte pour le prix le plus bas, en bout de chaîne, on galère avec des pièces dont la qualité laisse à désirer. À l’inverse, quand il fait la part des choses entre la technique, la qualité, le coût, on aboutit à des compromis intéressants. On peut être concurrentiel en travaillant en circuit court. Mais quand le prix des matières premières augmente de 10 % au niveau mondial, les acheteurs doivent absolument accepter une répercussion de cette hausse. C’est une logique que tout un chacun comprend.
Cela signifie que les leçons de la crise de 2008 n’ont pas été tirées ?
Le pire est derrière nous. Un certain nombre de grandes entreprises évoluent et, petit à petit, essaient de faire ce travail, au travers notamment de leurs démarches RSE. J’ai l’impression que les arguments commencent à être entendus, mais ne sont pas encore complètement traduits dans les faits.
Que pensez-vous des mutations qui s’annoncent pour la filière automobile ?
Nous sommes tous conscients que la planète va dans le mur, mais décider de l’arrêt des moteurs thermique sans solution de remplacement à court terme n’est pas possible. Les véhicules électriques coûtent cher et ne sont pas accessibles à tout le monde, les bornes de recharge ne sont pas suffisamment nombreuses. Partir sur du tout-électrique fait le jeu des Chinois qui ont dix ans d’avance par rapport aux motoristes européens sur ce sujet. Nous sommes en train de jeter les bases d’un drame écologique, “l’électricgate”, qui surviendra dans dix ou quinze ans.
Que proposez-vous ?
À terme, je pense qu’on aura un mix entre moteurs à hydrogène, électriques et thermiques moins polluants. Pour réduire l’impact environnemental des motorisations thermiques, il faut que les motoristes européens continuent d’investir en recherche et développement. Décider de réduire l’empreinte écologique c’est bien, à condition d’organiser, de planifier le chemin pour y parvenir. Sinon, c’est le gros bazar avec des consommateurs perdus et la filière automobile européenne détruite.
Comment voyez-vous l’avenir ?
Je suis d’une nature optimiste. Je me bats en espérant qu’à force de rabâcher, les évidences se traduiront dans les faits. On voit une vraie volonté des pouvoirs publics de faire revenir en France des productions fondamentales (médicaments, composants électroniques…). Cette tendance peut s’accélérer si les grands donneurs d’ordres l’accompagnent avec un travail sur les circuits courts et les filières. C’est ainsi que se développera, petit à petit, l’industrie au niveau local, départemental, régional, national.
CV express
1958 : Naissance
1981 : École nationale supérieure des Arts et Métiers
1982 : Institut d’administration des entreprises (Paris)
1984 : Compagnie française des convoyeurs
1987 : AMS (Seine-et-Marne)
1996 : Lemca France
1996 : Bucci Industries France
Délégué pour la France, au niveau européen, du Symop, le syndicat de la machine-outil
Bucci Industries France
Activité : automatisation et robotique industrielles
Siège social : Cluses
Effectifs : 70 personnes
Chiffre d’affaires 2020 : 12 M€
Prévisionnel 2021 : 20 M€
Propos recueillis par Sophie Boutrelle
Crédit photo : Eric Renevier








0 commentaires