Dix ans après sa création à Annecy, AFB s’est implantée à Grenoble, Caen, Nantes et Strasbourg. La société, qui redonne vie à du matériel informatique avec une équipe largement constituée de personnes en situation de handicap, prévoit une cinquantaine de recrutements en 2022. Entretien avec Eric Laur, son PDG.
AFB France fête cette année ses 10 ans. Dans quelles circonstances est-elle née ?
J’ai essentiellement travaillé à l’international, dans le monde de l’informatique. En 2010, Sun Microsystems, l’entreprise pour laquelle je travaillais à Genève, a été rachetée par Oracle. La restructuration qui a suivi m’a conduit à solliciter mon réseau afin de trouver un nouvel emploi. C’est comme cela que j’ai renoué avec un ex-collègue, Paul Cvilak, qui avait créé le concept AFB en Allemagne. Il m’a proposé de m’aider à le développer en France. La gestation du projet s’est effectuée en 2011 pour un démarrage en janvier 2012.
Pourquoi ce concept vous a-t-il intéressé ?
Parce qu’il ajoute une dimension sociale et environnementale au domaine informatique que je connaissais bien. Il s’agit de redonner vie à du matériel professionnel en fin de cycle que nous collectons auprès des entreprises. Nous le revendons après effacement des données et remise en état. Nos effectifs sont constitués à 70 % de personnes en situation de handicap, parfois éloignées de l’emploi. Pour accompagner mon projet, je me suis rapproché du réseau Entreprendre Haute-Savoie dont nous avons été lauréats et dont nous sommes désormais membres. Nous avons aussi été soutenus par France Active, qui détient 7 % de notre capital.
« Il s’agit de redonner vie à du matériel professionnel en fin de cycle que nous collectons auprès des entreprises. Nous le revendons après effacement des données et remise en état. Nos effectifs sont constitués à 70 % de personnes en situation de handicap, parfois éloignées de l’emploi. »
AFB France est une entreprise adaptée, agréée Esus. Qu’est–ce que cela signifie ?
Le statut d’entreprise à but non lucratif dont dispose AFB Allemagne n’existe pas en France. Nous avons donc opté pour un agrément d’“entreprise solidaire d’utilité sociale”. Concrètement, aucun dividende n’est versé aux actionnaires. L’intégralité des résultats est réinvestie dans la société, dont l’un des objectifs est de créer des emplois pour des personnes en situation de handicap. Leur part, qui était de 80 %, est en train de tomber à 70 %, à l’instar de l’évolution en cours dans la réglementation au niveau national. Comme beaucoup d’entreprises adaptées, nous peinons à recruter ; alors même que nous formons nos salariés et que nos embauches ne portent pas sur des compétences rares.
Comment expliquez-vous cela ?

C’est vrai que, statistiquement, les personnes en situation de handicap ont plus de mal à trouver un emploi que les autres. On peut imaginer que nos difficultés de recrutement s’expliquent par des problèmes de santé. Nous avons des salariés présentant tous types de handicaps et voyons les adaptations possibles en fonction du poste occupé. A priori, les problèmes liés à des ports de charges constituent un obstacle en production, mais pas si la personne travaille sur des téléphones portables.
Quel regard portez-vous sur le chemin parcouru en dix ans ?
Un peu de fierté, car nous avons réussi à faire naître et à développer AFB en France. Voir des collaborateurs motivés, contents de venir travailler, c’est évidemment une satisfaction. Il y a dix ans j’avais de bonnes raisons de penser que ce concept allait marcher et que nous allions progresser à l’image de nos collègues allemands. J’avais envie que cela aille plus vite dans l’ouverture de sites, mais il faut apprendre à composer avec les spécificités d’une entreprise adaptée, dont les effectifs sont forcément plus importants que ceux d’une entreprise classique. Sans compter la crise sanitaire.
Quels étaient les écueils à éviter ?
AFB Allemagne existe depuis 2004 et a mis progressivement en place des process que nous avons repris. L’un des points clés est de gagner la confiance des partenaires, ce qui implique une garantie de traçabilité, d’effacement définitif de toutes les données contenues dans les ordinateurs via un logiciel mondialement reconnu, de sécurité de nos sites… En gérant l’intégralité des tâches et de la logistique, sans recourir à la sous-traitance, nous limitons aussi les risques de vols de données.
Qui sont vos clients ?
Les matériels professionnels que nous vendons sont complètement remis à niveau, ils proviennent de marques reconnues et sont robustes. Ils répondent aux besoins d’entreprises, associations, particuliers. Nous avons trois créneaux de distribution : les boutiques adossées à nos ateliers de collecte et remise en état, la vente en ligne et les grossistes. Ces derniers nous achètent des palettes d’ordinateurs qu’ils revendent à leur tour. Ils représentent des volumes conséquents, nécessaires pour écouler les stocks très importants que nous collectons. La petite partie des équipements que nous ne pouvons reconditionner parce qu’elle ne fonctionne plus ou est obsolète est démantelée. Nous sommes agréés par un éco-organisme qui s’assure de la manière dont nous effectuons le tri. La matière est ensuite revendue à des filières spécialisées, avec des tarifs à la tonne assez peu élevés.
Quelle est l’évolution de vos effectifs ?
En 2021, nous avons recruté 70 personnes, ce qui était bien en deçà de notre objectif. En grandissant, l’entreprise a besoin de renforcer ses fonctions supports, mais l’essentiel des postes à pourvoir concerne la production. En 2022, une cinquantaine d’embauches devrait être réalisée.
Comment s’explique votre fort développement ?
Nous bénéficions de la croissance de notre marché, liée à l’essor du parc informatique des entreprises mais aussi à la mise en avant de sujets touchant au développement durable, à l’économie circulaire, à l’inclusion des personnes en situation de handicap. Nous déployons aussi des agences sur le territoire. Après Grenoble en 2016, nous avons ouvert Caen, Nantes, Strasbourg. En avril prochain, ce sera Lyon. Je pensais au départ que nous pourrions aller un peu plus vite, mais l’expérience montre que deux années et demie de travail sont au minimum nécessaires pour créer un nouveau site. Nous ne sommes pas dans une volonté de développement à tous crins mais préférons prendre le temps de bien faire les choses.
Comment choisissez-vous ces sites ?
Le seul que nous ayons vraiment choisi, c’est Grenoble, car nous voulions dupliquer l’agence d’Annecy (site de stockage, atelier de recyclage, magasin de vente) sans être trop loin. L’ouverture de Nantes s’est faite, par exemple, parce qu’un collègue travaillant à Annecy souhaitait retourner dans la région d’origine de son épouse. Une ouverture est conditionnée à la présence d’un porteur de projet, le local de l’étape, qui doit trouver des bâtiments, recruter une équipe, nouer des liens avec des entreprises partenaires… Certes, ce porteur de projet est formé et peut s’appuyer sur l’équipe du siège et les fonctions supports, il bénéficie également des partenariats nationaux que nous avons conclus, mais l’ouverture d’une agence n’est jamais un simple copié‑collé. Le porteur de projet est salarié mais, dans les faits, il est en première ligne pour gérer au quotidien le site dont il est responsable.
Comment gérez-vous l’éclatement des équipes ?
Les circuits courts, la proximité, font partie de notre modèle. Cela n’empêche pas les échanges, les déplacements de collègues qui se rendent d’un site pour l’autre dans le cadre de leur mission. Pour la première fois, nous allons tous nous retrouver à Annecy, durant deux jours, ce printemps, pour fêter les 10 ans d’AFB.
Quels sont les domaines dans lesquels vous souhaitez progresser ?
La formation. Si les travailleurs en situation de handicap acquièrent chez nous de l’expérience et une qualification, ils gagneront la confiance nécessaire pour ensuite prendre leur envol et rejoindre une entreprise ordinaire. Ce parcours qui figure dans nos missions implique que nous renforcions nos outils de formation.
Comment voyez-vous AFB dans dix ans ?
Je suis assez optimiste sur le fait que des entreprises vont s’intéresser à notre concept. Dans dix ans, nous aurons peut-être doublé nos effectifs car nous conservons nos anciens partenaires et continuons d’en gagner de nouveaux.
CV express
1969 : Naissance à Nîmes
1989 : École supérieure de commerce (ESLSCA/Paris)
1992 : Europe Computer Services
2003 : Sun Microsystems
2011 : AFB France
AFB Group
Chiffre d’affaires 2021 : 75 M€
Effectifs : 580 personnes
AFB France
Président : Éric Laur
Capital : Éric Laur (70 %), AFB Allemagne (23 %), France Active (7 %)
Siège social : Annecy (des agences à Grenoble, Caen, Nantes, Strasbourg)
Effectifs : 175 personnes
Chiffre d’affaires : 6,4 M€ en 2021, 4,3 M€ en 2020
Activité : 120 000 matériels récupérés en 2021
Propos recueillis par Sophie Boutrelle
Photo AFB France








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