Guilhem Dufaure de Lajarte : « Pour un développement vertueux du monde de l’entreprise »

Guilhem Dufaure de Lajarte : « Pour un développement vertueux du monde de l’entreprise »

D2L Group a aidé à la création de quelque 4 000 CDI en une dizaine d’années. Son fondateur a publié au printemps, un livre, « Le Chômage n’est pas une fatalité », pour retracer cette aventure et formuler ses propositions pour « déprécariser » l’emploi.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre ?

J’ai écrit avec deux objectifs. Le premier était de retracer le cheminement qui a été le mien et celui de D2L Groupe, reprendre nos valeurs. C’était important pour nos collaborateurs. Nous nous sommes en effet fortement développés depuis notre création en 2010, pour compter 400 permanents et un chiffre d’affaires de 450 millions d’euros. Le deuxième était de partager avec le plus grand nombre possible, ce retour d’expérience afin de contribuer au débat pour déprécariser l’emploi. Nous avons développé des groupements d’entreprises dans un secteur d’activité, les RH, qui a peu ou pas évolué. Or, les générations millenials qui arrivent ont une tout autre perception du travail. D’où l’intérêt d’une approche innovante des RH, associant besoin de flexibilité des entreprises et déprécarisation.

D’ailleurs, sans nécessairement sortir des clichés les concernant, vous paraissez poser un regard bienveillant sur la génération Y et sur les millenials. Ils vous inspirent même, non ?

Oui, ils m’inspirent. Les millenials sont une génération en quête de sens. Je porte effectivement un regard bienveillant sur cette approche que je partage. Tout ce que l’on fait doit être porteur de sens. Par opposition au papillonnage qu’on leur reproche, j’ai plutôt le sentiment que ce sont des gens qui cherchent de la richesse par l’expérience. Cela doit faire évoluer notre vision de l’entreprise, nos mentalités, nos comportements, plutôt que de s’en plaindre.

Vous tirez votre légitimité de votre parcours, que vous rappelez d’ailleurs longuement au début de l’ouvrage, pouvez-vous nous en rappeler les grandes lignes ?

Le titre du livre est piquant. Mais l’objectif n’est pas de dire ce qu’il faut faire. Ma prétention est simplement d’apporter un témoignage, celui d’une personne qui essaye d’apporter des dispositifs différents, innovants, d’avoir une approche intéressante pour l’individu, comme pour l’entreprise.

On se construit sur nos expériences et de nos échecs. Le goût de l’engagement et de l’effort, je l’ai acquis sur des skis. Les échecs sportifs ou entrepreneuriaux, avec mon père, m’ont endurci, appris que rien n’était acquis, qu’il fallait travailler, encore et encore. La période la plus forte, ce sont ces 10 dernières années, faites de belles rencontres, de belles histoires.

Fin du modèle de l’entreprise hyperhiérarchisée, inversion de la pyramide de Maslow, nécessité de donner du sens… Nombre des arguments que vous avancez dans votre livre sont connus de ceux qui s’intéressent aux sciences sociales. En quoi votre position se veut-elle originale ?

Je n’ai pas la prétention d’apporter une vision originale. Ces éléments qui paraissent connus pour qui s’intéresse aux sciences sociales, je les ai expérimentés dans mon entreprise. Et cela m’a conduit à en tirer un certain nombre de conclusions. C’est intéressant, quelque part, de voir l’expérience confirmer le point de vue de la science. Si le rapport du terrain converge vers les conclusions des groupes de travail et si mon témoignage permet d’accélérer le virage, j’en serai très heureux.

Vous plaidez pour la flexisécurité, pour l’innovation sociale, que vous n’opposez pas au droit du travail. Vous semblez même souhaiter des syndicats plus forts, susceptibles d’accompagner le changement dans l’intérêt des salariés ou même pour un État plus agile. Vous faites d’ailleurs partie des rares représentants du monde de l’entreprise à défendre la notion de “raison d’être” introduite par la loi Pacte, au printemps dernier. Expliquez-nous.

Pour moi, la France a une richesse : une vision sociale très ancrée. Je pose un regard bienveillant sur les organisations syndicales, dont le rôle est de veiller à ce que les entreprises aient une approche respectueuse de l’humain. J’aime le monde de l’entreprise, de l’entrepreneuriat, mais je veux que ce monde se développe de matière vertueuse. Les entreprises deviennent de plus en plus fortes, parfois plus fortes que les États, comme les Gafa. Cette montée en puissance peut constituer une opportunité comme un danger. Il est essentiel que les syndicats se remettent en question, quittent leur posture défensive et deviennent acteurs du changement, pour jouer pleinement leur rôle de protection des travailleurs. Nous devons tous travailler sur un nouveau modèle d’emploi. Sinon, la révolution s’opérera sans nous. Et notre modèle social français risque de disparaître, pour un modèle à l’anglo-saxonne.

Avec D2L et vos groupements d’employeurs, vous avez appliqué le CDI intérimaire avant l’heure, en quelque sorte. Depuis, quelles autres innovations sociales avez-vous expérimentées ?

Nous avons avant tout la prétention d’être agiles, de conseiller et apporter des solutions. Le dispositif de groupement d’employeurs date de 1984. L’originalité, c’est l’utilisation que nous en avons faite. D2L a un rôle d’animation des groupements, mais ce n’est pas elle qui les gère. Il s’agit d’associations autonomes d’entreprises. Ce sont elles qui en sont les créatrices et les gestionnaires.

Nous avons mis en place depuis, les bus de l’emploi. Dans les zones rurales, les chômeurs n’ont pas d’agence d’intérim, ni forcément d’agence Pôle emploi à proximité. Aménagés avec un salon d’accueil et des salles d’entretiens, ces bus sillonnent les villages, pour rencontrer les gens et les accompagner quand c’est nécessaire. Cela fonctionne très bien. Aujourd’hui, les pouvoirs publics travaillent avec nous pour organiser des campagnes de recrutement sur des zones rurales ou périurbaines. Ces jours-ci, les bus tournent beaucoup sur les secteurs viticoles de Saône-et-Loire, dans la perspective des vendanges.

Nous avons créé par ailleurs un nouveau type d’agence d’emploi multimarque et multisectoriel, sur l’ensemble du territoire français. Les jeunes générations sont de moins en moins enclines à pousser la porte des agences intérim une à une. Ces job stations rassemblent un certain nombre d’acteurs de l’emploi — dont Pôle emploi, partenaire du dispositif — et permettent au public de trouver un ensemble de services mutualisés, plus agiles. C’est un peu les Galeries Lafayette de l’emploi.

Vous avez démarré dans la logistique et le transport, où le recours à l’intérim était structurel. Vous lorgnez maintenant l’industrie, le médico-social et la banque. Pourquoi ?

Nous ciblons des secteurs où l’intérim est structurel, où vous avez une forte proportion de travailleurs précaires, parce que nous sommes en capacité d’y déprécariser l’emploi. Dans le médico-social, on trouve beaucoup de CDD. À travers des groupements d’employeurs dédiés, nous pouvons proposer des CDI et une vraie politique de formation.

Dans le secteur bancaire, on observe une désertification des territoires. Une mutualisation des moyens pourrait permettre aux banques de continuer à être présentes en milieu rural. Ce serait aussi une réponse aux évolutions sociétales. Les gens sont moins mobiles. C’est difficile pour les banques de trouver des collaborateurs prêts à déménager tous les cinq ans.

Au final, votre livre est un éloge de l’agilité et de la confiance dans l’entreprise. C’est même là-dessus que vous concluez.

Tout cela relève d’une certaine forme de bienveillance. Il nous faut davantage travailler ensemble. Il faut entrer dans une ère de confiance entre l’entreprise et ses collaborateurs, préserver les intérêts des unes et des autres. Les modèles hiérarchisés ont vécu. Je voulais apporter une vision plus optimiste. L’entreprise n’est pas un monde de voyous. On peut le contrôler si l’on travaille main dans la main et que l’on donne du sens. Aujourd’hui, si cette bienveillance est parfois absente des entreprises, elle l’est encore plus dans le rapport des salariés avec les entreprises. Il faut sortir de cette opposition. Sinon, nous ne saurons pas construire, nous ne saurons que détruire.


Repères

  • 27 mai 1974
    Guilhem Dufaure de Lajarte est né à Sainte-Foy-lès-Lyon. Il a grandi dans les montagnes iséroises et savoyardes, avec une scolarité en ski étude à Villard-de-Lans, puis à l’IUT Tech de Co d’Annecy-le-Vieux.
  • 1995
    Il vit sa première aventure d’entrepreneur avec son père, Alain, et la création de la société Wild Products à Thônes (Haute-Savoie).
  • 2000
    Il fonde l’entreprise Front Tech, société de services en ingénierie informatique à Meylan (Isère).
  • 2004
    Après avoir vendu la première, il crée une nouvelle SSII, OneSys (Vénissieux).
  • 2010
    Il quitte OneSys pour lancer D2L, à Saint-André-de-Corcy.
  • 2017
    Le groupe D2L, spécialisé dans les RH, intègre Planett intérim.

Propos recueillis par Sébastien Jacquart

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