BTP : le futur bien étayé d’Alphi

par | 8 février 2022 à 21H42

Devenue un acteur majeur dans le secteur du coffrage, Alphi conjugue développement international et croissance externe. Entretien avec Alexandre Souvignet, son pdg.

D’où vient votre goût pour le BTP ?

J’avais une certaine appétence pour ce domaine. En 1995, mon père, qui avait une forte expertise dans le matériel pour la construction, a créé Alphi. Quand je rentrais du lycée, je dessinais les matériels de coffrage auxquels il avait pensé. Les premiers prototypes ont été réalisés dans le garage de la maison familiale. Quand on a vu qu’on arrivait à faire quelque chose de viable économiquement, on a embauché un collaborateur, qui était en BTS avec moi. La chambre d’amis s’est transformée en bureau. À l’époque, nous avons beaucoup travaillé avec l’université Savoie Mont-Blanc à qui nous avions sous-traité des prestations de calculs pour optimiser nos produits. De cette façon, l’entreprise a pu prendre un avantage concurrentiel.

Quel constat avait conduit à la création d’Alphi ?

Les fabricants pour lesquels mon père avait travaillé pendant vingt ans étaient figés dans leurs process de fabrication. Les améliorations attendues par les clients n’étaient pas prises en compte. Mon père a eu l’intelligence de voir la répétition des demandes et de les transformer en nouveaux produits. Les axes d’amélioration portaient sur l’allégement des matériaux, l’ergonomie, la création de pièces plus faciles à monter et démonter. Notre capacité à apporter des solutions techniques améliorant la qualité, la productivité, la sécurité a fait la différence. Nous faisons perdurer ce socle au travers d’un pôle “innovation” fort et d’une équipe technico-commerciale expérimentée.

Quand avez-vous rejoint la société ?

En 2002. J’ai rejoint Alphi en connaissant les problématiques de nos clients pour les avoir vécues durant les 3 années de mon diplôme d’ingénieur par alternance. J’étais conducteur de travaux dans des sociétés de BTP pour lesquelles je chiffrais des chantiers et/ou les dirigeais. Alphi comptait alors 4 ou 5 salariés dont mon frère Philippe, comptable de métier, arrivé en 2000. J’ai pour ma part pris une casquette à la fois technique et commerciale.

Comment s’est déroulé le démarrage ?

À la fois orientée sur la vente (50 %) et la location (50 %), l’activité s’est très vite développée au niveau national, sur de belles opérations. Nous étions d’ailleurs plus présents sur la région de Bordeaux qu’en Rhône-Alpes. Dès le départ, nous avons opté pour une fabrication française et n’avons jamais démenti ce choix lié à l’éthique mais aussi à l’économique. Lorsqu’on produit en France, le coût global final n’est au final pas tellement plus cher par rapport à d’autres pays si on prend en compte les sur stock nécessaires, le prix des transports, etc. Sur la période 2003-2007, nous avons été portés par un marché florissant et avons développé nos gammes de produits comme le TopDalle. Encore aujourd’hui, il est le numéro 1 en France pour le coffrage de dalles dans le secteur du logement.

Dans quel contexte l’avez-vous développé ?

En septembre 2004, un décret a changé les règles sur le travail en hauteur. Les majors du BTP avec lesquelles nous travaillons nous avaient incités à nous pencher sur la question. En 2005, pendant le salon Batimat, j’ai dessiné le principe du TopDalle en discutant dans un taxi parisien avec mon père. Notre argumentaire au départ était qu’il répondait aux règles de sécurité. Les chrono-analyses faites par une major du BTP ont montré qu’il permettait aussi un gain de productivité de 20 %. Du coup, tous nos produits ont été conçus autour de cette vision d’un saut de productivité par le biais de la sécurité et de la lutte contre la pénibilité. Nous avons beaucoup communiqué sur cette approche qui nous vaut une reconnaissance nationale et même internationale. Nous avons continué de faire évoluer nos gammes avec, par exemple, la création d’outils de levage pneumatique pour déplacer les matériels.

Comment a évolué l’entreprise sur cette période ?

Le démarrage rapide de l’activité nous a conduits à nous installer dans un petit bâtiment à Chambéry. Mais nous nous retrouvions à l’étroit quand le matériel loué revenait. Un de nos sous-traitants installé à Bourgoin-Jallieu s’est chargé de la gestion de notre parc de matériel tandis que nous avons installé nos bureaux à Tresserve. Plus tard, nous avons réinternaliser cette fonction, avec notre propre parc à Saint-Genix-les-Villages. En 2007, Philippe et moi avons racheté l’entreprise à notre père qui a passé la main avec beaucoup de bienveillance tout en continuant de travailler avec nous pendant une dizaine d’années.

Quelles ont été vos motivations pour vous développer à l’international ?

La construction a ralenti en France en 2008 mais aussi en 2012 et en 2015. Mon père a toujours pensé que l’international était la meilleure voie pour s’affranchir un peu de ces cycles. Notre première cible était l’Arabie Saoudite mais les difficultés rencontrées nous ont conduits à viser finalement le Qatar. Cette implantation n’a pas été un long fleuve tranquille, mais elle a été très formatrice : nous avons dû trouver un associé, faire une joint-venture, apprendre à composer avec une culture différente, un contexte géopolitique particulier. Nous sommes très satisfaits de notre activité actuelle au Qatar, où nous fêterons l’hiver prochain nos 10 ans. Nous avons une vraie identité sur place, une équipe de 15 personnes, un bureau d’études, des commerciaux, un dépôt de matériel, des marchés stables.

Quelles sont vos intentions avec le rachat, en décembre dernier, du Suisse Adria ?

Adria (5 salariés pour un chiffre d’affaires de 3 MCHF) figurait en tête de la liste des cibles potentielles en Suisse que nous avions établie avec l’aide de Business France. Elle a inventé l’étai et lui a même donné son nom : en Suisse, on parle d’un adria pour désigner un étai. Nous avons eu la chance inouïe de bien nous entendre avec son dirigeant, qui a d’autres sociétés et souhaitait dynamiser l’entreprise. Nous avons acheté 100 % des titres mais son dirigeant reste administrateur. Alphi Suisse et Adria ont fusionné pour ne former plus qu’une société dénommée Adria dont le siège reste à Vallorbe. Nous créons un bureau à Rolles afin de mieux couvrir le territoire.

Pourquoi l’ouverture d’une agence à Paris en 2017 ?

En regardant les chiffres, nous nous sommes aperçus que la région parisienne restait en croissance même pendant les périodes de turbulence sur le marché national. Pour prendre de suite des parts de marché fortes, nous avons cédé 20 % de nos parts et réalisé notre première ouverture de capital, de l’ordre de 3 M€, avec Bpifrance, Expansinvest et Crédit agricole des Savoie Développement. Nous sommes passés en trois ans de 1 M€ de CA à 12 M€ et avons ancré notre leadership en France et à Paris. L’équipe, qui comptait trois personnes au départ, en 2017, en emploie désormais 45.

Qu’est-ce qui vous a conduit à la deuxième augmentation de capital ?

En 2021, nous avions atteint les objectifs que nous nous étions fixés en 2017, avec un an d’avance. Nos banques, avec lesquelles nous coopérons étroitement, nous ont suggéré une nouvelle levée de fonds. Nous avons travaillé sur un projet consistant à devenir une entreprise de taille intermédiaire (ETI) en accélérant l’international – et notamment la Suisse – et en procédant à une croissance externe. Le 1er juillet 2021, nous avons acheté sur nos fonds propres Damois, une entreprise de chaudronnerie industrielle qui emploie une dizaine de personnes à Grésy-sur-Aix pour un chiffre d’affaires de 1 M€. Damois continue de travailler pour ses propres clients mais aussi pour Alphi. Nous l’utilisons un peu comme un Fablab pour réaliser de nouvelles pièces.

Où en êtes-vous du projet de Saint-Genix-les Villages ?

Nous déposons les permis de construire pour réaliser, sur notre site, une nouvelle unité dédiée à la fois à la production, la maintenance et la réparation de nos matériels qui ont une longue durée de vie. Nous bâtissons aussi un atelier de montage acier et bois pour la fabrication de tables de coffrage destinées, en particulier, au marché suisse et rhônalpin. Nous avons été parmi les trois premières entreprises savoyardes retenues dans le cadre du plan de relance pour cet investissement de 2,5 M€. Notre objectif est d’améliorer les conditions de travail, d’industrialiser les tâches, de sorte que les équipes puissent monter en compétence.

Alphi était un petit poucet devenu leader sur son marché. Quelle est, pour vous, la clé de cette croissance ?

La dernière levée de fonds a permis à tous les directeurs et directrices de service d’entrer au capital. C’est important pour fidéliser les équipes, assurer la pérennité de l’activité et rassurer ses partenaires. Nous avons un comité de direction très fort et un management décentralisé. Les centres de décision sont là où les affaires se font. Notre vision stratégique et partagée consiste à être vertueux à tous les niveaux : prendre soin de nos salariés, clients, partenaires. Faire en sorte que l’usine soit la plus durable possible, la plus pérenne.


CV express

1977 : Naissance à Chambéry (73)
1999 : BTS “bâtiment” au lycée technique d’Argonay (74)
2002 : Ingénieur Isim (travaux, technologie de construction du bâtiment) à Montpellier
2007 : Rachat de l’entreprise avec son frère Philippe
2021 : économie de développement et international (première promotion de l’accélérateur international de Bpifrance). Ambassadeur de la French Fab pour la Savoie

Alphi

Président : Alexandre Souvignet
Dir. général : Philippe Souvignet
Siège : Savoie Hexapôle
Une agence à Paris, des filiales au Qatar, au Luxembourg et en Suisse
CA 2021 : 30 M€
Effectif : une centaine de salariés
Label “Origine France garantie” depuis 2014
Membre fondateur de la Fondation de l’USMB


Propos recueillis par Sophie Boutrelle
Photo : Alexandre Souvignet (à droite), aux côtés de son frère Philippe (crédit : Alphi)

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