Invité de la CPME de l’Ain, le co-créateur de Siri, l’interface de dialogue popularisée par Apple, a démystifié l’intelligence artificielle.
« L’intelligence artificielle (IA) dont on vous rebat les oreilles, celle de Hollywood, celle qui fait la une des journaux, celle qui fait peur, celle qui risque de nous voler nos emplois ou de nous tuer, cette intelligence artificielle là n’existe pas. Déjà parce qu’il n’y a en pas qu’une, mais plusieurs. » Luc Julia n’y va pas par quatre chemins, mais il sait de quoi il parle. Invité à intervenir pour la soirée estivale de la CPME de l’Ain, jeudi 8 juillet (lire en encadré), l’homme est le co-créateur, avec Adam Cheyer, de l’assistant personnel Siri, en 1997 et non en 2011, date de son intégration aux i-Phones. Pour lui, le terme même d’intelligence artificielle est impropre. Il conviendrait mieux de parler d’intelligence augmentée, puisqu’il s’agit d’outils au service de notre propre intelligence, pour nous aider à accomplir plus rapidement, un certain nombre de tâches. Mais, il est sans doute trop tard pour changer ce nom, utilisé depuis les balbutiements de la discipline, en 1956, à l’université de Dartmouth, aux États-Unis. « À l’époque, un groupe de chercheurs a réussi à modéliser un neurone. Ils ont imaginé que s’ils créaient grâce à cela, un réseau de neurones, ils auraient une intelligence artificielle. D’où leur décision de l’appeler comme ça. En plus, ils ont voulu s’attaquer au langage naturel, ce qui est probablement l’une des tâches intellectuelles les plus compliquées. Et comme ça ne marche toujours pas aujourd’hui, même avec Siri ou Alexa, nous avons connu au début des années 1960, le premier hiver de l’IA, plus aucun financement pour la discipline. Une situation que nous pourrions bien connaître à nouveau, si l’on continue à raconter n’importe quoi sur le sujet. »
Précisément, il n’existe pas d’intelligence générale artificielle, c’est-à-dire, d’intelligence équivalente à la nôtre, mais deux types d’IA plus spécialisées, l’une basée sur les statistiques, l’autre sur la logique. Cette dernière permet depuis les années 1970 de créer des systèmes experts, fondés sur un ensemble de règles. La plus célèbre d’entre elles, Deep Blue, a pu battre Kasparov aux échecs, en 1997. « Comme c’est un jeu mathématiquement fini, il était possible de modéliser tous les coups. Mais, ce n’est pas très intelligent. C’est une machine à force brute », commente Luc Julia.
Force brute
Dans ces années-là, le deep learning, l’IA statistique connaît un renouveau avec l’émergence d’internet qui contient énormément de données. Une première application, créée dans les années 2000, était capable, à partir de 100 000 photos de chat, de reconnaître une image de l’animal à 97 %. « C’est aberrant, relève le co-créateur de Siri. Un enfant de deux ans n’a besoin que de deux instances de chat, pour pouvoir en reconnaître un à 100 %, même la nuit, même dessiné par Picasso. Je parle d’instance plutôt que d’image, parce que nous avons une perception en 3D et du contexte. Nous disposons de bien plus d’éléments, mais capturer tous ces paramètres est autrement plus compliqué que de capter juste une image. »
En 2016, enfin, Deep Mind, IA statistique, réussit à battre le champion du monde de go. Mais là encore, Luc Julia affirme la supériorité de l’homme sur la machine. « À l’intérieur de Deep Mind, on a plus de 2 000 puces pour une puissance de 440 kWh. En face, le cerveau humain consomme 20 Wh. C’est d’autant plus exceptionnel qu’en plus de jouer au go, il sait faire plein d’autres trucs. Au-delà de ce problème énergétique, se pose également la question de la fiabilité des données. Avec le big data, tout le monde peut utiliser des IA, mais sur le web, on trouve du vrai comme du faux. Et l’on peut construire des systèmes sur des données biaisées. » C’est ainsi que Microsoft a vu l’un de ses chatbots placé sur Twitter, devenir raciste et sexiste en l’espace de quelques heures. « La solution serait de corriger les erreurs de datas, mais en intervenant de la sorte, on peut introduire de nouveaux biais. On touche alors à des questions d’éthique. Il faudra certainement réglementer les systèmes d’IA. »
Responsabilité humaine
Car s’il existe un danger de l’intelligence artificielle, il vient de nous. « L’IA n’est qu’un outil. C’est comme un marteau : nous pouvons l’utiliser pour planter un clou ou pour frapper notre voisin. Dans tous les cas, c’est nous qui tenons le manche, c’est notre responsabilité. Il n’y a pas de marteau qui se balade tout seul. » Et à croire Luc Julia, on n’aura même pas de véhicule parfaitement autonome. « Chaque IA peut être bien plus performante que nous dans un domaine en particulier. Mais, elles ne couvriront jamais autant de domaines que nous, conclut-il. La force de l’intelligence humaine, c’est sa capacité à innover, à casser les règles. » Tout le contraire d’une IA.
300
Siri a séduit 300 millions d’utilisateurs en un an. Comment ? En lui faisant dire un truc rigolo à chaque fois que le système ne comprendrait pas la demande de l’utilisateur, c’est-à-dire dans 30 % des cas. « On l’a humanisée », explique son co-créateur.
Les retrouvailles et les luttes de la CPME 01
Cette soirée estivale constituait pour la CPME de l’Ain, la première rencontre d’envergure depuis 15 mois. Luc Julia était déjà invité à animer l’AG 2020 de la confédération, finalement organisée à huis clos. C’est dire. La CPME n’est cependant pas restée inactive. Elle a obtenu le renforcement du fonds de solidarité, l’exonération des charges pour les entreprises les plus en difficultés et leur report pour toutes, la prise en charge des congés payés des salariés en activité partielle, la suppression de la taxe de 10 euros sur les CDD d’usage et un doublement du différé de remboursement du PGE. Elle lutte encore pour l’allongement du délai de remboursement de six à dix ans, la garantie de l’État pour les cautions personnelles des chefs d’entreprise en difficultés, un crédit d’impôt à hauteur de 50 % des loyers abandonnés ou encore, une réduction de moitié de la CVAE.
Sébastien Jacquart












0 commentaires