Fortement liée à celle de l’énergie, la hausse des coûts des matières premières grignote les marges des entreprises. La dynamique des marchés permet, pour l’heure, d’éviter le pire.
Liée à la brusque reprise économique mondiale et aux aléas climatiques, l’envolée des prix des matières premières enregistrée depuis 2021 s’est encore aggravée avec la guerre en Ukraine. La France, dont l’inflation annuelle était basse depuis trente ans (entre 0 et 4 %), a enregistré une hausse de 6,8 % en juillet 2022, 6,5 % en août.
« Difficile à dissocier de celle de l’énergie, cette augmentation suscite énormément de questions dans les entreprises. Certaines se retrouvent dans des difficultés extrêmes pour la répercuter sur leurs tarifs, en particulier lorsqu’elles ont affaire à de gros donneurs d’ordre et des acheteurs dont la logique est, depuis des années, de faire baisser les prix. D’autres ont davantage de marges de manœuvre car elles détiennent un savoir-faire spécifique ou se positionnent sur des marchés de niche », analyse Gilles Mollard, le président de la Chambre syndicale de la métallurgie (CSM) de Haute-Savoie.
+15 à +20 % pour MSSA
Leader mondial sur le marché du sodium et du lithium métal, MSSA (311 salariés pour 80 millions d’euros de chiffre d’affaires) est un gros consommateur d’énergie (autant que l’agglomération de Chambéry) mais bénéficie de dispositifs de régulation des tarifs et peut actionner des leviers pour accroître son efficacité énergétique. « La hausse de l’énergie, qui fait l’objet d’échanges très réguliers entre nos organisations professionnelles et l’État, est difficile à évaluer car les prix sont très volatils. Elle vient aggraver une augmentation de 15 à 20 % des matières premières que nous utilisons », résume Dimitri Rimbert, son président. Les investissements prévus en 2022 ont été maintenus mais se concentrent sur moins d’opérations en raison de la hausse des prix des matériaux et équipements.
L’industriel de Pomblière-Saint-Marcel peine à répercuter ces hausses sur ses prix de vente car ses seuls concurrents sont en Chine, où le prix de l’énergie est resté très stable. « Il faut que nos clients soient prêts à payer un produit premium, mais nous allons finir par perdre énormément de parts de marché. La situation ne sera pas tenable longtemps. Dans nos métiers très capitalistiques où les frais fixes sont élevés, les volumes sont déterminants. Nous devons absolument retrouver de la visibilité en 2023 », continue Dimitri Rimbert, en rappelant que le sodium et le lithium métal sont très utilisés dans des secteurs comme l’énergie et la pharmacie : « Nous sommes les derniers fabricants non chinois dans le monde. Ce sont des productions stratégiques qui doivent être sécurisées pour la souveraineté stratégique de la France et de l’Europe. »
Le fret s’emballe
À Annecy, Mobilis Carre & Carry (une centaine de salariés pour un CA de 19 M€) subit depuis plus de deux ans une flambée du coût des transports. Spécialisée dans les solutions pour protéger et transporter les ordinateurs, téléphones mobiles, tablettes et autres terminaux de saisie, la PME a vu bondir le prix du conteneur de 2 500 à 17 000 dollars, pour une capacité de transport identique. Lié à la crise sanitaire, le phénomène n’a pu être que tardivement et partiellement répercuté dans les prix de vente. « Notre chiffre d’affaires dépend à 50 % de l’Asie. Cette hausse était tellement imprévisible qu’il était strictement impossible de l’intégrer dans nos contrats de distribution. Elle a été à 80 % absorbée par nos marges, ce qui réduit notre trésorerie », précise Marc Fernandez, son directeur général.
Après un pic au printemps, les coûts de transports ont rediminué mais devraient probablement repartir à la hausse fin 2022, début 2023. « Le rapport de forces bénéficie aux fournisseurs, qui augmentent leurs prix par effet d’aubaine et reconstituent ainsi leur marge. Pour que le coût des matières premières redescende, il faudra que les donneurs d’ordres aient le temps de faire du benchmark et de procéder à de nouvelles consultations », poursuit Marc Fernandez. Mobilis Carre & Carry, dont le CA a progressé de 25 % en 2020 et 22 % en 2021, limite l’impact des coûts de transport sur ses résultats grâce au démarrage de son usine annécienne. Complémentaire de celle de Vierzon (90 000 produits par an), l’unité haut-savoyarde d’injection plastique est entièrement automatisée et dispose d’une capacité annuelle de 400 000 produits recyclables qui ne subissent pas les effets des coûts de transport.
Alpar : trois révisions pour le prix d’une
Alors qu’une augmentation annuelle des tarifs est habituellement prévue avec les fournisseurs et grossistes, Alpar (435 coopérateurs, 3 000 références sur 180 m² de surface de vente à Meythet) en est, cette année, à la troisième. « Les prix montent en flèche et de manière très violente, en particulier sur des produits comme les choux, courges, butternuts, qui sont généralement bon marché. On nous a aussi annoncé une hausse de 3 % sur les frais de port pour les grosses opérations annuelles d’agrumes venant directement de Sicile », observe Christine Lavorel, unique employée de l’épicerie coopérative annécienne.
Alpar répercute ces hausses sur ses prix de vente afin de maintenir son taux de marge, 20 %, inscrit dans les conditions d’adhésion de ses coopérateurs, et indispensable pour assurer sa pérennité.Pourtant, « malgré des volumes d’achat plus réduits que les grandes surfaces, les prix de nos fruits et légumes bio sont actuellement 40 % moins chers, contre plutôt 20 % d’habitude », constate Christelle Lavorel…
Inflation : Liqueurs Granier trinque
Née en juillet 2020 à Annecy, Liqueurs Granier développe une gamme de six liqueurs artisanales et bio, dans la tradition des maîtres liquoristes. « Nous subissons depuis plusieurs mois une hausse des prix du carton, des bouteilles. Sans compter l’impact de l’énergie et des coûts de transport. Pour l’ensemble de mes matières premières, la hausse oscille entre 10 et 20 % » témoigne Stéphane Granier, son président et fondateur.
La société haut-savoyarde n’a pas suffisamment de volumes pour négocier avec ses fournisseurs ni assez de “bouteille” pour augmenter ses prix de vente auprès des consommateurs. Au moins jusqu’en 2023, elle prévoit d’absorber les surcoûts sur sa marge. « Compte tenu des taxes qui s’imposent déjà sur l’alcool, je préfère rester dans notre segment de liqueurs premiums à des tarifs accessibles ; et développer de nouveaux marchés comme les cadeaux d’entreprises », poursuit Stéphane Granier. Liqueurs Granier, qui a bouclé 2021 sur un chiffre d’affaires de 130 000 euros, s’est aussi lancée dans l’organisation de soirées-dégustation dans ses locaux, et à envoyer ses premières bouteilles sur le marché australien.
Sophie Boutrelle
Crédit photo : Adobe Stock








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