Méthanisation : la multiplication des unités met de l’eau dans le gaz

par | 6 octobre 2021 à 11H44

En produisant du gaz à partir de déchets organiques et/ou agricoles, la méthanisation semble s’inscrire dans une démarche durable qui s’inscrit dans la transition énergétique. Mais les retours d’expérience sont plus mitigés.

La méthanisation est-elle un process aussi durable qu’il n’y paraît ? Les explosions, incendies, nuisances odorantes, ruptures d’équipements survenus ces dernières années ont sérieusement refroidi les enthousiasmes. Comme à Tournon où une association de riverains bataille contre les émanations pestilentielles d’un méthaniseur. En mars 2021, le sénateur LR du Haut-Rhin Christian Klinger, membre de la mission d’information du Sénat sur la méthanisation, soulignait une hausse des accidents plus rapide que l’augmentation du nombre d’installations.

Une meilleure approche des risques

Dans sa réponse, le ministère de la Transition écologique confirme cette hausse de l’accidentologie (17 incidents survenus depuis 2017) et reconnaît la nécessité d’une meilleure approche des risques accidentels et chroniques. Il admet que les retours d’expérience d’accidentologie de la filière doivent être pris en compte et insiste sur l’importance de la gestion, de la surveillance, de la maintenance des unités. L’État promet encore de multiplier les contrôles, notamment en cas de signalement des riverains.

Un soutien des pouvoirs publics

En transformant des déchets organiques agricoles et/ou alimentaires, en biogaz, la méthanisation peut réduire la dépendance aux énergies fossiles et contribuer ainsi à la transition énergétique. L’argument explique le soutien apporté à la filière par les pouvoirs publics au niveau national et régional. En France, le nombre d’installations est passé de 73 unités en 2010 à 809 au 1er janvier 2020. Le schéma Ambition biogaz 2023 adopté par la Région et ses différents partenaires recensait 93 unités en fonctionnement à fin 2018. L’objectif est d’atteindre les 180 méthaniseurs en 2023 et d’en construire 600 de plus d’ici 2035.

Le projet de Champlong

Parmi les installations en gestation, celle de Champlong à Porte-de-Savoie. Porté par deux agriculteurs qui en fédèrent 18 autres, le projet est en réflexion depuis deux ans et demi. En cours d’instruction, il espère décrocher une autorisation du préfet en décembre 2021 pour un début des travaux au printemps 2022 et une mise en service au printemps 2023. Il sera alimenté par 15 000 tonnes par an de résidus de culture (cannes de maïs) et de cultures intermédiaires à vocation énergétique (Cive) provenant d’un rayon de 5 km. Les 12 500 tonnes de digestat produites chaque année seront réutilisées par les agriculteurs partenaires. La production de gaz (150 Nm3/h) sera vendue selon des tarifs réglementés pour être injectée dans le réseau de gaz desservant la commune. « Ce gaz est deux fois plus cher que celui acheminé depuis l’étranger, admet Bénédicte Jorcin, responsable du développement chez Opale Énergies Naturelles. Mais dans dix à quinze ans, cette filière qui démarre sera mature et deviendra alors largement compétitive ».

Crédit photo : Bénédicte Jorcin, Opale Energies Naturelles

Contre la méthanisation

Jean Vulliet, responsable de la commission énergie à la Confédération paysanne de Haute-Savoie

Pourquoi la Confédération paysanne s’oppose-t-elle aux unités de méthanisations ?

« Nous ne sommes pas opposés aux méthaniseurs de petite taille alimentés par les ressources de la ferme ou alentours et dont l’énergie est autoconsommée localement, sur les territoires qui s’y prêtent et dans le cadre d’un projet global de sobriété énergétique. En revanche, nous pointons les dérives liées aux grandes installations, incompatibles avec une agriculture paysanne. »

Pourquoi doutez-vous de la rentabilité des méthaniseurs ?

« Soutenues par les pouvoirs publics, ces unités fonctionnent grâce aux subventions dont elles bénéficient et qui sont bonifiées lorsqu’elles sont portées avec des agriculteurs. Mais leur rentabilité n’est pas évidente alors que le paysan, tenté par cette diversification, peut être amené à s’endetter lourdement. Il s’engouffre par ailleurs dans un métier qui n’est pas le sien et dans un modèle dont il aura beaucoup de mal à sortir. »

Quelles sont les autres réserves que vous mettez en avant ?

« Au niveau technique, la méthanisation repose sur un apport continu et suffisant de matières organiques animales et/ou végétales importées ou provenant d’une ferme de taille importante. Il s’avère que les matières végétales sont les plus méthanogènes, alors que les fumiers et lisiers, majoritaires dans les zones de concentration animale, le sont très peu. L’alimentation des méthaniseurs créée une situation de concurrence avec et entre les éleveurs qui se traduit par des difficultés croissantes d’approvisionnement en fourrage, des accaparements de terre, un renchérissement du prix du foncier, du trafic supplémentaire de poids lourds. Au niveau sanitaire, l’absence de contrôle sur la qualité des intrants pose des questions importantes, en particulier sur les résidus d’antibiotiques et les bactéries qui peuvent se retrouver dans les sols, et à terme, dans l’eau. Il apparaît que plus l’unité de méthanisation est grande et plus les risques et les accidents sont difficiles à prendre en charge et à maîtriser. Cette fuite en avant doit être stoppée avec un moratoire sur les projets, le temps de procéder à un bilan de l’existant. »

Pour la méthanisation

Bénédicte Jorcin, responsable du développement des énergies renouvelables en Auvergne Rhône-Alpes pour Opale Énergies naturelles

Quel est, pour vous, l’intérêt de la méthanisation ?

« Une des réponses au dérèglement climatique est de produire et consommer de l’énergie localement. C’est exactement ce que propose la méthanisation : une production de gaz vert permettant de s’affranchir un peu de la dépendance vis-à-vis de la Norvège et de la Russie qui alimentent actuellement le réseau français de gaz. Le projet de Champlong, à Porte-de-Savoie, que nous accompagnons (voir article ci-dessus) répondra par exemple à la consommation de 900 foyers. La méthanisation agricole répond à d’autres enjeux comme la qualité de l’eau. Plutôt que d’être entreposés en bout de champs, les fumiers seront directement acheminés à l’unité de méthanisation ce qui évitera les écoulements d’effluents dans les nappes phréatiques et les cours d’eau. »

En quoi peut-elle contribuer, selon vous, à l’amélioration des pratiques agricoles ?

« Les exploitants utilisent des engrais chimiques qui coûtent de plus en plus cher. En les remplaçant par le digestat qui sort des méthaniseurs, ils peuvent avoir un engrais naturel qui diffuse progressivement les minéraux dont les plantes ont besoin dans le sol. Loin de générer une concurrence entre agriculteurs, le procédé induit une amélioration des pratiques. Une culture intermédiaire à vocation énergétique, entre deux cultures principales, forme un couvercle végétal qui évite l’utilisation de produits phytosanitaires pour nettoyer les champs. Contrairement aux idées reçues, laisser les terrains à nu épuise les sol alors que l’interculture à vocation énergétique évite le recours aux produits phytosanitaires. »

La multiplication des unités de méthanisation débouche sur des problèmes de nuisance et des inquiétudes. Que répondez-vous à cela ?

« Depuis le 1er juillet 2021, la réglementation s’est renforcée avec des cuves qui ne sont plus enterrées pour éviter les fuites, la présence de trois capteurs par cuves, etc. Cet encadrement renforcé et le suivi des dossiers par les services de l’État constituent une avancée mais il est sûr qu’il faut un responsable de site, se chargeant de l’exploitation du méthaniseur. Ce n’est pas à l’agriculteur de changer de métier. »

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