Philippe Vachette, économie circulaire et climat : « Il faut impérativement penser le changement »

par | 30 Nov 2021

À 74 ans, Philippe Vachette reste un personnage incontournable dans l’économie circulaire savoyarde. Rencontre avec cet infatigable militant de la cause environnementale, convaincu qu’il faut faire entrer l’économie dans le climat, et non l’inverse. Interview.

Quel parcours vous a conduit en Savoie ?

Après mes études – où j’ai eu la chance d’avoir deux maîtres à penser très complémentaires : Raymond Barre en économie, et René Dumont en agroéconomie –, je suis parti en coopération au Niger. De retour en France, j’ai travaillé à la préfecture de région à Besançon au moment de l’affaire Lip. Ce mouvement ouvrier au sein de l’industrie horlogère m’a profondément marqué. Je suis ensuite reparti au Cameroun pour travailler dans un organisme de formation de cadres africains. Francis Ampe, le maire de Chambéry à l’époque, m’y avait précédé. Il m’a proposé d’assurer, par intérim, la direction de la Maison de la promotion sociale, à Chambéry. La structure – dont la gestion associait les syndicats de salariés, le patronat, les collectivités territoriales et les associations –avait largement besoin d’être restructurée.

Et ensuite ?

En 1985, j’ai fait un stage à la création d’entreprise à l’école de commerce de Chambéry et j’ai lancé Trivalor. Cette entreprise d’insertion a créé et exploité la première déchetterie dans le sud-est du pays. À l’époque, il y en avait seulement trois ou quatre en France. L’Atelier pour le travail et la formation des jeunes (ATFJ) était l’actionnaire majoritaire. Associé avec 2 % du capital, Emmaüs a renforcé la crédibilité du projet. Assez vite, nous nous sommes rendus compte que nous étions un peu des pionniers. Les gens nous sollicitaient pour des conseils. J’ai pu recruter Christophe Bérard, notre premier salarié, qui se chargeait des études. Ingénieur Insa très reconnu dans le domaine des déchets, Christophe m’a succédé, plus tard, comme président de la holding Inddigo et fut également élu vice-président de Chambéry Métropole. Lorsque l’ATFJ nous a demandé de choisir entre bureau d’études et exploitation, nous avons transmis, pour le franc symbolique, l’intégralité du savoir-faire lié aux déchetteries à une entreprise d’insertion, Trialp, pour nous spécialiser dans le conseil et la maîtrise d’œuvre.

Dans quels domaines ?

Lancée avec Christophe Bérard, une secrétaire et moi, l’activité était au départ axée sur le secteur des déchets. Avec l’embauche de Nicolas Mercat, à l’époque déjà très reconnu dans le domaine de la mobilité à vélo, elle s’est élargie aux déplacements et aux transports. Petit à petit, le périmètre s’est diversifié aux stratégies territoriales, au bâtiment et au développement durable, etc. Ces différentes sociétés ont été réunies, en 1995, sous la holding Inddigo. Quand je suis parti, en 2000, la société, qui accompagne les acteurs privés et publics vers le développement durable, employait 70 salariés. Ils sont 250 actuellement.

« Pendant mes études, Raymond Barre nous disait qu’une entreprise dégageant, en fin d’exercice, 3 % de bénéfices était excellente. Aujourd’hui, les fonds de pension se débarrassent de telles entreprises car ils jugent ce seuil insuffisant. Mais l’objectif premier d’une entreprise n’est pas d’abord d’enrichir ses actionnaires. »

Comment expliquez-vous la réussite d’Inddigo ?

Tout d’abord, nous avons eu de la chance : en 1990, il y avait peu de sociétés de conseil indépendantes. Nous avons, par ailleurs, constitué un pacte d’associés très solide. Seuls les salariés peuvent être actionnaires mais ils ne disposent pas librement de leurs actions. En cas de départ, les actions doivent être vendues à un autre actionnaire salarié ou à l’entreprise dans un délai de trois mois. Passé ce délai, le capital est perdu. D’autre part, la valeur des actions reste sous-estimée de manière à ce qu’elles puissent être accessibles à tous, et pas seulement réservées aux plus hauts salaires. En vingt ans, la part de salariés maîtrisant le capital d’Inddigo a progressé de 10 % pour atteindre les 52 %. La finance est un outil pertinent et très intéressant, alors que la tendance générale en a fait un objectif prioritaire. Pendant mes études, Raymond Barre nous disait qu’une entreprise dégageant, en fin d’exercice, 3 % de bénéfices était excellente. Aujourd’hui, les fonds de pension se débarrassent de telles entreprises car ils jugent ce seuil insuffisant. Mais l’objectif premier d’une entreprise n’est pas d’abord d’enrichir ses actionnaires.

En 2007, vous créez Solira. Quel était l’objet de cette nouvelle société ?

Après avoir quitté la présidence d’Inddigo, j’ai travaillé pendant cinq ans comme chargé de mission “développement durable” pour la Ville de Chambéry et Henri Dupassieux, qui était à l’époque adjoint au maire chargé du développement durable. Je me suis notamment occupé de la centrale photovoltaïque sur les Monts, la première centrale de 100 kW raccordée au réseau. L’objectif était de montrer que c’était possible. Avec le soutien d’Hespul, de la Nef et d’Inddigo, nous avons lancé Solira (Solaire Investissement Rhône-Alpes) qui devait mobiliser l’épargne locale (citoyens, PME, associations) pour développer la production d’énergies renouvelables dans la région. J’étais le gérant de Solira Développement, la SARL commanditée chargée de l’ingénierie technique et financière des projets ainsi que du suivi. Le statut de commandite par actions implique que les actionnaires sont les garants des valeurs mais ne sont pas aux manettes. Ce système, qui a fait le succès des PME allemandes, met le dirigeant à l’abri d’une réorganisation du capital selon le bon vouloir de l’actionnaire majoritaire. En 2011, avec l’entrée au capital d’Enercoop, Solira est devenue Énergie Partagée, ce qui lui a donné une dimension nationale. Elle gère maintenant environ 170 projets en France, sur toutes les énergies renouvelables.

En 2012, l’association “La monnaie autrement”, dont vous avez impulsé la création ouvre, à Chambéry la première accorderie de la région, la seconde en France. Quel est le concept ?

Venu du Québec, le dispositif consiste à échanger des services contre des chèques temps utilisables pour demander, à d’autres, un coup de main. Au-delà de l’échange, il s’agit de révéler les compétences de chacun, de favoriser les relations selon la formule du philosophe Patrick Viveret : « Moins de biens, plus de liens. »

Vous présidez des structures comme J’aime Boc’oh et Skitec, également actives dans ce champ de l’économie sociale et circulaire…

Basée à Cognin, J’aime Boc’oh a déjà valorisé plus de 100 tonnes de fruits et légumes disqualifiés provenant de supermarchés en confitures et chutney. En trois ans, elle a créé 24 emplois, dont 16 en insertion. Quant à la société coopérative d’intérêt collectif Skitec, née en septembre 2020, elle est issue de l’association Art Ski Tech. Axée sur la valorisation de skis et snowboards à travers la fabrication de mobilier, de dômes géodésiques et, surtout, de structures architecturales, elle a levé 100 000 euros la première année et va réaliser un nouveau tour de table d’un même montant. Skitec est installée dans la galerie commerciale de Galion, que nous avons l’ambition de transformer en pôle dédié à l’économie circulaire. Notre projet est malheureusement “en concurrence” avec un programme privé de démolition-­reconstruction du centre commercial qui nous semble d’un autre temps.

« Le soutien des élus et des collectivités de tous bords est déterminant quand ils ont compris qu’il faut impérativement penser le changement au lieu de changer le pansement  ».

Avez-vous d’autres projets en tête ?

Je crois beaucoup à PPP (« Plus de pain perdu »), qui consiste à collecter le pain sec dans les boulangeries pour faire de la poudre utilisée pour confectionner de la pâtisserie, de la bière et de la nourriture pour animaux. L’idée serait de créer également une biscuiterie qui pourrait employer des personnes en insertion Le projet fait l’objet d’une étude-action réalisée avec le soutien de France Active Savoie Mont‑Blanc. Nous en saurons plus début 2022.

J’aimerais aussi avancer dans la récupération d’aluminium des ménages via les écoles, clubs, associations… Il faut dix fois plus d’énergie pour produire de l’aluminium que pour fondre de l’aluminium récupéré. Organiser la récupération d’emballages, de bâtons de ski, de vieilles gamelles, canettes permet de récupérer des fonds – la tonne se monnaie autour de 1 000 euros – tout en sensibilisant le public. Grand Chambéry avait lancé ce type de collecte au début des années 2000, avant de renoncer.

Quel regard portez-vous sur le changement climatique et l’économie ?

Je considère qu’il est urgent de faire rentrer l’économie dans le climat. Or, aujourd’hui on fait radicalement l’inverse. La réussite d’Inddigo démontre que ces valeurs permettent d’avoir une bonne activité économique tout en réduisant son empreinte écologique. Le soutien des élus et des collectivités de tous bords est déterminant quand ils ont compris qu’il faut impérativement « penser le changement au lieu de changer le pansement ».


CV EXPRESS

  • 1947 : Naissance à Boulogne-Billancourt
  • 1965-1970 : Études de géographie puis IEP (université de Paris Nanterre)
  • 1985 : Création de Trivalor
  • 1995 : Création de la holding Inddigo
  • 2007 : Création de Solira
  • 2020 : Présidence de Skitec

2 Commentaires

  1. Bruno

    Philippe, si tu as besoin je suis là !

    Réponse
  2. Valentine Michel

    Merci pour votre parcours et votre engagement. Il en faudrait bien plus des entrepreneurs comme vous ! J’aimerais vous rencontrer, à l’heure où notre système de valeurs bascule, créant de plus en plus d’exclusion au lieu de créer des emplois à haute valeur ajoutée.

    Réponse

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