À l’occasion d’une conférence organisée par l’AEPV, Juliette Rolland, docteure en sociologie, a dévoilé les spécificités du territoire, créatrices de ce concentré d’activité.
Qui dans l’Ain, ne connaît pas la Plastics Vallée ? De nom au moins. Mais son histoire ? Le commencement de ce cluster dynamique qui n’en finit pas de progresser ? C’est la question à laquelle AEPV (l’association des Acteurs économiques de la Plastics Vallée) a voulu répondre avec Juliette Rolland, docteure en sociologie, le 16 mars, lors d’une conférence au centre technique Industriel de la plasturgie et des composites (IPC), en présence de quelque 180 personnes. Les toutes premières évocations de ce regroupement sont lointaines. « Tous les clusters ne peuvent pas s’en prévaloir. Dans l’Ain, on a un mythe sur les origines de l’industrie : celui de Saint-Léger qui aurait donné au VIe siècle, l’exclusivité de la fabrication des peignes décrassoirs aux habitants d’Oyonnax. » Les premières archives écrites datent de 1675, un registre d’état civil mentionne alors un fabricant de peignes. Une activité pour passer l’hiver, quand il n’était pas possible de travailler aux champs. « On trouve un discours récurrent, notamment des personnes âgées de plus de 90 ans dans les années 1980 jusqu’à aujourd’hui, sur l’économie de moyenne montagne très difficile. Cela serait à l’origine du caractère industrieux des locaux et du colportage pour vendre ses productions de l’hiver », précise la docteure en sociologie.
L’histoire du cluster donne de nombreuses clés de compréhension de la vallée et de ses chefs d’entreprise. « De ces éléments découlent des valeurs communes, très forte, dont la sacralisation du travail, avec énormément de courage et d’ardeur au travail. À cela s’ajoutent une indépendance et une créativité. Jusque dans les années 1980 à 1990, tout le monde a tendance à se mettre à son compte. »

Le travail sacralisé
Ce schéma se traduit d’ailleurs dans l’urbanisme avec une multiplicité de petites unités de production, qui dans son garage, qui dans sa cabane de jardin… Pour les travailleurs indépendants n’ayant pas la capacité d’acheter une parcelle, des ateliers étaient mis à disposition. Jusqu’au début de l’après-guerre, les espaces de travail ne sont pas concentrés.
En parallèle, le cluster d’Oyonnax possède un fonctionnement propre, notamment pour les trajectoires professionnelles, intimement liées aux relations de parentés. « Très souvent, le premier poste est trouvé soit chez son père, soit chez son oncle, soit chez un cousin… cela permet une facilité d’accès à l’emploi. » Mais l’effet ne se limite pas à un levier à l’embauche.
Liens familiaux
Dans le cas du recrutement d’un enfant de la famille, celui-ci a une plus grande marge de manœuvre qu’un employé lambda. Appelé à reprendre l’entreprise, il peut innover et créer ses propres marchés. Cette liberté a probablement contribué au caractère novateur de la vallée en permanence alimentée par les regards des héritiers. Les mariages entre enfants de dirigeants et employés contribuent à créer toujours plus de liens sur un petit territoire. « Les sociétés sont insérées dans de nombreuses relations familiales et amicales. Cela modifie le rapport entre les entreprises. On ne se comporte pas de la même manière quand notre concurrent est notre cousin et qu’il habite la maison voisine. » Pour Juliette Rolland, il est même possible de parler de “coopétition”, un mélange entre la coopération et la compétition.
Ces liens entraînent également une forte concurrence. « On se connaît depuis l’école. De là peuvent naître des amitiés profondes comme des haines féroces. Une mésentente familiale peut causer la mort d’une entreprise, mais au sein du cluster, les gens ne se sentent pas concernés. En effet, ils ont toujours les compétences et les contacts. Il leur suffit de recréer une nouvelle société. »

Flexibilité
Une autre spécificité du cluster oyonnaxien est sa flexibilité, notamment sur la spécialisation des entreprises qui évolue au gré des nécessités. « Elles sont nombreuses à jouer à la fois sur le réseau primaire et secondaire, celui des sous-traitants. Le réseau primaire aide au démarrage de nouvelles sociétés. En effet, nombreuses sont celles qui commencent par être sous-traitantes pour des entreprises bien implantées, avant de lancer leur marque propre. A contrario, le réseau secondaire est un appui pour le réseau primaire car il lui offre une grande souplesse. Il n’est pas forcément nécessaire de recruter les compétences déjà accessibles dans le réseau secondaire. En cas de croissance trop rapide, il est facile de sous-traiter pour retourner sur son cœur de métier tout en conservant les marchés. » Enfin, l’une des dernières particularités du cluster, certainement la plus belle, c’est l’attachement de ses habitants au territoire. Elle les pousse à se battre pour maintenir l’activité sur place.

Chronologie
- VIe siècle : Apparition du mythe de Saint-Léger qui aurait donné l’exclusivité de la production du peigne aux habitants d’Oyonnax.
- 1675 : Première trace écrite, un registre d’état civil mentionne un fabricant de peigne. Une activité de longue date dans la vallée.
- 1930 : Jusqu’en 1930, la moitié de la production française de celluloïd est aspirée par la Plastics Vallée.
- 1950 : Jusqu’en 1950, les espaces de travail ne sont pas concentrés sur le territoire. Chacun lance son entreprise de chez soi.
- 1990 : Malgré une forte délocalisation, les Oyonnaxiens, attachés à leur territoire, tentent de maintenir une activité locale.
- 1996 : Si elle l’avait perdu à la fin de l’ère du celluloïd, Oyonnax retrouve la maîtrise de la matière première en 1996 lors de la création de Ronax, un groupement d’achats de la plasturgie, spécialisé notamment dans les domaines d’achats de matières plastiques, de colorants, de transports et d’emballages.

Joséphine Jossermoz








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