En complément de notre article paru dans Eco Savoie Mont Blanc du vendredi 18 juin, voici 7 infos à retenir sur le projet de téléphérique Funiflaine, reliant Magland à la station de Flaine.
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I-Pourquoi ATMB, société autoroutière, investit-elle dans un téléphérique ?
«Oui, je fais en sorte qu’il y ait moins de voiture sur l’autoroute ! Mes actionnaires pourraient me le reprocher…», sourit Thierry Repentin, président d’Autoroute et Tunnel du Mont Blanc, l’une des quatre entreprises fondatrices de la Société du téléphérique Funiflaine (Steff), qui a remporté l’appel d’offres pour la construction et de l’exploitation du futur téléporté.
Si les raisons de s’engager dans ce projet de la Compagnie des Alpes, de Poma et même du Crédit Agricole des Savoie (qui, en plus d’être financeur, est directement actionnaire de multiples entreprises du territoire) se comprennent assez facilement, il faut d’avantage d’explication pour ATMB.

Certes, l’autoroute A40 sera l’un des moyens d’accès au Funiflaine (la sortie 19 – Cluses – est à 6 km) mais l’entreprise n’en attend pas franchement de retombées. « C’est une diversification dans les modes de transports doux, expose alors le président. C’est dans l’air (sic !) du temps. Nous favorisons aussi, au niveau des tarifs, le co-voiturage et les véhicules électriques : nous sommes la seule société autoroutière à le faire. »
ATMB a changé ses statuts il y a deux ans pour permettre ces évolutions. Et elle est, en plus, en train de modifier sa raison d’être d’entreprise.
Une entreprise détenue à plus de 90% par l’Etat et les collectivités publiques… dont le Département de la Haute-Savoie, ce qui peut expliquer ce soutien au territoire en général et au Funiflaine en particulier. D’autant que la société autoroutière en a les moyens : elle a injecté 2,5 M€ en capitaux propres dans le consortium, certes, mais cela correspond à moins de 5% de son résultat net 2020 (pourtant nettement moins bon, Covid oblige, que celui de 2019).
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II-Un autre téléporté pour assurer la correspondance du Funiflaine avec les Carroz
Faire de la gare de Pierre-Carrée «un hub», grâce à une correspondance avec un autre téléporté qui relierait les Carroz 1500 ? C’est l’idée présentée par le maire d’Arâches-La Frasse, Jean-Paul Constant, lors de la cérémonie de signature du contrat de concession, le 11 juin à Flaine.
L’élu le reconnaît lui-même : « ce n’est encore qu’une intention ». Mais il annonce sa volonté d’aller « solliciter l’Etat, la Région et le Département pour les financements ». Voire d’inclure le projet dans le nouveau contrat de concession du domaine des Carroz, l’actuel arrivant à échéance fin 2022.
Le coût, qui pourrait atteindre « un tiers de celui du Funiflaine » (NDLR : soit presque 30 M€), est toutefois un sérieux frein.
Située sur la commune d’Arâches-La Frasse mais au Nord du col de Pierre-Carrée (quand Flaine est au Sud), la station des Carroz est la seule du Grand Massif à ne pas être gérée par la Compagnie des Alpes. C’est la Soremac, société d’économie mixte (Sem) contrôlée par la commune, qui exploite le domaine.

Cette Sem se porte bien, dispose de réserves confortables (et bien utiles en cette année Covid) mais plafonne à 14 M€ de chiffre d’affaires (hors crise sanitaire, évidemment) : pas suffisant pour absorber seule un investissement de près de 30 M€.
Alors le maire se prend à imaginer, là aussi, un groupement d’entreprises dédié à la construction puis à l’exploitation de ce nouveau téléporté. Avec, pourquoi pas, le même banquier, vu que le Crédit Agricole est déjà actionnaire de la Soremac.
Jean-Paul Constant, qui est aussi président de la Soremac, va peaufiner le projet, qui n’a pour l’instant fait l’objet que d’une première étude de faisabilité. Et prendre son bâton de pèlerin. A ses yeux, l’idéal serait une mise en service de cette “correspondance” en même temps que celle du Funiflaine, fin 2025.
Difficile à imaginer, mais qui sait ? Dans un village qui arbore, au-dessus de la porte de sa mairie (sans doute un cas unique dans toute la République !) “Sainte-Marie priez pour nous” et “Dieu soit béni”, croire aux miracles semble faire partie de la culture locale…

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C’est, en kilomètres carrés la superficie d’Arâches-la Frasse. Cela fait beaucoup d’espace pour seulement 1 800 habitants permanents. Mais c’est surtout l’opportunité d’abriter non pas 1 mais 2 stations de ski (Flaine et Les Carroz). Une rareté.
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III-Quel montage a été retenu pour le contrat de concession ?
La Compagnie des Alpes, Poma, le Crédit Agricole des Savoie et ATMB sont actionnaires à parts égales de la Société du téléphérique Funiflaine (Steff).
Ils apportent chacun 2,5 M€ en capitaux propres, soit 10 M€ au total. Le contrat de concession prévoyant un apport de 30 M€ de la part du concessionnaire (et 58 M€ par le secteur public), Steff va contracter 20 M€ d’emprunt, auprès du Crédit Agricole, bien sûr, mais aussi de la Banque Postale.
La holding Steff va s’appuyer sur deux structures opérationnelles. Un groupement d’entreprises pour la construction. Il réunira l’Isérois Poma, sa filiale chambérienne Comag (pour le génie-civil notamment), le Savoyard Remind Architecte (qui signe les gares) et Ingelo, la filiale ingénierie de la Compagnie des Alpes.
Et une filiale, Funiflaine Grand Massif, pour l’exploitation, au sein de laquelle La Compagnie des Alpes (via sa filiale Grand Massif Domaines Skiables, qui exploite Flaine) côtoiera Poma.
Le contrat de concession prévoit une période d’exploitation de 25 ans. Le concessionnaire vise une mise en service en décembre 2025 : l’échéance serait donc décembre 2050.

Le consortium Steff a été le seul candidat
Il n’y a eu qu’une seule candidature pour la concession du Funiflaine, celle du consortium Steff. Il faut dire que la rentabilité du projet n’est pas forcément établie (lire Eco Savoie Mont Blanc du 18 juin). En outre, les conditions d’entrée étaient limitatives : il fallait afficher au moins 50 M€ de chiffre d’affaires moyen sur les trois dernières années (avant Covid) dans la construction ou l’exploitation des liaisons par câble.
Deux groupements d’entreprises ont retiré un dossier: Steff et celui réunissant Edeis et Doppelmayer… qui à la lecture détaillée du dossier a finalement préférer renoncer, sans même déposer d’offre.
Battu pour le Tramway du mont Blanc par la Compagnie du mont Blanc (détenu à 37,5% par la Compagnie des Alpes), en passe de perdre l’exploitation de l’aéroport d’Annecy (lire notre brève du 11 juin sur notre site), Edeis pourrait finir par ne plus trouver si jolies les montagnes de Haute-Savoie…
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IV-Perte d’exploitation, excédent de recette et finances publiques
Le contrat de concession prévoit, en cas de pertes d’exploitation, des ajustements possibles : amplitude d’exploitation, tarifs, campagne de promotion… Si par malheur cela n’était pas suffisant, il pourrait y avoir compensation des pertes de recettes par le Syndicat mixte Funiflaine (SMF ; l’autorité délégante qui réunit les collectivités partie prenantes) mais dans la limite de 2 M€ pour toute la durée du contrat (25 ans d’exploitation, donc).
Mais à l’inverse, si les recettes sont supérieures aux prévisions contractuelles (non communiquées pour l’heure), le SMF pourrait percevoir jusqu’à 4 M€ de plus-value.

La part du public dans le financement du projet (58 M€ sur 88,5 M€ soit près des deux tiers) mais aussi dans la prise de risque, avec cette compensation possible des pertes d’exploitation peut interroger. « Mais est-ce qu’il a été demandé aux opérateurs privés de payer les routes d’accès aux stations ? Si décarboner est un objectif public, il est logique que le public soit activement partie prenante de ce type de projet », fait remarquer Cyril Gouttenoire, directeur du pôle tourisme du Crédit Agricole des Savoie.
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«Est-ce qu’il a été demandé aux opérateurs privés de payer les routes d’accès aux stations ? Si décarboner est un objectif public, il est logique que le public soit activement partie prenante de ce type de projet»
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V- 90, 60/15, 10/0, 68×16… Des chiffres à retenir
Christian Monteil, président du Département de la Haute-Savoie a cité de nombreux chiffres. Ceux du financement, soulignant qu’« il n’a pas été facile de réunir 90 millions d’euros [NDLR : 88,5 M€ exactement, selon les chiffres communiqués le 11 juin]. »
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60/15
Mais aussi ceux du temps de trajet, résumant : « avec la route, c’est 60 minutes de trajet, avec le Funiflaine ce sera 15 ». Un raccourci mais pas une infox : si hors saison c’est plutôt 40 minutes en voiture, un samedi de chassé-croisé l’heure peut largement être dépassée pour parcourir les 23 kilomètres depuis la vallée.
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10/0
Il a aussi évoqué la pollution : « là où il y a 10 tonnes de CO2 aujourd’hui avec les voitures, il y en aura zéro demain avec le Funiflaine, qui fonctionnera 100% à l’électricité ».

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68×16
Autres chiffres à noter : il y aura 68 cabines d’une capacité de 16 voyageurs chacune (11 assis, 5 debout). Des cabines qui pourront aussi accueillir, en fonction des besoins, du fret (mais pas de palettes), un fauteuil roulant, des vélos (il y aura des casiers à vélos à chaque gare)…
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500/1800/1500
Le Funiflaine partira de Magland à environ 500 mètres d’altitude, culminera au col de Pierre-Carrée à plus de 1800 m et replongera vers Flaine pour arriver au parking n°1 (P1), face au front de neige, à environ 1500m.
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C’est, en heures, le temps qu’il faudra pour rejoindre Flaine via le Funiflaine depuis…. Paris, indique le dossier de presse. Une manière étonnante d’aborder les choses car pour tenir ce délai, il faut nécessairement prendre l’avion : un peu paradoxal avec l’argument environnemental (suppression de la pollution des voitures) fortement mis en avant par ailleurs, non ?
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VI-Tendu et historique
En optant pour une technologie à deux câbles (dite “2S”), un porteur et l’autre pour la traction, Poma peut d’avantage tendre ces câbles qu’avec un monofil. Conséquence, les pylônes peuvent être plus espacés : pour le Funiflaine, il n’y en aura que 6, en plus des trois gares, pour 5,3 km de parcours.

Une vraie prouesse technologique qui permet aussi de diminuer les travaux au sol. Bien utile quand le relief est aussi accidenté qu’entre Magland et Pierre-Carrée (gare intermédiaire).
Cerise sur le gâteau, le Funiflaine empruntera une partie du tracé de l’ancien monte-charge, utilisé lors de la construction de la station de Flaine dans les années 1960 puis transformé en téléphérique… mais démonté dès 1971 sur l’autel du tout voiture. Certains pylônes du monte-charge accueillent maintenant la ligne électrique haute-tension qui, du coup, va être enterrée pour (re-)laisser place au téléphérique : avec le Funiflaine, il n’y a pas que les cabines qui font des va-et-vient, l’Histoire aussi…
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VII-Un calendrier de campagne
En procédant à la signature du contrat de délégation le 11 juin, alors que toutes les interrogations sur le projets ne sont pas levées (comme nous le rappelons dans notre article paru dans Eco Savoie Mont Blanc du 18 juin), les élus ont fait un choix très politique : l’événement a eu lieu 10 jours avant le premier tour des élections départementales et régionales. En présence, notamment, du président sortant de la Région, Laurent Wauquiez, candidat à sa propre succession, au discours pour le moins offensif contre l’Etat. Mais en l’absence du représentant de l’Etat (préfet) tenu à son obligation de réserve en la période.

Le maire de la commue d’Arâches (où se situe Flaine), a adressé une petites piques aux « absents »… mais sans les nommer. Par délicatesse ou parce qu’ils étaient trop nombreux ? Pour des raisons différentes (limitation des capacités d’accueil avec la Covid, absence d’invitation, contraintes d’agenda, boycott de l’événement…), les maires des stations du Grand Massif (qui sont reliées à Flaine ; Arâches-Les Carroz exceptée, bien sûr), les trois sénateurs du Département, pourtant tous issus de la vallée de l’Arve, le député de la circonscription ou encore le vice-président au tourisme du Département, pour n’en citer que quelques uns, ne figurent ainsi pas sur la photo…
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Photo du haut : La gare de départ (Magland) du Funiflaine, telle que dessinée par le cabinet savoyard Remind Architecte.
Autres photos (sauf premier téléphérique) : Eric Renevier
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