Entre annulation pure et simple ou jauge réduite, les grandes manifestations culturelles de la saison 2020 sont très fortement impactées par la crise sanitaire. Une situation qui met en péril tout un écosystème.
Annulée, la 24e édition du Printemps de Pérouges aurait dû se tenir du 11 au 28 juin, avec Sting comme tête d’affiche, le 25, mais aussi les chanteurs Christophe Maé et Michel Jonas, ou encore le rappeur Nihno. « Nous aurions eu un temps magnifique, ce qui prouve que la fin du mois de juin est un choix pertinent », regrette sa créatrice Marie Rigaud.
Du côté du festival de musique baroque et métissée d’Ambronay, organisé plus tard dans la saison, on a eu plus de temps pour se retourner et proposer, plutôt qu’une annulation pure et simple de l’événement, « des formes réduites, dans une jauge réduite, sur une période réduite, avec un week-end de moins », selon les termes de Daniel Bizeray, directeur du Centre culturel de rencontre d’Ambronay. « Nous prévoyons un cinquième de la jauge des précédentes éditions. » Mais, il n’est pas question pour autant « de ne garder que les formes légères ». « Nous allons conserver un équilibre entre musique profane et musique sacrée, avec quinze propositions. Dans l’abbatiale, nous pourrons facilement accueillir 250 places, au lieu de mille pour certains rendez-vous prestige. Nous n’aurons pas de chapiteau, mais une programmation dans le même esprit, à la salle polyvalente d’Ambronay où nous pourrons compter 200 places. »
Pas de copié-collé
Dans un cas comme dans l’autre, les organisateurs ne se contenteront pas de reporter la programmation 2020 vers l’année suivante. Bien sûr certaines dates sont déjà calées pour le Printemps de Pérouges 2021, organisé du 10 juin au 6 juillet. Sting est reprogrammé pour le 30 juin, Michel Jonas pour le 10, les Têtes Raides le 11… Mais, Francis Cabrel, qui ne figurait pas au programme de la 24e édition, se produira le 1er juillet. « Pour la première fois, l’essentiel des gros festivals connaîtront leur programmation dès septembre, relève Marie Rigaud. Certains ont même évoqué la possibilité d’une double édition. Ce ne sera pas notre cas, mais nous serons de toute façon sur une édition de poids. En même temps, cela répond sans doute à l’envie du public de retrouver très vite le live. » Même écho pour Ambronay : « Nous avions des ensembles inscrits dans la programmation 2020 qui se produiront avec l’effectif prévu, des musiciens qui ne feront pas parti de l’aventure et qui seront indemnisés, des ensembles que nous n’avons pas retenus du tout. Dans les deux derniers cas, nous ferons des propositions pour les éditions 2021 et 2022. » Et Daniel Bizeray de citer le cas de l’Académie baroque européenne que le Centre culturel aurait dû accueillir en juillet. « Tous les festivals où elle devait se produire, Saintes, Torre de Montgri, etc., ont été annulés. Aussi, nous avons reporté sa venue d’un an et nous allons rémunérer malgré tout, les jeunes artistes engagés pour cette journée. » De quoi compliquer encore l’équation économique.
Des pertes importantes
En année normale, le budget du festival d’Ambronay avoisine le million d’euros. Pour 2020, les frais artistiques ont été divisés par deux et demi, avec l’équilibre pour objectif. Les organisateurs ne veulent pas risquer de fragiliser leur structure avec un déficit. « Nous travaillons avec des fonds européens, qui nous demandent à chaque fois, le résultat des trois années précédentes en exigeant qu’ils soient positifs, même d’un euro. » Mais, il n’est pas non plus question d’être en excédent. « L’État ne comprendrait pas que nous ayons déposé des dossiers de chômage partiel. Pour cette raison, si nous demandons à bénéficier d’éventuels fonds spéciaux du Centre national de la musique ou du fonds festivals, ce sera en fonction de la réalité du déficit. Nous sommes en train d’évaluer, notamment, l’impact des annulations de charges patronales accordées aux entreprises, pour la période de février à mai. »
La situation n’est guère plus simple pour le Printemps de Pérouges. L’événement, qui avait tablé sur un budget 2020 de 2,8 millions d’euros, estime ses pertes à 1,8 million, sur la seule billetterie. « Heureusement, si nous n’avons pas de recettes, nous n’avons pas non plus de sorties, en tout cas sur la partie artistique. L’industrie musicale pèse lourd dans l’organisation et elle a joué le jeu de ne pas facturer de frais outre mesure. Nous n’avons pas de coûts logistiques non plus, ni d’achats de denrées et de boissons, souffle Marie Rigaud. Nous avons tout de même un budget covid, avec une communication déjà bien lancée au mois de mars et 200 000 plaquettes imprimées pour rien, mais aussi les salaires de nos permanents, des charges administratives, etc. Grâce aux mesures de chômage partiel, nous pouvons cependant conserver l’intégralité de notre équipe. » Le festival a par ailleurs obtenu un Prêt garanti par l’État. Reste la frustration d’un arrêt forcé, avec paradoxalement pas mal d’activité, entre démarches administratives, la réservation des artistes pour la saison prochaine ou encore, le remboursement des billets.
Envergure
Le Printemps de Pérouges compte parmi les principaux événements de l’Ain et même, parmi les trois ou quatre premiers en région, en termes de public et de dimensions. S’il s’adresse davantage à un public d’initiés, le festival d’Ambronay n’en a pas moins un rayonnement international reconnu.
Prises de risque
Le Printemps de Pérouges attendait 40 000 spectateurs. L’événement a changé de dimension avec sa 20e édition, lorsqu’il a reçu Johnny Hallyday pour la première fois. Jusqu’alors, il s’était contenté de dates de petite et moyenne envergure, quand bien même il était caractérisé par des choix audacieux, notamment à travers des lieux insolites, comme des concerts en site industriel. Avec des têtes d’affiche de niveau national ou international, la prise de risque est autre, aujourd’hui. Transformer le polo club en site de spectacle représente, par exemple, un enjeu technique important.
À Ambronay, on profite étonnamment de cette période compliquée pour innover. Malgré un reste à charge de 15 à 20 % du contrat initial pour les groupes annulés, malgré un effondrement attendu des recettes, le tarif des concerts à l’abbatiale sera libre : 10, 20 ou 40 euros. Des mesures d’économies devraient compenser cette innovation : une communication réduite, notamment avec la non-impression de brochures papiers, l’absence de frais de montage du chapiteau et un événement limité à trois semaines.
4,5
Selon l’association Tous pour la musique qui se base sur une étude d’Ernst & Young, la filière musicale française évalue ses pertes liées à la crise sanitaire à 4,5 milliards d’euros en 2020. Une baisse de 43 % principalement imputable au secteur du spectacle de musiques actuelles et de variétés qui voit son chiffre d’affaires fondre de 83 %.
Le rôle prégnant des mécènes
Que l’événement ait été annulé ou revisité ne change rien pour les organisateurs

Le Festival d’Ambronay aura lieu sur trois semaines au lieu de quatre, du 18 septembre au 4 octobre.
Avant de se lancer dans une programmation réduite, le festival de musique baroque et métissée d’Ambronay s’est assuré que ses partenaires suivraient. Le soutien du Département, de la Région et de l’État acquis, il a été convenu avec la Communauté de communes de la Plaine de l’Ain que le maintien d’un seul concert décentralisé au lieu de deux ne remettrait pas en question le volume de sa subvention. Restait la question des mécènes. « Nous n’avons pas de défections, à deux exceptions près, pour des raisons assez évidentes. Nous avons un fabricant de valises très impacté par une conjoncture où la majorité des voyages sont annulés et un groupe qui nous fournissait des voitures, le temps du festival. Le club d’entreprises, présidé par Michel Denizot, de la Caisse d’Épargne Rhône-Alpes, est très attaché au festival et a pleinement joué son rôle. Regroupant une trentaine de membres, il nous apporte l’équivalent de 100 000 euros par an, en financements directs ou par la prise en charge de frais, souligne le directeur du Centre culturel de rencontre d’Ambronay, Daniel Bizeray. En contrepartie, nous prévoyons de distribuer à nos mécènes entre 500 et 600 places, sur les différents spectacles de cette édition. »
Au Printemps de Pérouges, le soutien des partenaires est un sujet brûlant car le festival ne dépend que très marginalement, à peine à hauteur de 10 % du budget, des aides publiques. Le mécénat représente 40 %. Le reste dépend des recettes de chaque édition. « Nous faisons actuellement le tour de nos partenaires, une centaine d’entreprises, tous secteurs confondus, pour les inciter à maintenir une partie des financements 2020 pour nous permettre de faire face, sans contrepartie immédiate, souligne Marie Rigaud, la créatrice de l’événement. Bien sûr, un certain nombre d’entre eux connaissent encore de grosses difficultés. Nous les laissons tranquilles. Mais, nous espérons que, parmi les autres, l’essentiel maintiendront leurs accompagnements. C’est un temps de relations publiques important pour nous. Nous sommes toutefois assez confiants sur notre capacité à maintenir un bon réseau et sauver ce qui peut l’être, pour pouvoir repartir sur de bonnes bases. »
Par Sébastien Jacquart, avec Patrice Gagnant








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