Confinement allégé : « déception » et « sentiment d’injustice »

par | 3 décembre 2020 à 8H00

La réouverture des commerces, le 28 novembre, ne soulage guère quand tant d’autres restent fermés.

« Déception », c’est le sentiment général exprimé après les annonces du président de la République, mardi 24 novembre. Bien sûr, chacun s’accorde à reconnaître la réouverture des commerces dès le samedi 28 comme un soulagement. Mais, ils sont nombreux à être laissés sur le bord de la route, à commencer par les restaurateurs. Rassemblés dans la nuit et le froid depuis 18 heures, devant les grilles de la préfecture, dans l’attente de l’allocution d’Emmanuel Macron, ils n’attendaient pas vraiment de miracle, raison pour laquelle ils manifestaient d’ailleurs. Par contre, le 20 janvier… Tout de même ! « Nous pensions pouvoir faire les fêtes, être ouverts autour du 15 ou du 20 décembre. Je suis très déçu du discours du Président. Il n’a même pas eu un mot pour les bars. Le seul point positif concerne le versement d’une aide égale à 20 % du chiffre d’affaires 2019 pour les mois de fermeture, plutôt que les 10 000 euros du fonds de solidarité. Mais, cela ne suffira pas. On va au-devant de gros problèmes pour l’emploi. Nous risquons de devoir licencier. Nous ne voulons pas des aides, mais pouvoir travailler. On a souvent mis nos vies dans nos entreprises. Et l’on découvre que l’on peut tout perdre du jour au lendemain », se désole Jean-Pierre Vullin, président de l’UMIH 01 (Union des métiers et des industries de l’hôtellerie).

Les “non-essentiels” se rebiffent

L’organisation a déposé un recours, devant le Conseil d’État, pour demander la suspension et l’annulation du décret du 29 octobre qui, en son article 40, ferme restaurants et bars. L’UMIH n’est cependant pas à l’origine de la manifestation de ce mardi. Trois chefs, Didier Goiffon (La Huchette à Replonges), Ivan Lavaux (l’Auberge de l’Abbaye à Ambronay) et Benoît Bardon (Comptoir Yummy à Bourg-en-Bresse), sont à l’initiative avec David Lacrépinière, créateur de Picorez dans l’Ain, association de producteurs, restaurateurs, artisans de bouche, commerçants, acteurs de l’agroalimentaire et de l’agriculture. Ils ont largement fédéré (plus de 200 personnes, à vue de nez), autour d’un « profond sentiment d’injustice ». « Nous sommes encore les dindons de la farce. Et ceci, à l’approche des fêtes de Noël, alors que nous avons fait tout le nécessaire pour respecter les protocoles sanitaires et éviter les contaminations dans nos établissements, relève Didier Goiffon. Et il n’est même pas dit que nous serons tirés d’affaire le 20 janvier. Si après les fêtes, un troisième confinement est organisé, ce sera encore pour nous. »

Comme le 14 novembre, pour le rassemblement organisé à l’appel de la CPME de l’Ain pour réclamer l’ouverture urgente des commerces, « tous essentiels », le président de la Chambre de métiers, Vincent Gaud, était aux côtés des manifestants. « On a parlé de commerces non-essentiels, alors qu’ils font vivre le pays. Aujourd’hui, le Président reconnaît à demi-mot son erreur. Mais, il reste une injustice : vos restaurants ont investi, mais ils sont toujours fermés. Et à ce jour, sans aucune certitude de pouvoir rouvrir. On nous prend pour des [ânes]. La Chambre de métiers sera toujours aux côtés des restaurateurs. Le combat doit continuer. Il n’est pas acceptable que vous soyez fermés jusqu’au 20 janvier. »

Victimes collatérales

Pour Agnès Bertillot, présidente de la CPME de l’Ain, il est même « impensable de naviguer à vue comme cela, dans la vie d’une entreprise ». Et celle-ci de revenir sur la manifestation du 14 novembre. « Ces fermetures, ce sont des commerçants auxquels on arrache tout. Les discothèques qui n’ont jamais rouvert, les bars, l’événementiel, leurs grossistes… c’est tout un pan de l’économie qui est impacté et un autre pan qui est oublié. Si vous n’êtes pas fermé administrativement, vous n’avez pas droit aux aides. Tant pis si, à l’image des hôtels, personne ne peut venir dans votre établissement à cause des restrictions de déplacement. Les aides et les prêts garantis par l’État (PGE) ont fortement amorti les effets du premier confinement. C’est moins vrai pour le deuxième. Je crains de nombreux dépôts de bilan sur 2021. » Reçue en préfecture à l’issue de sa manifestation, la CPME de l’Ain a regretté « une organisation très descendante, avec des décisions imposées depuis Paris, quelle que soit la situation en régions » et demandé que les organisations professionnelles soient davantage consultées, sur le terrain. Autre revendication, de la même manière que l’État a apporté sa garantie aux banques en compensation des PGE, celui-ci devrait garantir les cautions personnelles des dirigeants de PME.

Parmi les victimes collatérales de la fermeture des restaurants figure l’agriculture. Le 24, le secteur était représenté par les Jeunes Agriculteurs, le Comité interprofessionnel de la volaille de Bresse et la Chambre d’agriculture. « Nos exploitations vivent aussi grâce à vous. Fruits, légumes, volailles… Nos filières sont dans une situation très compliquée, explique Morgan Merle, président des JA de l’Ain. On n’en restera pas là. » Et celui-ci d’infliger un zéro pointé au discours présidentiel.

Restaurateurs en colère

Ouvertures dominicales

Après avoir reçu de nombreuses demandes en ce sens, la préfète de l’Ain, Catherine de la Robertie, a autorisé par arrêté, l’ouverture des commerces le dimanche, dès le 29 novembre et pour tout le mois de décembre. Un moyen de compenser les récentes semaines de fermeture. La représentante de l’État rappelle toutefois que le droit du travail reste applicable, que les salariés ne peuvent pas être contraints de renoncer à leur repos dominical et que la durée maximale hebdomadaire du travail doit être respectée.

L’U2P solidaire

Président de l’Union des entreprises de proximité (U2P) de l’Ain, Philippe Pesenti n’était pas présent à la manifestation des restaurateurs, considérant qu’un cluster consécutif au rassemblement serait du plus mauvais effet. Mais, cela ne l’empêche pas d’exprimer sa solidarité. « Les indépendants payent un lourd tribut à cette crise, au bénéfice de la grande distribution et du e-commerce. Le tissu économique est délabré, appauvri, les commerçants atteints dans leur dignité. La fermeture des stations de ski, c’est un poumon vert asphyxié. Tout cela va faire très mal à notre économie. Une saison perdue aura des répercussions sur d’autres secteurs, comme le bâtiment. Car un certain nombre de projets ne verront pas le jour. Cela dit, le commerce indépendant a réagi, notamment via ses unions commerciales, pour proposer des solutions de click & collect. Il vit sans doute un tournant qui va lui permettre de rebondir durablement, d’autant qu’un certain nombre de consommateurs expriment leur solidarité avec les commerçants de proximité. »

40 %

Selon l’Insee, en Auvergne Rhône-Alpes, plus de 40 % des salariés du commerce de proximité sont employés dans des établissements qui ont été contraints à la fermeture au public en novembre 2020.

220 000

D’après l’UMIH, le secteur de l’hôtellerie-restauration représente 220 000 entreprises en France, un million de salariés, 7 % du PIB et 84 milliards de CA.


« La valeur de nos entreprises s’effondre »

Gérant de quatre restaurants Memphis Coffee, Stéphane Regouby raconte les difficultés de son entreprise, face à la fermeture de ses établissements.

Stéphane Regouby est à la tête de quatre établissements Memphis Coffee à Viriat, Mâcon, Bourgoin-Jallieu et Chenôve (près de Dijon), soit une cinquantaine de salariés. Mardi 24 novembre devant la préfecture, il manifestait aux côtés de ses collègues restaurateurs, dans l’attente des annonces du président de la République. « Avec le premier confinement, nous avons perdu 30 % de notre chiffre d’affaires annuel. Avec le couvre-feu en octobre, nous avons vécu à nouveau une période à moins 50 %, puis cette nouvelle fermeture. Celle-ci intervient alors que nous avions investi 8 000 euros par établissement, dans des plexiglass pour les caisses et pour séparer les tables, dans des totems distributeurs de gel hydroalcoolique et dans des systèmes de menu par QR Code, pour éviter les contacts. On nous a imposé un cahier de suivi de la clientèle… Je suis particulièrement énervé, aujourd’hui. On a investi. On s’est mis en conformité. On a été très pointilleux. Et l’on vit ce deuxième confinement comme une injustice. Ce que j’attends du Gouvernement aujourd’hui, c’est un principe : zéro chiffre égale zéro charge. Si on nous impose de fermer, cela ne doit pas nous coûter. Sinon, nos bilans sont impactés et cela bloque la possibilité de futurs investissements. Et c’est toute l’économie qui est touchée. J’avais prévu de refaire la déco du restaurant de Viriat. Je ne le ferai pas. Comme notre structure est importante, notre inertie est forte. Nos charges s’élèvent environ à 20 000 euros par mois. La valeur de nos entreprises s’écroule. Les banques ne veulent plus prêter. Tout ce que l’on a investi dans l’espoir de le revendre un jour et de nous faire une retraite est impacté pour plusieurs années. »

Des aides ?

Certes, des aides ont été annoncées pour le secteur. Mais, en ce 24 novembre, le restaurateur n’en connaissait pas le montant. « Nous avons essayé de nous connecter dès le premier jour sur le portail internet dédié, mais il ne fonctionnait pas encore. Depuis, nos tentatives de connexion ont échoué. Nous sommes trop nombreux à essayer. »


Damien Abad s’en mêle

Le député Damien Abad a relayé sur son compte Facebook, en vidéo, la colère des restaurateurs Aindinois.


Par Sébastien Jacquart

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