EDF a profité des arrêts de travaux de maintenance en cours, pour ouvrir à la presse le bâtiment du réacteur numéro 4.
En haut de ce cylindre de béton, coiffé d’une coupole et tapissé de métal, un (très) imposant pont de levage — dit “polaire” car il peut pivoter à 360° — sert à enlever le couvercle du réacteur lorsqu’il faut renouveler le combustible. Il vient d’être renforcé pour répondre aux nouvelles normes séismiques établies après l’accident de Fukushima. Bienvenue, au cœur du bâtiment réacteur numéro 4 de la centrale du Bugey, ouvert pour quelques journalistes, les 2 et 3 mars, à l’occasion des arrêts de maintenance en cours depuis novembre pour les quatrièmes visites décennales, celles qui doivent décider d’une poursuite d’exploitation pour 10 années supplémentaires.
Énergie pilotable
Un deuxième engin de levage sert à manipuler les barres de combustibles. Lorsque c’est le cas, le bassin de 19 mètres dans lequel se trouve le couvercle est mis en eau, pour protéger les opérateurs des rayonnements. Mais avec la maintenance en cours, le combustible a été évacué, la piscine est vide — tant pis pour la jolie lumière bleue que provoque la radioactivité dans l’eau — et ledit couvercle est en place. Sur ce dernier, on peut voir les cylindres à l’intérieur desquels coulissent les barres qui permettent de contrôler la fission. « L’avantage du nucléaire, c’est sa grande capacité de production d’une énergie pilotable et décarbonée », explique le directeur du site, Pierre Boyer. Grâce à ces barres, la puissance du réacteur peut passer de 100 % à 25 % en une demi-heure. Et s’il vient à y avoir une quelconque alerte, leurs électroaimants se déconnectent, elles tombent par gravité dans la cuve et stoppent la réaction. C’est ce qui s’est produit le mois dernier sur le réacteur numéro 2, à cause d’un trop-plein dans un puisard en salle des machines (dans la partie non nucléaire) qui a déclenché une alarme anti-inondation.
« Deux précautions valent mieux qu’une », dit-on. Dans le monde de l’atome, on en prend bien plus encore. Ainsi, tirant les enseignements de Fukushima, EDF a fait installer pour chacune de ses unités, une “diesel d’ultime secours”, sorte de groupe électrogène de 3 MW de puissance et d’une autonomie de trois jours, grâce à deux réserves de carburant de 60 m3. Leur rôle : continuer à alimenter en électricité, les circuits de refroidissement des réacteurs, si jamais les deux lignes d’alimentation internes et les deux lignes d’alimentation externes venaient à céder.

Mesures post-Fukushima
Outre l’indisponibilité des circuits de refroidissement, « un des problèmes à Fukushima a été l’incapacité à accéder au site, à cause des dégâts provoqué par le séisme et les inondations », rappelle Rémi Entemeyer, chef du service régional de la Farn. Une Force d’action rapide nucléaire de 280 personnes réparties sur quatre sites, dont Bugey, et de 30 personnes à l’état-major, à Paris. La centrale aindinoise compte cinq équipes de 14 personnes (opérateurs de salle de commande, électriciens, ingénieurs en télécommunication pour rétablir les réseaux, spécialistes en radioprotection…), dotées de tout le matériel pour alimenter deux réacteurs. D’astreinte à tour de rôle, une semaine sur cinq, elles sont susceptibles d’intervenir sur n’importe quelle centrale en France, en cas de sinistre. La plus éloignée de Bugey, Gravelines, serait ralliée en 12 heures. Elles disposent pour cela de camions équipés de treuils et de grues, d’un manitou que Rémi Entemayer décrit comme son « couteau suisse », de disqueuses, de tronçonneuses, de véhicules tout-terrain et même d’une barge. « Chaque Farn régionale a sa spécialité. Pour Bugey, c’est la neige. Nous pouvons équiper nos camions de lames. » Et si tout cela ne suffisait pas à passer, il serait encore possible de faire voyager les hommes et le matériel par hélicoptère. La Farn constitue une force d’intervention unique au monde. C’est lié au statut d’EDF de premier exploitant mondial, avec ses 56 réacteurs.
Mais revenons dans le bâtiment réacteur où se succèdent différents intervenants. Au-dessus du bassin, trois génératrices de vapeur sont réparties autour de l’enceinte et constituent le circuit primaire. Un circuit qui doit subir, ces jours-ci, une épreuve hydraulique. Pour s’assurer de sa solidité et de son étanchéité, il sera soumis à une pression de 207 bars contre 155 en fonctionnement normal. Le mois prochain, ce sera à l’enceinte de subir un test de pression, à 5 bars. Aussi, les préparatifs vont bon train. La cuve, elle, a déjà été passée au peigne fin, à l’aide d’un robot qui a examiné, centimètre carré par centimètre carré, son intégrité.

Épreuve
Le réacteur n° 2 a déjà passé toutes ces épreuves avec succès. L’autorisation d’exploiter obtenue, il a été remis en route en février, après pas moins de 59 modifications pour le mettre au niveau des derniers standards de sûreté. Après l’unité n° 4, ce sera au tour de la tranche n° 5 d’être arrêtée, au mois d’août. Il ne restera plus qu’à s’occuper de la n° 3… en 2024. Au final, 2 milliards d’euros auront été consacrés en 10 ans, aux travaux de ce “grand carénage” destiné à prolonger la durée de vie de la centrale.
Montrer patte blanche
Entrer et sortir du bâtiment nucléaire exige toute une procédure.

Même si le combustible a été retiré du réacteur pour les besoins de la maintenance, les matériaux à l’intérieur de l’enceinte sont susceptibles d’avoir été activés. Si l’entrée sur le site de la centrale nucléaire et l’accès à la salle des machines ou à la salle des commandes exigent déjà de franchir plusieurs portiques de sécurité, pénétrer en zone nucléaire, c’est encore une autre paire de manches, surtout quand on n’est pas reconnu comme travailleur du secteur et limité à trois visites et un seuil dosimétrique inférieur à 0,8 mSv sur 12 mois glissants, 80 µSv sur 30 jours glissants. Équipés de dosimètres nominatifs, tous ceux qui entrent dans le bâtiment doivent laisser leur tenue au vestiaire pour mettre les t-shirts, chaussettes, combinaisons, charlottes, casques, chaussures de sécurité, gants en tissus et gants en latex fournis par EDF. Un équipement qu’il faut enfiler et, plus encore, retirer dans un certain ordre, non sans s’être assuré à plusieurs reprises et au moyen de différents appareils que l’on n’a pas été contaminé. L’enjeu : ne pas sortir la moindre poussière radioactive du bâtiment réacteur.
Production
Avec ses quatre réacteurs capables de générer, chacun, 900 MW sur le réseau (pour une puissance de 2 800 MW thermiques), la centrale nucléaire du Bugey produit 40 % de l’électricité consommée en Auvergne Rhône-Alpes et 6 à 7 % de l’électricité nationale. Une énergie largement décarbonée puisque le cycle complet de production nucléaire (extraction et retraitement du minerai, construction et déconstruction des sites inclus) représente 12 g de CO2 par kWh, contre 11 g pour l’éolien et 1 kg pour le charbon.

La chaleur des réacteurs (sur le circuit primaire) est utilisée pour générer de la vapeur (sur le circuit secondaire) qui va entraîner des turbines, avant d’être refroidie (par un troisième circuit). En sortie des alternateurs, on a une énergie de 24 000 V et 27 000 A que des transformateurs convertissent en 400 000 V et 160 A, pour son acheminement sur le réseau.
Par Sébastien Jacquart








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