Les travaux publics revisitent leurs pratiques

par | 28 avril 2021 à 7H30

Amélioration de la sécurité des chantiers, recyclage, économies de carburant, réduction des émissions de gaz à effet de serre, sans forcément donner dans l’innovation spectaculaire, le secteur se repense.

À voir œuvrer les entreprises de travaux publics sur les bords de route, outre l’agacement des retards de trajets que leur présence implique souvent, leurs pratiques peuvent sembler immuables. Rien n’est plus faux. Celles-ci sont au contraire régulièrement repensées, sur différents aspects. Ainsi, Routes de France, avec le soutien de l’OPPBTP (Organisme professionnel de prévention du bâtiment et des travaux publics), a décidé de lancer une action nationale pour réduire les risques liés aux travaux sous circulation. Intitulée « Routes barrées », cette action vise à demander systématiquement la réalisation des travaux hors circulation et engager avec le maître d’ouvrage un dialogue sur le choix de mesures alternatives si la fermeture à la circulation n’est pas possible. Parmi ces alternatives, la profession préconise une zone de sécurité d’un mètre entre la limite de la zone de chantier et la signalisation ou l’utilisation de séparateurs de voies, notamment en béton. Désireuse de trouver avec les maîtres d’ouvrage et les maîtres d’œuvre des solutions innovantes et durables pour réduire les risques, elle souhaite également renforcer le dialogue entre les différents acteurs autour des enjeux de sécurité, de qualité d’exécution des chantiers et d’amélioration de la productivité. « Malgré les mesures de prévention prises de longue date par nos entreprises et l’amélioration des procédures d’organisation, le risque de heurt d’un travailleur avec le véhicule d’un usager reste élevé. La présence par ailleurs d’usagers dans l’environnement immédiat des travaux majore les risques inhérents à ce type de travaux et allonge la durée des chantiers et leur coût », argue Routes de France dont les entreprises adhérentes représentent un chiffre d’affaires de l’ordre de 12,3 milliards d’euros en 2020, pour quelque 160 000 emplois directs et indirects.

Analyse du cycle de vie

Mais, c’est sur le volet environnemental que l’on trouve le plus d’évolutions en perspectives. Eurovia a par exemple expérimenté sur l’A110, la construction d’une autoroute à 100 % d’enrobés recyclés. Une réalisation passée au filtre de l’analyse du cycle de vie (ACV). « De sa construction à sa fin de service, en passant par son entretien, la route génère de nombreuses pressions sur l’environnement, qualitatives et quantitatives : émissions de gaz à effet de serre (GES), fragmentation des espaces naturels, bruit, risque de pollution de l’eau et des sols, production de déchets, etc. Chez Eurovia, nous utilisons l’ACV des bilans environnementaux, de l’écoconception, mais surtout des comparaisons d’une technologie à l’autre sur différents indicateurs, relève Anne de Bortoli, ingénieur chercheur au sein de l’entreprise, qui intervenait le 30 mars, lors d’un webinaire organisé par le cluster Indura. Cela nous permet de proposer des variantes. On peut réaliser une analyse sur une partie d’un chantier, l’extraction et la transformation de la matière première, par exemple. Mais, dans notre domaine, il est possible de faire une ACV sur l’ensemble de la route : particules fines et poussières, consommation d’eau, transformation et occupation des sols, etc. En ce qui concerne les enrobés, quand on réduit la part de matière vierge par utilisation de matériaux recyclés, on réduit également les émissions de CO2. Mais, on peut obtenir des gains encore plus importants, en agissant sur la température d’enrobage. Combiner recyclage et enrobage à froid permet de diminuer ces émissions de 30 à 50 %. Cela dépend aussi des matériels utilisés par les usines d’enrobé. Du fioul lourd au gaz naturel, c’est 25 % de GES en moins. »

Des enrobés recyclés, c’est durable ?

Eurovia a étudié trois types d’enrobés à très fort taux de recyclage (50 %, 70 % et 100 %). Sur trois indicateurs (consommation de matière vierge, épuisement des ressources fossiles et réchauffement climatique), la solution à 100 % est la meilleure. Mais, sur le seul indicateur du réchauffement, l’enrobé à 70 % d’agrégats recyclés est le plus performant. Raison pour laquelle « l’analyse du cycle de vie est un outil d’aide à la décision et pas de décision », alerte Anne de Bortoli. En tout cas, pour elle, la conclusion est sans appel : « Comparés aux technologies antérieures à 50 % d’agrégats d’enrobés, les résultats sont systématiquement meilleurs, à tous points de vue. Sans doute la profession devra-t-elle pousser plus loin le recyclage, face aux évolutions des contraintes de préservation des ressources et de diminution des émissions de GES. »

Travaux publics © Volodymyr Shevchuk - stock.adobe.com

Mais est-ce possible dans la durée ? Pour répondre à cette question, un projet de recherche national, administré par l’Institut pour la recherche appliquée et l’expérimentation en génie civil (Irex), accompagné par Indura et Routes de France, et bénéficiant du soutien du ministère de l’Écologie, du Développement Durable et de l’Énergie, a été conduit de 2015 à 2020, pour un budget de 4,70 M€. Baptisé “Mure” pour “Multirecyclages”, réunissant 35 partenaires, celui-ci a utilisé des techniques de vieillissement artificiel pour simuler un entretien réalisé tous les 10 ans, avec un rabotage et la mise en œuvre d’une nouvelle couche de roulement, avec un taux de recyclage de 40 % ou de 70 %, chaque fois à partir des matériaux issus des précédents cycles. Outre le test de deux taux de recyclage différents, les essais ont également porté sur deux procédés de fabrication à chaud. Les impacts ont par ailleurs été évalués en prenant en compte différentes hypothèses concernant les distances de transport et le taux d’humidité des matériaux. Au final, un taux de recyclage de 40 % permet de diminuer les émissions de CO2 de 9 % et les consommations d’énergie de 8 %, contre 20 % et 18 % pour un taux de 70 %. « Un abaissement de 30 °C de la température d’enrobage permet une diminution supplémentaire de 5 à 6 %, observe Brice Delaporte, directeur adjoint des affaires techniques de Routes de France. Le recyclage agit évidemment à la baisse sur les impacts de l’extraction des matériaux, mais à la hausse sur ceux de la fabrication des mélanges, à cause de la teneur en eau des agrégats. »

Des collectivités à la manœuvre

Certaines collectivités peuvent être particulièrement motrices, pour pousser les entreprises à utiliser ces solutions vertueuses. C’est le cas du Conseil départemental de la Gironde, moins par conviction que pour des raisons pragmatiques. « Département métropolitain le plus vaste, avec un réseau routier relativement dense de 6 400 km, le territoire est déficitaire en ressources naturelles », explique son directeur adjoint d’exploitation, Cédric Tajchner. Ses appels d’offres prennent donc en compte des critères environnementaux. Ils sont conçus pour pouvoir intégrer des solutions nouvelles, innovantes, et prévoient non seulement des variantes dès 200 000 euros hors taxes, mais des pénalités pour non-respect des engagements et des performances environnementales. Les variantes sont cependant encadrées. « Nous avons par exemple fixé un seuil maximal de réintroduction d’agrégats d’enrobés. Cela peut sembler paradoxal, mais c’est pour tenir compte des ressources disponibles localement. Il ne s’agirait pas d’être obligé de faire venir des agrégats des départements voisins », note Cédric Tajchner.

Un bilan positif

Engagée de longue date, la Gironde a pu évaluer l’intérêt de certaines pratiques : fort pour les bétons bitumineux à l’émulsion, les enrobés coulés à froid et le retraitement sur place, médian pour les bétons bitumineux tièdes. Elle en tire un bilan positif, dans la mesure où ces solutions vertueuses sont retenues dans la majorité des cas. En 2018, en effet, 78 % de ses marchés attribués intégraient le réemploi de matériaux excavés sur chantier et 80,80 % la mise en œuvre d’enrobés tièdes. « Les solutions performantes sur l’environnement sont économiques », conclut de surcroît son directeur adjoint d’exploitation. Ce qui ne gâche rien.


« Pas de renversement fondamental », selon BTP Ain

Pour Patrice Fontenat, vice-président de la Fédération BTP Ain en charge des travaux publics, le secteur ne connaît pas de renversement fondamental, quand bien même ses acteurs sont incités à aller plus loin dans leurs pratiques. « La route fermée, par exemple, c’est ce que nous demandons le plus souvent. C’est à la fois plus sûr et plus rapide, même si c’est aussi plus contraignant pour les riverains. Il faut trouver un moyen terme, pour concilier les contraintes de chantier, la sécurité et l’accès des usagers. Sinon, on peut recourir, lorsque c’est possible, à d’autres techniques de chantier comme le terrassement sans tranchée. »

Travaux publics enrobés Helene Devun stock.adobe.com

De même, le vice-président ne voit pas le recyclage comme une préoccupation nouvelle. « C’était un enjeu de rentabilité avant de devenir un enjeu environnemental, observe-t-il. L’utilisation de matière recyclée présente un véritable intérêt en termes d’économie de ressources. Et la meilleure solution, c’est de plancher là-dessus avec les carriers. Cela leur permet de maintenir leur niveau d’activité tout en prolongeant la durée de vie des carrières, voire en les réhabilitant. Les matériels sont les mêmes pour la matière vierge que pour la matière recyclée et le métier identique : criblage, concassage et recomposition. Du côté des chantiers, on a des économies de carburant. Les camions ne sont jamais à vide. Soit ils acheminent de la matière vierge ou recomposée, soit ils repartent avec des agrégats à recycler. Nous réfléchissons évidemment avec les carriers à améliorer les choses, à la meilleure manière de traiter et réutiliser les matériaux issus des chantiers, à leur apporter de la valeur ajoutée. On entre de plain-pied dans l’économie circulaire. Mais, il faut encore parfois convaincre les donneurs d’ordres de la pertinence et de la qualité de la matière secondaire. La question aujourd’hui, et tout l’intérêt des études en cours, c’est de savoir combien de fois on peut réutiliser les matériaux, en particulier les enrobés, sans que leurs qualités se dégradent. Des pôles comme Indura jouent un rôle majeur pour conduire ces études et diffuser l’information. »


Perspectives prudentes pour le deuxième trimestre

Dans sa note conjoncturelle de mars, la Banque de France révèle que la progression de l’activité du Bâtiment en mars ralentit « en raison d’un courant d’affaires plus mesuré sur le segment du second œuvre ». La production est également contrariée « par des délais d’approvisionnement rallongés et par les fortes hausses des coûts de matières premières, telles que l’acier, le bois, le cuivre »… Malgré une modeste réévaluation des prix des devis, les carnets de commandes demeurent bien étoffés. Les besoins en main-d’œuvre qualifiée persistent et peinent à être satisfaits notamment dans le segment du gros œuvre, d’où un recours accru à l’intérim. « Malgré ce contexte, les perspectives pour le mois d’avril sont réservées. » 2021 a bien débuté dans les travaux publics, avec une activité en hausse sur le premier trimestre. Les carnets de commandes s’améliorent grâce à la bonne tenue de la demande privée, « mais ils restent en dessous des attentes en raison de la faiblesse récurrente de la commande publique »


Innov Day TP 2021, PIM Mobility (St-Vulbas) en lice

Organisé sous format digital par Indura, Innov’Infra et la FRTP Auvergne-Rhône-Alpes, Innov Day TP est le grand concours d’innovation dans les Travaux publics.

Cette deuxième édition fait la part belle à cinquante innovations, parmi lesquelles, “Hubs de mobilité”, outil mis au point par PIM Mobility, société de Saint-Vulbas, qui s’adresse aux collectivités et entreprises des territoires hors réseau de transports urbains, dépendants de la voiture individuelle pour assurer les déplacements domicile-travail et réguliers des administrés, employés et touristes. Elle œuvre notamment depuis 2020 dans le Parc industriel de la Plaine de l’Ain. L’innovation avec laquelle elle concoure intègre deux secteurs : une innovation “produit”, qui croise différents métiers de la construction et de l’ingénierie permettant la production et le déploiement d’une infrastructure customisable à l’infinie, et un modèle d’affaire “innovant”. L’agilité de l’application permet d’intégrer facilement la solution dans une réponse à marché public du secteur des TP, par la proposition d’une variante ou groupement. En plus d’être un atout technique pour la multimodalité, l’aménagement permet de pérenniser les nouveaux usages des mobilités.

Pim Mobility

Mardi 25 mai, les trois lauréats de chaque catégorie “pitcheront” devant un jury composé de professionnels et de scientifiques. Le grand gagnant se verra récompensé par une double visibilité de grande ampleur. Au niveau régional, les trois lauréats seront mis en avant à la 6e édition du Salon régional Espace BTP. Cet évènement, soutenu par la FRTP Auvergne-Rhône-Alpes et réunissant tous les deux ans 90 exposants et 3 500 visiteurs, se tiendra du 1er au 3 juillet au Parc des Oiseaux, à Villars-les-Dombes. Au niveau national, le lauréat sera mis en lumière lors de la Rencontre annuelle des travaux publics organisée par la FNTP en février prochain.

« L’objectif d’Innov Day TP dans le temps est de devenir une référence pour mettre en avant l’innovation dans les TP », assure la FRTP.


Dossier réalisé par Sébastien Jacquart, avec Éliséo Mucciante

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