Le surf artificiel fait des vagues à Aix-les-bains

par | 29 Oct 2021

La perspective d’une vague de surf artificielle sur le Lac du Bourget provoque des remous dans les esprits.

« La Riviera du grand n’importe quoi ! » Marie-Claire Barbier, à la fois maire de Chindrieux, vice-présidente de Grand Lac et chargée du développement durable au Département, n’y est pas allée avec le dos de la cuillère, sur Facebook, pour caractériser le projet d’Okahina Wave.

Celui-ci a été présenté le 15 octobre, lors d’un point presse, par la société française greentech Waveriding Solution, son partenaire financier Red Advisory, Aix-les- Bains Riviera des Alpes et le maire d’Aix, Renaud Beretti. Une pique numérique qui traduit la vive opposition qui se dessine. Certains soutiennent l’installation de cet atoll flottant de 60 mètres de diamètre, inspiré de ce qui existe en Polynésie à l’état naturel, qui permettrait de proposer un spot de surf artificiel au large de la plage d’Aqualac fin 2023-début 2024 et qui, en plus, selon ses concepteurs, serait favorable à la biodiversité.

D’autres dénoncent au contraire une allégeance au tourisme déjà excédentaire en été, une surenchère d’équipements dans le plus grand lac naturel de France, une vision marchande et peu regardante du paysage sur le modèle de ce qui se pratique à Dubaï.

Laurent Hequily, le concepteur d’Okahina – qui travaille en innovation ouverte avec des chercheurs et le bureau d’études nantais Cluster Meca pour la mécanique des fluides –, rappelle pourtant que son bébé, breveté dans 44 pays – et en passe d’être installé à Libourne, en région parisienne sur le site olympique de l’île de loisirs de Vaires-Torcy ainsi qu’à Poitiers –, « est labellisé comme l’une des 1 000 solutions susceptibles de changer le monde, selon la fondation Bertrand-Piccard ».

Des vertus qui sèment le doute

Les raisons ? Facilement démontable, il ne nécessite pas de béton sur le sol, requiert des moteurs électriques de la même puissance qu’une voiture Tesla, alimentés par de l’énergie renouvelable, situés en surface et donc sans impact sur la faune aquatique. La force centripète empêcherait les vagues de sortir du cercle. Le mouvement contribuerait à l’oxygénation de l’eau, la structure flottante servirait à filtrer les cyanobactéries qui se développent (toujours plus de nitrates avec le réchauffement climatique) et intégrerait des nurseries à poissons pour que les alevins grandissent à l’abri des prédateurs.

33 emplois à la clé

Même si la facture de 10 millions d’euros serait intégralement investie par des fonds privés, si une telle installation attirerait un nouveau public neuf mois dans l’année et si 33 emplois seraient créés (logistique, maintenance, école de surf…), le débat s’annonce soutenu dans un contexte de vigilance environnementale extrême. Le dossier est désormais à l’étude à la préfecture de Savoie.

Michel Frugier, président de l’office de tourisme Aix-les-Bains Riviera des Alpes et vice-président de Grand Lac : « Qui peut le plus peut le moins ! »

« Trop de communication a déjà été effectuée autour des bienfaits de cette installation. Bien sûr, elle n’est pas, en elle-même, la solution à l’eutrophisation de millions de mètres cube d’eau. Quant à la cyanobactérie, il n’existe pas un seul moyen de lutte directe contre ce phénomène, qui est d’ailleurs derrière nous en ce qui concerne le lac du Bourget. Mais qui peut le plus peut le moins : cette vague a un impact environnemental dérisoire et peut même, sous certains aspects, être favorable au lac à sa petite échelle. Vient ensuite l’acceptabilité du public, défavorable pour l’instant. Je suis président du réseau national France Station Nautique, j’ai longtemps été président du club de voile. Laissez-moi vous dire que je n’appuierais pas un projet néfaste pour ce lac que je connais sur le bout des doigts. Le soutien de Solar Impulse ou du scientifique Joël de Rosnay me conforte dans le sérieux de cette technologie, élaborée par des ingénieurs français et brevetée dans 44 pays. Oui, la vague Okahina va attirer un public de sportifs avide de pratiquer ou d’apprendre durant neuf mois de l’année. Notre politique consiste à attirer des gens à toutes les saisons et pas seulement en été. Nous proposons un sport de glisse de pleine nature, en respectant le lac, et non un parc d’attractions comme j’ai pu l’entendre. Ne négligeons pas le tourisme, première économie de notre territoire avec 2 000 emplois, sans compter les emplois indirects. En outre, il s’agit d’argent privé, pas un centime d’argent public ne serait dépensé. Enfin, le manque de concertation n’est pas un argument alors que nous informons de manière pédagogique trois ans en amont. Nous n’avons pas encore obtenu de blanc-seing de la part de l’État, propriétaire du lac, pour une occupation de l’espace public (AOT). Puis, il faudra obtenir l’aval de Grand Lac pour l’utilisation de la plage, qui s’y prête parfaitement. Mais nous avons cherché les raisons de refus éventuel et n’avons pas trouvé. Les gens pourront voir cette vague fonctionner ailleurs, près de Poitiers, avant qu’elle soit installée ici. »

Michel Lévy, vice-président de l’association France Nature Environnement Savoie : « Artificialisation et privatisation ! »

« Nous allons essayer d’adopter une position commune avec les autres associations environnementales pour nous opposer à ce projet d’un autre temps. Premièrement, parce qu’il correspond à une artificialisation supplémentaire du plus grand lac naturel de France, alors que la COP 26 s’ouvre à Glasgow et qu’on évoque renaturation des espaces et développements doux. La dépense énergétique, même modeste, est un symbole de non prise de conscience du réchauffement climatique. Quel mauvais message envoyé… Dans un contexte d’urbanisation galopante sur terre, il importe de ne pas réitérer les mêmes erreurs sur l’eau avec un îlot artificiel qui aurait plutôt sa place à Dubaï. Et le côté facilement démontable reste encore à démontrer. Deuxièmement, les promesses écologiques du promoteur ne tiennent pas la route. Le fait d’oxygéner les eaux du lac du Bourget n’est pas un argument ici, puisqu’elles le sont suffisamment, alors que le phénomène des cyanobactéries a été pris en main par le passé, comme le Cisalb [ndlr : comité intercommunautaire pour l’assainissement du lac du Bourget] l’a rappelé. Troisièmement, le lac appartient à l’État, donc à tous, et cette opération s’apparente à une privatisation. Nous ne connaissons pas les arrangements financiers qui en résulteraient. Quatrièmement, le manquement à la démocratie est évident. La vice‑présidente de Grand Lac chargée de l’environnement s’est opposée au projet, comme le maire de Brison‑Saint‑Innocent, en dénonçant le manque de concertation et d’études. Cinquièmement, le volet économique et la rentabilité sont peu développés. Les annonces de développement, de restauration… jouent plutôt le rôle de miroir aux alouettes. Il y a fort à parier que la vague sera contestée par des associations, des pêcheurs, des élus, d’autres activités nautiques, des hôteliers et restaurateurs d’Aix quand tous les détails seront précisés. Les concepteurs l’ont d’ailleurs anticipé en se montrant prudents sur la date de “début 2024” ».


Julien Tarby


Pour aller plus loin sur la géo-ingénierie :

https://www.franceculture.fr/emissions/le-temps-du-debat/rechauffement-climatique-la-geo-ingenierie-est-elle-notre-dernier-recours

2 Commentaires

  1. GreenZorro

    Encore un projet green bullshit qui ne dit pas son nom et où l’on cache des raisons purement économiques derrière des soit-disantes vertus écologiques. Pour répondre aux arguments avancés :
    – « requiert des moteurs électriques de la même puissance qu’une voiture Tesla » : des moteurs électriques ne nécessitent pas d’extraire des métaux (rares pour certains) grâce à des extracteurs fonctionnant au pétrole, métaux acheminés eux-même de Chine ou d’Afrique grâce au pétrole ? (Cf les ouvrages de Guillaume Pitron et Philippe Bihouix)
    – « alimentés par de l’énergie renouvelable » : idem, panneaux solaires et éoliennes nécessitent des métaux, du béton, du pétrole et autres joyeusetés émettrices de CO2
    – « situés en surface et donc sans impact sur la faune aquatique » : tiens donc, l’énergie des vagues générées ne se répercute pas sous l’eau ?
    -« La force centripète empêcherait les vagues de sortir du cercle » : ah oui, comme le nuage de Chernobyl qui s’arrête à la frontière française…
    – « Le mouvement contribuerait à l’oxygénation de l’eau » : ce sont les algues, les micro-algues, le plancton et le phyto-plancton qui oxygènent l’eau des lacs, des mers et des océans, certainement pas de l’agitation dynamique de surface
    – « la structure flottante servirait à filtrer les cyanobactéries qui se développent (toujours plus de nitrates avec le réchauffement climatique) et intégrerait des nurseries à poissons pour que les alevins grandissent à l’abri des prédateurs » : ah oui, donc on met au point des machines qui dégagent du CO2 pour… filtrer les cyanobactéries qui se développent à cause du CO2… la boucle est bouclée. Grandiose.
    Qu’on laisse le lac et sa biodiversité tranquilles : ils savent parfaitement se régénérer / se filtrer / recréer du vivant, etc. : il faut juste leur laisser la possibilité de le faire. Soyons humble face aux dynamiques du vivant (Cf Baptiste Morizot) qui oeuvrent en R&D depuis 3.8 milliards d’années… alors que l’espèce humaine actuelle n’existe que depuis quelques dizaines de milliers d’années…
    Que les concepteurs et « chercheurs » associés à ce projet acceptent simplement de dire la vérité telle qu’elle est : c’est le projet d’un énième parc d’attractions pour attape-couillons en mal de sensations fortes dont la seule véritable finalité est de faire du fric sous couvert de vertus greenwashisées.

    Réponse

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Découvrez également :

Cosmétique : Peggy Sage veut séduire le grand public

Installé à Bonneville, le spécialiste historique du vernis à ongles a célébré, fin 2025, cent ans de savoir-faire. La marque, qui jouit d’une forte notoriété auprès des professionnels, cible les particuliers. Que de chemin parcouru depuis la création de la marque...

LIRE LA SUITE

Votre magazine ECO Savoie Mont Blanc du 1er mai 2026

100% en ligne, feuilletez directement votre magazine ECO Savoie Mont Blanc n°18 du 24 avril 2026 sur ordinateur, tablette ou smartphone. Réservé aux abonnés. Édition Savoie (73) : Édition Haute-Savoie (74) : Le saviez-vous ?Vous pouvez afficher la publication en...

LIRE LA SUITE

Publicité