Nucléaire, pour Pierre Boyer « 2022 s’annonce aussi dense que 2021 »

par | 9 mars 2022 à 7H50

Poursuite des travaux et préparatifs du Grand carénage, enjeux de sûreté et de sécurité, contrôles supplémentaires, construction éventuelle de nouveaux EPR… Le directeur de la centrale nucléaire du Bugey fait le point sur le bilan et les perspectives du site.

Pierre Boyer, vous êtes le directeur de la centrale nucléaire du Bugey. Quel bilan le site tire-t-il de l’année 2021 ?

C’est une période encore marquée à la fois par la crise sanitaire et un programme industriel important. Tout l’enjeu était donc de conduire ce dernier à terme, malgré les circonstances. Comme en 2020, nous y sommes parvenus.

C’est par ailleurs une année d’amélioration du point de vue de la sûreté et de la sécurité, domaine dans lequel nous avons enregistré le meilleur résultat historique du parc nucléaire français. Nous sommes le site où l’on se blesse le moins, avec “seulement” trois accidents du travail avec arrêt, pour plus de 2 000 personnels EDF et autant d’intervenants extérieurs qui œuvrent sur place au quotidien. Nous avons divisé notre accidentologie par 2,5 en cinq ans, ce qui nous situe parmi les meilleurs exploitants industriels au monde (avec un taux de fréquence de 0,7 accident par million d’heures travaillées, NDLR). Ce que nous voulons absolument éviter, ce sont les événements et presque événements critiques : passage sous charge lourde, chute de hauteur, risque électrique, risque d’exposition aux tirs radio lors des contrôles de soudure.

Nous n’avons pas non plus connu d’événement marquant sur l’environnement, simplement quelques fuites de fluides frigorigènes, 112 kg pour un seuil fixé à 100. Nous sommes au-dessous des seuils pour les rejets de métaux lourds. Des seuils revus à la hausse car ils avaient été sous-évalués. Au total, 7 753 prélèvements ont été réalisés pour 24 892 analyses, pour contrôler nos rejets et leur impact.

Et du point de vue de la production ?

Nous avons produit 20,1 térawattheures (TWh) d’électricité contre 18 prévus, avec le meilleur coefficient d’indisponibilités fortuites (baisses de rendement du réacteur, arrêts automatiques…) depuis 10 ans.

Que prévoyez-vous pour 2022 ?

Nous verrons la fin de la visite décennale de la tranche 5 démarrée en juillet 2021. La tranche numéro 2 est en arrêt pour simple rechargement depuis le 19 février. L’unité numéro 3 fera l’objet d’une visite partielle, avec un arrêt programmé pour le 30 avril. Et le réacteur numéro 4 connaîtra un arrêt pour simple rechargement en septembre. La visite décennale de la tranche numéro 3 n’est prévue que sur 2023-2024, mais un tel événement se prépare 18 mois à l’avance. Il aura donc un impact sur les activités 2022. Ainsi, si l’année peut paraître plus légère en termes d’arrêts que 2021 (avec la fin de la quatrième visite décennale de la tranche 2, la conduite de celle de la tranche 4 et le démarrage de celle de la tranche 5), elle ne sera pas moins dense que les autres car de nombreux travaux sont à réaliser avant et après, pendant que les réacteurs fonctionnent. L’objectif de production est fixé à 22 TWh.

Nous prévoyons par ailleurs un audit international à la fin de l’année, pour une revue par les pairs. Cette visite de trois semaines permet de comparer les méthodes de travail des uns et des autres. Un partage d’expérience pour tirer l’ensemble des sites vers le haut. Une précédente rencontre, l’an dernier, a déjà montré que nous avions progressé par rapport au dernier audit, réalisé en 2017.

L’autre grand rendez-vous de l’année sera l’enquête publique, dernière étape des visites décennales avant que l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) puisse nous autoriser à fonctionner pour dix années supplémentaires, sous réserve de la poursuite du programme d’amélioration établi.

N’avez-vous pas des arrêts imprévus ou prolongés, en lien avec la découverte, sur d’autres sites, de fissurations sur les circuits d’injection de sécurité ?

Effectivement, à Civaux (Vienne), lors des visites décennales, des contrôles de soudures ont révélé un vieillissement imprévu. À la recherche d’éventuels signes de fatigue thermique, ils ont trouvé des signes de corrosion sous contrainte. Les réacteurs de cette centrale, comme de la centrale de Chooz (Ardennes) qui sont identiques, d’une puissance de 1 450 MW, ont été arrêtés pour des contrôles supplémentaires.

À Bugey, où nous avons des réacteurs de 900 MW, nous avons repris les données des contrôles de la fatigue thermique pour essayer de repérer une éventuelle corrosion sous contrainte. Cela a permis de garantir l’absence de ce problème sur les réacteurs 2 et 5. Sur la tranche numéro 3, nous profiterons de la prochaine visite périodique pour réaliser des contrôles supplémentaires. Pour l’unité numéro 4, en revanche, nous allons réaliser un arrêt spécifique de cinq semaines, le 9 avril, pour vérifier.

Et si vous deviez réparer, combien de temps d’arrêt supplémentaire ?

Dans l’hypothèse où nous découvririons un phénomène qui ne peut pas attendre un arrêt programmé pour être réglé… Au moins cinq semaines supplémentaires.

Nombre de candidats à la présidentielle, à commencer par le sortant, envisagent de développer le nucléaire en France. Bugey a été cité pour accueillir de nouveaux EPR. Comment le site se positionne-t-il ?

Dans le cadre de la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPR) qui prévoit un mix à 50 % d’énergie nucléaire et 50 % de renouvelables à l’horizon 2030, trois paires d’EPR sont prévues. EDF a remis un rapport à la mi-juin sur les possibilités de les construire dans des coûts et des délais garantis, et en fonction de l’acceptation du territoire. La première serait à Penly, en Seine-Maritime, la deuxième à Gravelines, dans le Nord, la dernière en Auvergne-Rhône-Alpes, à Tricastin ou à Bugey. Le choix en revient maintenant à l’État. Notre rôle, c’est d’être prêts au cas où notre site serait retenu, de nous assurer de la disponibilité des terrains et des infrastructures. D’autant qu’il est question d’une extension de programme à sept paires d’EPR.


Bio express

  • 1993 : Sorti diplômé de Centrale Supelec en 1993, Pierre Boyer a fait l’essentiel de sa carrière chez EDF.
  • 2002 : Chef de service Maintenance, de la centrale nucléaire de Golfech.
  • 2006 : DRH à la centrale nucléaire de Belleville.
  • 2010 : Directeur délégué ressources de la centrale nucléaire de Chinon.
  • 2013 : Directeur délégué Maintenance de la centrale nucléaire de Gravelines.
  • 2016 : Directeur de la centrale nucléaire du Bugey.

Les écologistes en alerte

À l’occasion de l’anniversaire de l’accident nucléaire majeur de Fukushima au Japon, et pour la première fois en Auvergne-Rhône-Alpes, neuf groupes écologistes et citoyens se rassemblent, le 11 mars à proximité de la centrale de Bugey, pour interpeller le gouvernement et EDF sur le danger que représente le projet d’EPR sur le site, pour le territoire comme pour les pays voisins.


Sébastien Jacquart

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