Santé / frontaliers : les soins franco-suisses au scanner

par | 26 Août 2022

Il y avait la figure du plombier polonais. En Pays de Savoie, il y a celle de l’infirmière formée en france et qui passe la frontière pour gagner plus… mais dans des métiers dévalorisés aussi en Suisse.

L’infirmière transfrontalière : une figure très présente dans le débat public franco-suisse, sans doute parce qu’elle résume les liens complexes qui lient le Genevois à Genève. À tel point que l’observatoire statistique transfrontalier publie(1) un document d’analyse de la problématique du « personnel soignant dans le territoire franco-valdo-genevois ».

6 300 « navetteurs »

Numériquement, le contingent est important : l’observatoire recense 41 000 infirmiers, sages-femmes, aides-soignants et personnels soignants dans ce vaste territoire constitué de l’Ain (9 700 soignants) et la Haute- Savoie (15 300), côté français ; des cantons de Genève (4 600) et Vaud (11 100), côté Suisse.

Oui, mais sur les 15 300 soignants résidant en Haute-Savoie, 6 300 travaillent dans les établissements de santé genevois. Soit 41 % des professionnels haut-savoyards. La santé est ainsi clairement un des secteurs où le travail frontalier est le plus fréquent. L’Ain est moins touché par le phénomène : 900 navetteurs vers la Suisse, soit 10 % de l’ensemble des soignants. Ces quelque 7 200 personnes sont une composante essentielle de l’emploi hospitalier en Suisse, constitué de 9 800 équivalents temps plein dans le canton de Genève et 14 900 dans le canton de Vaud.

Et cette dépendance suisse à l’emploi français ne fait que s’accentuer : les flux ont augmenté de 65 % en dix ans vers Genève. C’est +175 % pour le canton de Vaud, mais en partant d’un contingent plus faible. Le phénomène est essentiellement féminin : 8 à 9 postes sur dix sont occupés par des femmes, souvent à temps partiel.

17,6 % du personnel soignant de l’espace franco-valdo-genevois sont des travailleurs frontaliers. Soit 7 200 personnes sur un effectif total de 41 000.

2 230€ ou 7 926CHF par mois

Les raisons de cette situation tiennent en quelques chiffres : en France, les salaires (chiffres 2018) oscillent entre 1 650 euros nets par mois pour un aide-soignant et 2 230 euros pour une infirmière ou une sage-femme. En Suisse, le salaire mensuel brut médian est à 7 926 francs (8 257 €). Alors, bien sûr, il faut rester prudent lorsqu’on compare un salaire net français avec un salaire brut suisse, tant les termes recouvrent des réalités différentes. Mais la première motivation des Français pour passer la frontière reste la rémunération.

Résultat : en dix ans, le nombre des soignants a augmenté de 38 % en Haute-Savoie. Soit un rythme 11 % plus rapide qu’au plan régional (27 %). Mais cet afflux massif ne règle pas le problème récurrent du sous-emploi hospitalier, aussi bien en Suisse qu’en France. Avec 8,5 équivalents temps plein de soignants pour 1 000 habitants, la Haute-Savoie est loin derrière la moyenne régionale de 12,3. Et très loin de la moyenne… genevoise de 19,4 pour 1 000 habitants. Une moyenne flatteuse, mais toujours jugée insuffisante.

Selon l’Observatoire suisse de la santé, il pourrait manquer 65 000 soignantes et soignants dans la confédération en 2030, dans huit ans donc… Selon Sophie Ley, présidente de l’Association suisse des infirmières et des infirmiers (citée par Swissinfo.ch), plus de 11 000 postes étaient vacants au deuxième trimestre 2021, et de très nombreux praticiens quittent la profession. La raison ? Malgré les montants de salaires cités, les soignantes et soignants se disent sous-payés en Suisse. Selon l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), leur rémunération moyenne est d’environ 90 % du salaire moyen. Soit un écart de 10 %.

C’est d’ailleurs la même proportion en France, alors que le salaire moyen des infirmières allemandes, par exemple, est 10 % supérieur au salaire moyen. En France comme en Suisse, le salaire n’est pas la seule motivation qui pousse à quitter ces professions du soin. Les mauvaises conditions de travail et, plus globalement, le sentiment d’être déconsidérés jouent également beaucoup.

Des deux côtés de la frontière, l’enjeu est donc bien de revaloriser les métiers. C’était tout l’objet de la votation du 28 novembre 2021 « Pour des soins infirmiers forts », lancée en 2017 par l’association suisse des infirmières. La tenue du scrutin en pleine pandémie a sans doute joué sur le résultat : l’initiative a été acceptée, avec 61 % des suffrages exprimés pour le « oui » (64,3 % à Genève).

Très schématiquement, le texte demandait trois choses : un développement de la formation, afin de se donner les moyens de combler le déficit actuel ; des salaires augmentés ; une amélioration des conditions de travail. Des revendications qui pourraient à l’évidence être reprises telles quelles par les infirmières françaises. Soignants français et soignants suisses, même combat ?

En France, les salaires (chiffres 2018) oscillent entre 1 650 euros nets par mois pour un aide-soignant et 2 230 euros pour une infirmière ou une sage-femme. En Suisse, le salaire mensuel brut médian est à 7 926 francs (8 257 €). Alors, bien sûr, il faut rester prudent lorsqu’on compare un salaire net français avec un salaire brut suisse, tant les termes recouvrent des réalités différentes. Mais la première motivation des Français pour passer la frontière reste la rémunération.

À qui profite l’infirmière transfrontalière ?

Le système de santé genevois est-il devenu trop dépendant des soignants français ? La Haute-Savoie paie-t-elle un trop lourd tribut à sa proximité avec la Suisse ? Une forme de consensus semble se dessiner pour considérer le travail frontalier comme illustrant une forme de symbiose (association étroite de deux ou plusieurs organismes différents, mutuellement bénéfique, voire indispensable à leur survie, selon la définition de Larousse) entre les deux pays : plus de richesse côté Haute-Savoie permettant de créer plus de richesse côté Suisse. Pourquoi cela ne marche-t-il pas pour le secteur de la santé ? Parce que la priorité, en France comme en Suisse, n’est plus de créer de la richesse mais de « maîtriser les dépenses ». Ici comme là-bas, c’est donc de politique publique plus que d’emploi que l’on parle.

La Suisse soigne ses soignants

Les autorités suisses ont bien pris en compte leur problème de déficit de personnel soignant. Entre 2010 et 2019, le nombre des équivalents temps plein a progressé deux fois plus vite (14 %) que celui des hospitalisations (7 %). C’est la catégorie du personnel soignant intermédiaire qui grossit le plus : de 58 %. Tandis qu’il y a 17 % d’infirmières diplômées de plus… mais que le nombre des auxiliaires de soin diminue de 13 %.

Dans le canton de Genève, la proportion de personnel soignant est passée de 18,7 à 19,4 équivalents temps plein pour 1 000 habitants. Pour continuer à combler le retard, les autorités fédérales comme cantonales souhaitent dynamiser la formation. Lors de la votation du 28 novembre 2021, l’organisation représentative des hôpitaux suisses, H+, inscrivait dans son contre-projet une enveloppe d’un milliard de francs sur huit ans.

Pour la Suisse, c’est aussi un sujet d’indépendance nationale : en 2019, près de 60 % du personnel soignant du canton détenait un diplôme d’origine française (66 % pour les infirmières), contre seulement 38 % d’origine suisse. Neuf mois après la votation, le personnel politique travaille à la traduction législative de ce « oui » populaire à l’initiative « Pour des soins infirmiers forts ».


Philippe Claret

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